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L’avenir du catholicisme : questions d’un historien
Louis Rousseau


(Le texte qui suit est un résumé de la communication de Louis Rousseau par la secrétaire du Réseau Culture et Foi, Johanne Archambault)

Je m’intéresse à l’histoire religieuse de notre société depuis l’automne 1966, époque où  l’on sentait que les choses allaient « casser ». L’histoire étudie ce qui est mort, mais on apprend quelque chose en redonnant vie à ce qui est mort.

Je suis surpris et heureux d’être là aujourd’hui : jamais aucune institution de l’Église catholique ne m’a invité à partager mon savoir. Ce n’est pas désagréable d’être dans la marge, si ce n’est que parfois on y reste… Mon but n’est pas de faire des prédictions (je n’y excelle pas), mais d’activer la réflexion.

Je suis fait du tissu de notre histoire catholique; j’ai des problèmes à m’identifier, comme vous. J’ai derrière moi une longue vie à distance de l’institution. Mais la religion me passionne. Je parlerai à partir de mon cheminement et de ma formation en histoire, en philosophie et en théologie.

Penser le passé et l’avenir dans le temps long

Pour penser le passé et l’avenir, il ne faut pas considérer seulement le présent et les quelques années qui l’entourent.

Nous ne devons pas nous sentir « coupables ». Ce qui arrive ne date pas des années 1960. La crise est vieille. Un cycle de quatre siècles s’est clos : nous sommes entrés dans l’ère « post-chrétienne ». Une première déchirure a eu lieu à l’époque de la Réforme, où le christianisme a cessé d’être le « fondement symbolique universel ». À la Renaissance, tandis que les monuments de la philosophie médiévale continuaient d’imprégner la vision du monde, les voyages ont révélé la diversité religieuse du monde. Puis il y a eu maturation des États nations, « des » christianismes sont apparus. La perte d’unanimité a abouti au 18e siècle à la montée des Lumières. À la gestation d’une nouvelle pensée occidentale, l’Église a répondu par une apologétique, cessant d’être en phase avec la pensée mondiale.

Du 19e siècle à la moitié du 20e, une certaine illusion a été entretenue, car les Églises se sont réveillées et ont christianisé les masses ouvrières et urbaines. La vision chrétienne du monde a suscité une adhésion populaire forte au cours du 20e siècle. Cependant, l’Église était totalement anti-intellectuelle. Elle pédalait sur un vélo attaché : ça développe les muscles, mais ne permet pas d’avancer…

Aujourd’hui, en Occident, l’individualisation renvoie le religieux à la marge de l’espace public, il n’est plus le fondement. Il est remplacé par la culture de consommation, où il n’y a jamais de drame (sauf si la carte de crédit est pleine). Le religieux s’est réfugié dans des formes micro-communautaires, désarticulées, parfois sectaires. Ma réflexion s’organisera autour de trois thèmes.

1) La communauté d’appartenance

• Peut-il y avoir transmission vivante de l’expérience croyante sans appartenance communautaire ? La question se pose, car il y a aujourd’hui beaucoup plus de croyants qu’il n’y a de gens dans les églises. Eh bien, l’histoire et la sociologie montrent que s’il n’y a pas communauté, il n’y a pas transmission. L’Évangile s’est transmis grâce à une chaîne ininterrompue de témoins qui ont entraîné le monde avec eux. Alors, si nous ne voulons pas être les derniers chrétiens catholiques… Ce n’est pas seulement un problème de foi. Si la communauté est seulement virtuelle, nous ne transmettrons rien.

• Comment passer de la communauté invisible à la communauté visible ? Nous avons une communauté invisible. Beaucoup de gens sont croyants; ils ont pris leurs distances par rapport à l’Église catholique (mais n’ont pas voulu entrer dans une communauté protestante). Ils se sentent reliés à une communauté invisible. Or le « passage au flou » de l’identité d’appartenance catholique s’accélère de génération en génération. L’identification invisible qui caractérise les générations de croyants issus de la Réforme catholique conciliaire engendre une impasse. Cette invisibilité affecte les jeunes générations. Pour les jeunes dans la vingtaine, l’identité catholique est celle des grands-parents et ne joue qu’un rôle de référence. Les gens de ma génération ont écarté beaucoup de choses. Certes, nous avons été très militants, nous avions beaucoup de croyances. Nous avons aussi été très « professionnels » : comme de bons historiens et sociologues, nous ne voulions pas prendre parti. Ma génération a caché ses croyances par souci d’« objectivité », et aujourd’hui les jeunes nous disent : vous ne croyez à rien.

Nous avons un déficit d’énoncés de croyances publiques. À quoi les jeunes vont-ils adhérer ? Dans ce Québec « flou », qu’est-ce qui peut faire le lien social ? Nous souffrons d’une impasse de l’identité. C’est aussi ce qui arrive sur le plan religieux. Nous avons opéré une censure sur les énoncés dogmatiques. Qu’est-ce que nous laissons par ailleurs ?

• Est-il possible de recréer un partage de la Parole et des gestes sacramentels ? Il faut passer d’une identité invisible à quelque chose d’autre. Le premier problème n’est pas que nous ne réussissions pas à penser notre foi, mais la formation de communautés de foi. Recréons des espaces de partage de la parole et de partage de la célébration, pour une irrigation de nos engagements sociaux.

Les catholiques ont été actifs partout depuis les années 1960. Ils ont suivi la consigne de Maritain. Telle une bande de sous-marins. Mais plus personne ne sait ce qu’est un catholique. Nous sommes invisibles, et bientôt nous serons tous morts.

• Orientations : de la référence institutionnelle à l’appartenance communautaire

La première orientation à prendre, la priorité, consiste à favoriser la naissance de micro-communautés. Ce n’est pas intellectuel. Le monde ordinaire brasse l’Évangile, l’espérance humaine et chrétienne, dans la vraie vie. La paroisse ne correspond plus à notre type de société. Un ouvrage comme l’Atlas historique du Québec : la paroisse est un monument à ce qui mourra au cours du 21e siècle. Quinze siècles d’histoires sont terminés.

Nous sommes comme au début de l’ère chrétienne. La grande religion impériale manque de souffle, le grand parapluie symbolique se désagrège. Il ne faut pas chercher à le reconstituer. Mais la religiosité se recrée et se transmet dans les marges.

Il faut oser nommer notre appartenance à un réseau symbolique chrétien très large (oser l’œcuménisme). Donner la priorité au modèle de communautés volontaires d’appartenance, où il sera possible de célébrer, interpréter, s’engager socialement; créer un service d’appui aux projets de petites communautés. Une image forte ressort : offrir les lieux sacrés catholiques à toutes les communautés chrétiennes, et transformer leur appellation.

2) La transmission d’une interprétation du monde : la diffusion du message au sein de l’Église

Nous souffrons du fait qu’une transmission ecclésiastique surtout romaine n’a pas assumé le défi de la découverte de notre historicité. Nous n’avons pas assimilé le fait que notre tradition soit une tradition parmi d’autres. Le dogmatisme et l’anti-modernisme du Magistère, ainsi que la dévalorisation du travail intellectuel, ne l’ont pas permis.

Qu’est-ce qui nous caractérise ? Comment penser notre enracinement dans notre tradition ? Comment penser cette tradition dans l’universalité ? Le Concile a permis un premier regard sur l’historique de notre tradition. Dans l’Église il y a beaucoup de souffrances (je pense à la place des femmes…). Le Magistère absolutise ce qu’il veut selon une vision figée de la foi et au gré du fonctionnement de l’Église. Il y a méconnaissance de l’universalité de l’Évangile et d’un pluralisme religieux multiséculaire.

• Orientations. Il faut une réflexion critique libre sur la tradition croyante, un travail sur la mémoire. Nous avons besoin de vraies facultés de théologie multiconfessionnelles et multireligieuses, professionnelles et critiques. L’intelligence théologique et éthique doit se développer en lien avec les sciences humaines des religions. Mais la théologie est en liberté surveillée, à cause de son lien institutionnel avec une institution cléricale non dialogale.

3) La gouvernance ecclésiale

La force de l’héritage antidémocratique clérical, jusque dans les années 1950, a contribué à la brisure du lien avec l’institution. Face à la papauté impériale détenant tout savoir et tout pouvoir, il faut réinventer une papauté de présidence, rassembleuse, qui crée des liens et exerce son influence à la manière, par exemple, du Dalaï-Lama.

Il faut des ministères fonctionnels, à mandats limités dans le temps (et des présidents de communauté élus). Nous fonctionnons comme dans l’empire romain. Des efforts comme la commission Dumont n’ont pas eu de suite. On oppose l’infaillibilité pontificale à la pilule ! Le système l’emporte sur les individus. Il faut privilégier un modèle synodal qui permet la différenciation communautaire large de la base, laisser vivre différents modèles hérités de l’histoire

Conclusion

N’attendons pas de la disparition des clercs occidentaux la renaissance des communautés catholiques. Nous devons agir avec ou sans les évêques. D’ici vingt ans, nous aurons vu la fin de l’appareil clérical. Il faut explorer sérieusement l’hypothèse de prendre une distance de facto avec l’institution cléricale, pour que l’Évangile et ses porteurs ne meurent pas avec cette institution dont rien n’indique qu’elle lâchera prise, et qui garde la tradition captive, sans penser qu’après, ce sera la fin.

Chez nous, deux ou trois générations de jeunes auront été privées de la liberté de l’Évangile.

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