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Le sujet moderne
Le sujet moderne, me semble-t-il, est profondément
divisé. Nous participons aux deux grandes
institutions qui ont défini – et qui définissent
toujours – la modernité : la démocratie et le
capitalisme. Il y a une affinité entre ces
institutions car toutes les deux ont été créées
suite à la lutte - au nom de la liberté - contre
le système aristocratique. La démocratie a
instauré la liberté politique contre le pouvoir
arbitraire des rois, et le capitalisme a réalisé
la liberté économique contre le contrôle de
l’économie par la couronne. La révolution
démocratique et la révolution industrielle guidée
par le capitalisme allaient ensemble: l’une a
appuyé l’autre.
En même temps, entre les deux institutions, existe
une tension culturelle qui n’est jamais disparue.
Leur façon de définir la personne humaine est très
différente, et cette différence explique pourquoi
le sujet moderne est profondément divisé.
Dans le concept de société démocratique, les êtres
humains ne sont pas des sujets obéissant aux
princes qui gouvernent en fonction de leurs
intérêts, mais des acteurs responsables guidés par
la raison à bâtir une société définie par la
liberté (les droits civils), par l’égalité (contre
les privilèges héréditaires) et par la fraternité
(la solidarité avec les démunis). La citoyenneté
est donc une conception éthique. Nous sommes des
sujets historiques responsables de nous-mêmes et
coresponsables de la société dont nous sommes les
membres.
Il est vrai que, à ses débuts, la démocratie était
réservée à la bourgeoisie, c’est-à-dire aux hommes
propriétaires, à l’exclusion des ouvriers et des
femmes. Mais l’idée d’un être humain, sujet
historique, responsable de son monde, a séduit les
ouvriers et les femmes, qui se sont organisés en
mouvements et ont demandé leur droit. Après des
luttes répétées, ils sont devenus des citoyens et
des citoyennes à part entière.
L’effet culturel du capitalisme est tout autre.
Ici, la personne humaine se définit par l’effort
économique de survivre et de s’enrichir. On parle
de l‘homo œconomicus. Ici, l’égoïsme est la
faculté qui nous permet de vivre et de réussir
dans le monde. Les voisins, les gens qui nous
entourent, y sont des compétiteurs. Chaque
personne poursuit son propre intérêt. Dans le
capitalisme, la seule valeur est l’utilité. Ici,
le lien entre les personnes n’est pas la
solidarité, mais des contrats légaux définis pour
que tous les participants y gagnent. Le
capitalisme produit une culture individualiste et
utilitariste.
Voilà pourquoi le sujet moderne est profondément
divisé : nous sommes formés par une culture issue
de deux institutions différentes, porteuses d’un
message conflictuel. Nous sommes des sujets
historiques responsables et, en même temps, nous
sommes des égoïstes qui se battent pour le succès.
La démocratie et le capitalisme, tous deux,
invoquent la liberté. Dans le contexte
démocratique, la liberté signifie le droit des
citoyens et des citoyennes d’exprimer librement
leurs idées et de participer au processus
politique par lequel la société se construit. Dans
le contexte capitaliste, la liberté veut dire
autre chose : elle désigne la liberté du marché,
c’est-à-dire le droit d’acheter et de vendre sans
que le gouvernement s’en mêle.
La démocratie et le capitalisme reposent sur la
raison. À leur façon, ils incarnent l’âge des
lumières. Mais, dans le capitalisme, la raison est
rationalité techno-scientifique se référant aux
moyens à utiliser, tandis que la raison, dans la
démocratie, joue un rôle plus large, se référant
aussi aux grandes valeurs qui définissent le
destin humain: devenir sujet historique et
construire une société juste, libre et égalitaire.
Dans le capitalisme, la raison est purement
instrumentale, vide de toute référence éthique,
tandis que dans la démocratie la raison touche
aussi les fins de la vie humaine et s’exprime dans
des idéaux éthiques.
L’enseignement catholique
Au XIXe siècle, l’Église catholique a rejeté
l’État moderne, les droits humains, la liberté
religieuse et la démocratie. Dans l’encyclique
Mirari vos (1832), Grégoire XVI fait une
défense passionnée du système féodal exigeant
l’obéissance des catholiques à leur prince. Même
Léon XIII, connu pour sa condamnation du
socialisme et sa critique du capitalisme, s’oppose
toujours à la démocratie, à la séparation entre
l’État et l’Église, aux droits civils et à la
liberté religieuse. Selon l’enseignement officiel
d’alors, dans les pays où ils étaient
minoritaires, les catholiques devaient réclamer la
liberté religieuse, mais dans « les pays
catholiques » les fidèles devaient exiger que le
gouvernement protège la vraie religion et
restreigne celle des hérétiques. Encore en 1950,
le théologien américain, John Courtney Murray, a
connu des difficultés avec Rome à cause de ses
publications sur la liberté religieuse.
Ce fut Jean XXIII et le Concile Vatican II qui ont
amené l’Église catholique à changer son
enseignement. Dans son encyclique Pacem in
terris (1963), le Pape propose des réflexions
théologiques qui appuient les droits humains, y
compris la liberté religieuse. Il souligne
également que, de nos jours, ni les femmes, ni les
ouvriers, ni les peuples colonisés ne sont prêts à
accepter la situation d’exclusion dans laquelle
ils se trouvent, et qu’ils aspirent à la libre
participation. Le Concile Vatican II a aussi loué
la démocratie et la participation citoyenne.
Jean Paul II, en dépit de ses positions
conservatrices à l’endroit des femmes et de
l’éthique sexuelle, s’est engagé pour les droits
humains universels; il a même introduit un nouveau
vocabulaire dans l’enseignement de l’Église.
S’opposant au régime de la Pologne, son pays
natal, il affirme que les humains sont des sujets
historiques responsables de leur vie et
coresponsables des institutions auxquelles ils
appartiennent. Il prétend même que « la
subjectivité » de la personne, c’est-à-dire son
droit à la participation, doit être respectée par
toutes les autorités. Dans le langage catholique
habituel, on désignait par subjectivité la vie
intérieure et la conscience personnelle; dans le
nouveau discours de Jean Paul II, la subjectivité
devient le fondement anthropologique de la liberté
civile et du droit de la personne à la
participation démocratique.
Si vous me demandez pourquoi le Pape n’a jamais
appliqué sa pensée à l’Église et respecté la
subjectivité des catholiques, je n’ai pas de
réponse. J’y vois une incohérence totale. En même
temps, je suis impressionné et même heureux que
l’Église catholique ait changé son enseignement
social, appuie la démocratie et les droits
humains, et critique le capitalisme libéral. J’ai
même envie de dire que l’Église, par sa
prédication, cherche à guérir le sujet divisé de
la modernité en mettant l’accent sur la
participation démocratique ainsi que sur la
nécessité de civiliser le capitalisme par la loi
et par une culture de coopération. Mais ce message
magnifique du gouvernement ecclésiastique perd sa
crédibilité à cause de son style monarchique et
sa défense du patriarcat traditionnel. L’image
publique de l’Église ne reflète malheureusement
pas son message social progressiste, mais plutôt
son opposition à la démocratisation de sa propre
vie sociale et à l’égalité entre les hommes et les
femmes.
La solidarité universelle
Certaines analyses de la situation actuelle sont
encore plus sombres. La démocratie est en train de
s’affaiblir et d’être de plus en plus dominée par
les intérêts capitalistes. Les grandes
corporations transnationales et les institutions
financières internationales exercent un pouvoir
sur les gouvernements, les empêchent de suivre la
volonté de leurs électeurs et introduisent la
logique capitaliste dans le processus politique,
logique utilitariste, dépourvue de valeurs
éthiques. Au lieu de promouvoir le bien commun de
leur société, les gouvernements sont de plus en
plus obligés de se mettre au service des intérêts
du capital. Puisque le système néo-libéral est
appuyé par l’Empire américain et défendu par sa
présence militaire à travers le monde, l’humanité
créée par Dieu est de plus en plus divisée entre
pays riches et pays pauvres, et même entre riches
et pauvres dans les pays riches. Sommes-nous en
train de construire un monde d’apartheid où une
minorité de bourgeois confortables sera de plus en
plus séparée par un mur infranchissable de la
grande majorité de l’humanité écrasée par
l’indigence?
Réagissant à cette situation, émergent les
mouvements sociaux, souvent inspirés et promus par
des jeunes, qui cherchent à manifester leur
solidarité avec les personnes exclues, protéger
l’environnement et expérimenter des formes
alternatives de production économique. Ces
mouvements font avancer une autre mondialisation
définie par la solidarité au-delà des frontières
établies par le néo-libéralisme. Ces mouvements se
rencontrent dans des forums sociaux régionaux et
mondiaux où les membres discutent des stratégies
majeures et mineures pour réaliser la solidarité
dans leurs milieux.
Ce qui me fait parler de ces mouvements sociaux,
c’est le phénomène mystérieux qui fait que, dans
toutes les religions, y compris dans l’Église
catholique, des croyants se sentent appelés,
appelés par Dieu, à exprimer la solidarité
universelle dans leur vie et à s’engager avec
d’autres dans ces mouvements sociaux. Même si,
dans ces grandes religions, y compris dans
l’Église catholique, nous voyons aujourd’hui
d’inquiétants courants intégristes, nous trouvons
aussi ces mouvements qui réagissent à la situation
actuelle par un engagement radical pour la paix,
la justice et la solidarité. Ce phénomène
religieux est déjà abondamment documenté. Ces
militants et ces militantes sont poussés par leur
foi en Dieu. Posés par des personnes qui ne
peuvent pas oublier la grande souffrance des
personnes opprimées et exclues, tous ces gestes
d’entraide et tous ces efforts de partage
acquièrent une signification politique, au-delà de
la charité, et expriment de façon symbolique le
profond désir que tous les enfants de Dieu
puissent vivre dans des conditions de dignité.
Dans son enseignement, dans sa critique des élites
religieuses et laïques, et dans sa souffrance de
persécuté et sa mort victorieuse sur la croix,
Jésus nous a révélé la solidarité universelle de
Dieu et son opposition à tous les régimes qui
érigent des frontières et produisent l’exclusion.
Même les catholiques qui ne peuvent pas s’engager
socialement doivent se laisser interpeller par
l’Évangile, devenir critiques des structures
d’injustice qui les entourent, prier pour que la
volonté de Dieu se fasse sur la terre, et
exprimer, par des actes de charité et le désir
d’un monde plus juste, la solidarité universelle
qui les habite.
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