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Le sujet moderne et la foi catholique
Gregory Baum

 

Le sujet moderne

Le sujet moderne, me semble-t-il, est profondément divisé. Nous participons aux deux grandes institutions qui ont défini – et qui définissent toujours  – la modernité : la démocratie et le capitalisme. Il y a une affinité entre ces institutions car toutes les deux ont été créées suite à la lutte  - au nom de la liberté - contre le système aristocratique. La démocratie a instauré  la liberté politique contre le pouvoir arbitraire des rois, et le capitalisme a réalisé la liberté économique contre le contrôle de l’économie par la couronne. La révolution démocratique et la révolution industrielle guidée par le capitalisme allaient ensemble: l’une a appuyé l’autre.

En même temps, entre les deux institutions, existe une tension culturelle qui n’est jamais disparue. Leur façon de définir la personne humaine est très différente, et cette différence explique pourquoi le sujet moderne est profondément divisé.

Dans le concept de société démocratique, les êtres humains ne sont pas des sujets obéissant aux princes qui gouvernent en fonction de leurs intérêts, mais des acteurs responsables guidés par la raison à bâtir une société définie par la liberté (les droits civils), par l’égalité (contre les privilèges héréditaires) et par la fraternité (la solidarité avec les démunis). La citoyenneté est donc une conception éthique. Nous sommes des sujets historiques responsables de nous-mêmes et coresponsables de la société dont nous sommes les membres.

Il est vrai que, à ses débuts, la démocratie était réservée à la bourgeoisie, c’est-à-dire aux hommes propriétaires, à l’exclusion des ouvriers et des femmes. Mais l’idée d’un être humain, sujet historique, responsable de son monde, a séduit les ouvriers et les femmes, qui se sont organisés en mouvements et ont demandé leur droit. Après des luttes répétées, ils sont devenus des citoyens et des citoyennes à part entière.

L’effet culturel du capitalisme est tout autre. Ici, la personne humaine se définit par l’effort économique de survivre et de s’enrichir. On parle de l‘homo œconomicus. Ici, l’égoïsme est la faculté qui nous permet de vivre et de réussir dans le monde. Les voisins, les gens qui nous entourent, y sont des compétiteurs. Chaque personne poursuit son propre intérêt. Dans le capitalisme, la seule valeur est l’utilité. Ici, le lien entre les personnes n’est pas la solidarité, mais des contrats légaux définis pour que tous les participants y gagnent. Le capitalisme produit une culture individualiste et utilitariste.  

Voilà pourquoi le sujet moderne est profondément divisé : nous sommes formés par une culture issue de deux institutions différentes, porteuses d’un message conflictuel. Nous sommes des sujets historiques responsables et, en même temps, nous sommes des égoïstes qui se battent pour le succès.

La démocratie et le capitalisme, tous deux, invoquent la liberté. Dans le contexte démocratique, la liberté signifie le droit des citoyens et des citoyennes d’exprimer librement leurs idées et de participer au processus politique par lequel la société se construit. Dans le contexte capitaliste, la liberté veut dire autre chose : elle désigne la liberté du marché, c’est-à-dire le droit d’acheter et de vendre sans que le gouvernement s’en mêle.

La démocratie et le capitalisme reposent sur la raison. À leur façon, ils incarnent l’âge des lumières. Mais, dans le capitalisme, la raison est rationalité techno-scientifique se référant  aux moyens à utiliser, tandis que la raison, dans la démocratie, joue un rôle plus large, se référant aussi aux grandes valeurs qui définissent le destin humain: devenir sujet historique et construire une société juste, libre et égalitaire. Dans le capitalisme, la raison est purement instrumentale, vide de toute référence éthique, tandis que dans la démocratie la raison touche aussi les fins de la vie humaine et s’exprime dans des idéaux éthiques.

L’enseignement catholique 

Au XIXe siècle, l’Église catholique a rejeté l’État moderne, les droits humains, la liberté religieuse et la démocratie. Dans l’encyclique Mirari vos (1832), Grégoire XVI fait une défense passionnée du système féodal exigeant l’obéissance des catholiques à leur prince. Même Léon XIII, connu pour sa condamnation du socialisme et sa critique du capitalisme, s’oppose toujours à la démocratie, à la séparation entre l’État et l’Église, aux droits civils et à la liberté religieuse. Selon l’enseignement officiel d’alors, dans les pays où ils étaient minoritaires, les catholiques devaient réclamer la liberté religieuse, mais dans « les pays catholiques » les fidèles devaient exiger que le gouvernement protège la vraie religion et restreigne celle des hérétiques.  Encore en 1950, le théologien américain, John Courtney Murray, a connu des difficultés avec Rome à cause de ses publications sur la liberté religieuse.

Ce fut Jean XXIII et le Concile Vatican II qui ont amené l’Église catholique à changer son enseignement. Dans son encyclique Pacem in terris (1963), le Pape propose des réflexions théologiques qui appuient les droits humains, y compris la liberté religieuse. Il souligne également que, de nos jours, ni les femmes, ni les ouvriers, ni les peuples colonisés ne sont prêts à accepter la situation d’exclusion dans laquelle ils se trouvent, et qu’ils aspirent à la libre participation. Le Concile Vatican II a aussi loué la démocratie et la participation citoyenne.

Jean Paul II, en dépit de ses positions conservatrices à l’endroit des femmes et de l’éthique sexuelle, s’est engagé pour les droits humains universels; il a même introduit un nouveau vocabulaire dans l’enseignement de l’Église. S’opposant au régime  de la Pologne, son pays natal, il affirme  que les humains sont des sujets historiques responsables de leur vie et coresponsables des institutions auxquelles ils appartiennent. Il prétend même que « la subjectivité » de la personne, c’est-à-dire son droit à la participation, doit être respectée par toutes les autorités. Dans le langage catholique habituel, on désignait par subjectivité la vie intérieure et la conscience personnelle;  dans le nouveau discours de Jean Paul II, la subjectivité devient le fondement anthropologique de la liberté civile et du droit de la personne à la participation démocratique.

Si vous me demandez pourquoi le Pape n’a jamais appliqué sa pensée à l’Église et respecté la subjectivité des catholiques, je n’ai pas de réponse. J’y vois une incohérence totale. En même temps, je suis impressionné et même heureux que l’Église catholique ait changé son enseignement social,  appuie la démocratie et les droits humains, et critique le capitalisme libéral. J’ai même envie de dire que l’Église, par sa prédication, cherche à guérir le sujet divisé de la modernité en mettant l’accent sur la participation démocratique ainsi que sur la nécessité de civiliser le capitalisme par la loi et par une culture de coopération. Mais ce message magnifique du gouvernement ecclésiastique perd sa crédibilité à cause de son style  monarchique et sa défense du patriarcat traditionnel. L’image publique de l’Église ne reflète  malheureusement pas son message social progressiste, mais plutôt son opposition à la démocratisation de sa propre vie sociale et à l’égalité entre les hommes et les femmes.

La solidarité universelle

Certaines analyses de la situation actuelle sont encore plus sombres. La démocratie est en train de s’affaiblir et d’être de plus en plus dominée par les intérêts capitalistes. Les grandes corporations transnationales et les institutions financières internationales exercent un pouvoir sur les gouvernements, les empêchent de suivre la volonté de leurs électeurs et introduisent la logique capitaliste dans le processus politique, logique utilitariste, dépourvue de valeurs éthiques. Au lieu de promouvoir le bien commun de leur société, les gouvernements sont de plus en plus obligés de se mettre au service des intérêts du capital. Puisque le système néo-libéral est appuyé par l’Empire américain et défendu par sa présence militaire à travers le monde, l’humanité créée par Dieu est de plus en plus divisée entre pays riches et pays pauvres, et même entre riches et pauvres dans les pays riches. Sommes-nous en train de construire un monde d’apartheid où une minorité de bourgeois confortables sera de plus en plus séparée par un mur infranchissable de la grande majorité de l’humanité écrasée par l’indigence?

Réagissant à cette situation, émergent les mouvements sociaux, souvent inspirés et promus par des jeunes, qui cherchent à manifester leur solidarité avec les personnes exclues, protéger l’environnement et expérimenter des formes alternatives de production économique. Ces mouvements font avancer une autre mondialisation définie par la solidarité au-delà des frontières établies par le néo-libéralisme. Ces mouvements se rencontrent dans des forums sociaux régionaux et mondiaux où les membres discutent des stratégies majeures et mineures pour réaliser la solidarité dans leurs milieux.

Ce qui me fait parler de ces mouvements sociaux, c’est le phénomène  mystérieux qui fait que, dans toutes les religions, y compris dans l’Église catholique, des croyants se sentent appelés, appelés par Dieu, à exprimer la solidarité universelle dans leur vie et à s’engager avec d’autres dans ces mouvements sociaux. Même si, dans ces grandes religions, y compris dans l’Église catholique, nous voyons aujourd’hui d’inquiétants courants intégristes, nous  trouvons aussi ces mouvements qui réagissent à la situation actuelle par un engagement radical pour la paix, la justice et la solidarité. Ce phénomène religieux est déjà abondamment documenté. Ces militants et ces militantes sont poussés par leur foi en Dieu. Posés par des personnes qui ne peuvent pas oublier la grande souffrance des personnes opprimées et exclues, tous ces gestes d’entraide et tous ces efforts de partage acquièrent une signification politique, au-delà de la charité, et expriment de façon symbolique le profond désir que tous les enfants de Dieu puissent vivre dans des conditions de dignité. Dans son enseignement, dans sa critique des élites religieuses et laïques, et dans sa souffrance de persécuté et sa mort victorieuse sur la croix, Jésus nous a révélé la solidarité universelle de Dieu et son opposition à tous les régimes qui érigent des frontières et produisent l’exclusion. Même les catholiques qui ne peuvent pas s’engager socialement doivent se laisser interpeller par l’Évangile, devenir critiques des structures d’injustice qui les entourent, prier pour que la volonté de Dieu se fasse sur la terre, et exprimer, par des actes de charité et le désir d’un monde plus juste, la solidarité universelle qui les habite.

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