Culture et Foi > Nos activités > Rencontre annuelle du 15 mai 2004 > La paroisse Saint-Pierre-Apôtre (Montréal)

La paroisse Saint-Pierre-Apôtre (Montréal) :  
une pastorale prophétique
Gérard Laverdure



La paroisse Saint-Pierre-Apôtre est située dans le Centre-Sud de Montréal, directement dans le Village gay. Comme pour d’autres paroisses, il y a plusieurs années, la fréquentation avait beaucoup diminué. Quelques chrétiens du quartier s’étaient déjà rassemblés pour réfléchir et prier ensemble sur leur situation d’homosexuels dans l’Église catholique. Dans la foulée de ces rassemblements et sur l’initiative de Claude Saint-Laurent et de laïcs qui étaient là, une prise de conscience s’est faite sur l’importance d’être plus présents dans le Village et d’accueillir chaleureusement ceux et celles que la société et les positions de l’Église n’avaient pas ménagés.

C’était aller droit dans la ligne du charisme des Oblats d’être solidaires des personnes exclues ou appauvries. Cette mission est d’ailleurs à l’origine de leur installation dans ce quartier ouvrier vers 1850. La paroisse est petite comme un carré de sable et fut dépeuplée dans les années 70 par l’expropriation de plus de 1100 familles lors de la construction de Radio-Canada et l’élargissement du boulevard René-Lévesque.

Progressivement, l’assistance dominicale est passée d’une trentaine de personnes à actuellement 100-130 par dimanche, pour une communauté surtout régionale (le Montréal métropolitain et plus) de 200-250 personnes. La grande majorité sont des personnes homosexuelles mais il y a un bon nombre d’hétéros, plusieurs ayant vécu une séparation ou un divorce. Il y a des personnes homosexuelles qui ont été mariées, qui ont eu des enfants, et qui se sont rendu compte que leur nature n’allait pas dans le sens de l’hétérosexualité. D’autres personnes du milieu ont recours aux services de la paroisse: des itinérants, des jeunes fraîchement débarqués à Montréal, d’autres culpabilisés de leur orientation homosexuelle et d’ex-prêtres. Ce qui nous fait dire que Saint-Pierre-Apôtre a plus l’allure d’un sanctuaire que d’une paroisse.

Ce qui attire et qui retient, c’est l’accueil particulièrement chaleureux et personnalisé. On est centré sur les gens. On les connaît par leur nom, on s’informe, on établit vraiment des liens. C’est ce qui nous est souligné en premier. La qualité de la liturgie compte aussi pour beaucoup. Elle est soignée. Il y a des célébrants différents qui reviennent chaque mois. Des laïcs sont intervenus pour des homélies à quelques reprises, ce qui ajoutait à la variété. Et l’atmosphère des lieux, avec le silence, porte à l’intériorité, à la prière.

Pour l’animation pastorale de la paroisse, l’intention de Claude Saint-Laurent, le curé, était de scinder la tâche de curé de sorte qu’il y ait deux responsables de l’animation. Une façon d’impliquer davantage les laïcs dans la responsabilité pastorale : un prêtre modérateur et un coordonnateur laïc de la pastorale travaillant en équipe avec la collaboration d’un conseil de pastorale et des responsables de services. L’expérience dure depuis trois ans avec ses hauts et des bas. On ne change pas ses habitudes de travail en un tour de main. C’est en essayant de marcher en vérité qu’on a pu se rendre au bout. Cette expérience en dit beaucoup sur la structure même de la paroisse, son encadrement et ses façons de faire : ce n’est pas évident de changer de mode mais avec la bonne volonté politique ça se fait.

Une anecdote là-dessus : pour la célébration du Jeudi Saint, Claude a pris plusieurs initiatives concernant les aménagements physiques, comme pour les années précédentes; ça brise la routine et ça crée l’atmosphère, c’est vraiment génial. On a donc déplacé les bancs de l’église pendant tout le Carême et pour le Jeudi Saint on a regroupé plusieurs tables en avant en forme de pentagone. Une table est montée sur une estrade avec une belle nappe spéciale afin de la démarquer des autres. L’eucharistie s’y tiendra.

Un des gars qui gardent l’église vient voir ça. Je voyais que ça le chicotait. Il dit : «C’est ben l’Église catholique, y a pas moyen d’être sur un pied d’égalité.» J’ai été surpris mais j’ai trouvé la remarque intéressante. Claude et moi, nous nous sommes regardés avec un point d’interrogation. Le « stand » était gros puis difficile à déplacer. On a dit : on laisse ça de même ce n’est pas si grave … Mais ça nous chicotait. Conclusion: le gars a eu le courage de nous interpeller, on ne peut pas laisser les choses de même.

C’est difficile aussi dans l’Église de déplacer de lourdes habitudes, des manières bien vissées au plancher.  Finalement on a descendu la table au même niveau que les autres. On a enlevé la nappe. On a remplacé la chaise du président par un banc… de participant. Puis là on a vu sourire le gars qui a dit : « Bon, enfin… » Cette petite anecdote est une belle métaphore des changements à faire advenir dans notre Église afin de développer de nouveaux rapports plus fraternels. Car juste la manière dont les églises sont agencées physiquement cela entretient des rapports de «pouvoir», ou de suprématie, qui ne favorisent pas la fraternité, la participation et l’esprit de service.

Et une autre anecdote concernant le rapport à l’autorité. Lors d’un conseil de pastorale, dans une discussion une personne a dit : «Ben vous là, Père Félix, vous le savez, dites-nous le donc ce qu’il faudrait penser là-dessus.» Les bras m’ont tombé. Deux autres, des gens intelligents, autonomes dans leur vie,  ont approuvé la demande. Le père Félix et moi, on s’est regardés, surpris, mais conscients de la manœuvre. Alors j’ai dit : «Le Saint Esprit, ce n’est pas juste le Père Félix qui l’a, on en a tous un bon morceau, de sorte qu’on peut participer à la discussion avec nos idées.»

Elle est encore très présente dans nos communautés cette attitude de donner tout le pouvoir de penser et de décider à l’autorité. J’en connais beaucoup qui ont quitté l’Église parce qu’ils ne pouvaient pas y tenir une place d’adulte, de sujet.

Souffrances en Église

Ce qui me fait souffrir dans l’Église, ce sont les rapports de pouvoir, les rapports qui sont infantilisants et non respectueux des personnes. On nous dit trop souvent quoi penser et quoi faire sur tous les sujets comme si nous étions incapables de penser par nous-mêmes. Être en communion ne signifie pas être une copie conforme, en rapport fusionnel. Quand je regarde les gens autour, et moi-même, je réalise que nous sommes des adultes dans notre vie familiale, notre vie de couple, notre vie sociale, notre vie affective, notre vie politique, notre vie économique, notre vie sexuelle. Alors pourquoi sur des questions de foi, de spiritualité et de vie ecclésiale, nous ne le serions pas ?

Adultes et responsables partout sauf dans la foi.  Ne sommes-nous pas des  membres à part entière par le baptême? Ce fut un enjeu majeur au milieu des années 60, ce qu’on a appelé la crise de l’Action catholique, un enjeu d’autonomie, l’autonomie de conscience, l’autonomie de pensée, l’autonomie d’action des groupes versus un épiscopat et un clergé tout puissants et contrôlants. D’ailleurs, de nos jours, les mouvements d’Action catholique qui forment des militants sociaux à l’esprit évangélique, donc critique, ne sont presque plus financés par l’épiscopat.

Mais quand l’opportunité de s’exprimer dans l’Église leur est donnée, les gars prennent la parole. Un exemple. À la fin de l’été, avec le débat qui faisait rage sur les mariages gays – sur lequel on n’a pas voulu prendre position parce qu’on n’avait pas fait de consultation – on leur a demandé lors d’une assemblée dominicale : « Comment vous sentez-vous dans cette Église-là, avec les discours qui se tiennent ?» Une dizaine de gars se sont levés pour dire comment ils se sentaient blessés encore, et rejetés. Il y avait à peine de la colère, davantage de tristesse et de découragement. Ils disaient : « On a notre voyage de nous entendre condamner, juger, et même assimiler aux pédophiles. Ceux qui courent après les petites filles, dans le Tiers Monde, ce sont bien des hétérosexuels à 95%. Ce ne sont pas les homosexuels qui sont là. Les incestes, c’est la même chose, dans les maisons. » D’autres disaient : « On ne sait plus comment justifier notre appartenance à cette Église. On est à court d’arguments pour se défendre. » Ça sortait du cœur.

Je reviens sur l’ouverture à la communauté gay. Dans le Village il y avait un parc au coin de Sainte-Catherine et Panet pour commémorer les personnes décédées du sida. Mais il faisait « dur »…  des tombes couchées et un espace froid et délabré. Puis quand il fait sombre et froid, ce n’est pas la place pour aller méditer.

Or, dans l’église, il y avait la chapelle du Sacré-Cœur, un espace intime et chaleureux. Pour pouvoir bénéficier d’un endroit plus convenable et favorisant la prière, la chapelle du Sacré Coeur a été aménagée en 1996 pour être spécialement dédiée aux personnes décédées du sida. Il y a une petite fontaine, des fleurs, un cahier où l'on peut écrire des prières, des réflexions, et des petites plaques le long du mur – plus d’une centaine. C’est vraiment très beau. C’est la seule église catholique dans le monde où il y a comme ça un endroit dédié aux personnes atteintes du sida.

Le nombre de personnes qui viennent là, c’est incroyable. La chapelle est connue à travers le monde, par la publicité de la Chambre de commerce du Village, de notre site Internet et d’autres, de sorte qu’il y a à peu près six à sept mille personnes par année qui passent à Saint-Pierre-Apôtre. Une équipe de bénévoles assurent l’accueil tous les après-midi.

Les personnes homosexuelles représentent une catégorie de la population qui a vécu beaucoup de rejets dans la famille, particulièrement par le père, à l’école, en étant ridiculisée, insultée, battue, et dans le milieu de travail (voir le film Le projet Laramie sur la mort violente du jeune Matthew Shepard survenu dans la petite ville de Laramie au Wyoming). Environ 40% des jeunes ayant fait des tentatives de suicide et ceux qui y sont parvenus sont des jeunes aux prises avec leur homosexualité dans un environnement homophobe.  Ce n’est déjà pas évident pour les ados hétéros de se trouver, même si la culture ambiante, les codes relationnels, les rapports amoureux, les modèles sont hétérosexuels. On baigne dans une culture hétéro et souvent même macho. Comment se retrouver et bâtir son identité comme homosexuel là-dedans?

Voici un exemple pour illustrer comment les personnes homosexuelles ont été ostracisées socialement et moralement. Le Père Félix me disait qu’il a reçu la visite de deux hommes à un moment donné, l’un dans la soixantaine, l’autre dans les soixante-dix. Ce qu’ils lui ont confié de leur angoisse de fond, c’était qu’ils ont été convaincus toute leur vie qu’ils s’en allaient en enfer parce qu’ils étaient homosexuels. Même pas parce qu’ils avaient des activités sexuelles, mais juste pour le fait qu’ils étaient d’orientation homosexuelle.

Quel enfer de vivre ça! Je n’ai jamais choisi d’être d’orientation homosexuelle mais je suis coupable quand même et je me retrouverai en enfer quoi que je fasse… Bonne nouvelle!... Le père Félix s’est chargé de remettre les pendules à l’heure mais c’était un peu tard dans leur vie.

Signes d’espérance

Des signes d’espérance j’avais de la misère à en trouver. Mais ce matin ça m’en donne de vous entendre et de vous voir. Je ne suis pas seul à demeurer dans l’Église et à espérer du changement. Changer c’est mûrir, c’est être vivant. Ce que je souhaite, c’est que les rapports soient beaucoup plus fraternels. Ça n’empêche pas qu’il y ait des gens responsables, en autorité et qui ont des comptes à rendre. Mais il faut qu’on soit beaucoup plus fraternels et responsables-solidaires, comme des sujets. Je prenais l’exemple de la citoyenneté qui se met en place dans la société. Une société où la «société civile» et la liberté sont fortes est plus saine qu’une société autoritaire où une seule personne pense et agit pour toutes les autres. De même dans l’Église il y a un membership à assumer. On ne demande pas la permission pour ça, on le fait. Il y a trop peu d’espaces pour des prises de parole libres et des initiatives, comme pour un vrai travail en équipe.

Je dois passer à une autre paroisse prochainement, à la fin du mois de mai, et pour moi c’est le gros enjeu, et je ne sais absolument pas si ça va réussir, mais pour moi, c’est la question. Les réflexes sont là, la formation est là, la structure est là pour que ce soit toujours pyramidal et que ça ne change pas. Et je ne sais pas comment on peut renverser le système… Sûrement en étant avec d’autres pour se soutenir, puis avoir une parole différente, et ça, ça me paraît essentiel.

Conclusion

En terminant je vous signale deux documents :  la paroisse St-Pierre-Apôtre, suite à un travail de réflexion, a publié un document faisant le point sur l’homosexualité et la foi intitulé L’univers de l’homosexualité. (Il y a une version espagnole, l’anglaise est épuisée). Le deuxième document, intitulé Saint-Pierre-Apôtre, approche pastorale, est paru dans la revue diocésaine de Montréal, Vivre en Église, premier numéro de janvier 2004. Une version élargie a été publiée dans Prêtre et pasteur du mois d’avril 2004.

De plus, les fruits de nos réflexions et des réflexions des membres sont partagés avec les gens du quartier via un petit feuillet baptisé Visage. On essaie de rendre la foi accessible (inculturation) par des témoignages, des réflexions sur la vie, la spiritualité et sur des sujets d’actualité. Les gens sont libres de s’exprimer. Le feuillet est distribué dans quelques clubs et bars, certains restos et services du milieu. On a beaucoup de réactions positives, surtout à la chronique «À propos» de Ive et il y en a qui aboutissent à la paroisse par ce lien qui se promène en région et jusqu’aux États-Unis, envoyé par des lecteurs enchantés...

Comme le racisme, le sexisme et la violence contre les femmes, l’homophobie continue de faire des victimes partout dans le monde malgré les progrès concernant la compréhension et le respect des droits humains. A partir de l’Évangile que je lis et du Jésus que je fréquente je ne crois pas qu’Il serait du côté de la condamnation légale et du rejet. Je crois plutôt que bien des prostitués, des itinérants, des non-croyants et des homosexuels vont nous précéder dans le Royaume de Dieu. Surprise!

 

http://www.stpierreapotre.org/

 

 

[ RETOUR ]

 

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca