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Je ne prétends pas, dans ce qui suit, vous offrir de grandes
synthèses qui brilleraient par leur cohérence et
leur puissance d’interprétation. Je veux
seulement vous parler un peu de mon histoire et
des quelques convictions qui peuvent habiter un
homme de 29 ans. J’espère que ce récit
pourra trouver écho auprès de vous, résonner
aux propos de mes collègues sur ce panel et,
ainsi, contribuer à ouvrir des chemins pour la
discussion.
Permettez-moi de placer, au fronton de ce texte, la citation
suivante:
Les
joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des hommes de ce temps, des pauvres
surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi
les joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des disciples du Christ, et il n’est
rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans
leur cœur [...] La communauté des chrétiens se
reconnaît donc réellement et intimement
solidaire du genre humain et de son histoire.
Ce passage de la constitution conciliaire L’Église
dans le monde de ce temps (no 1),
je le placerais volontiers parmi les textes
fondateurs de la foi, de l’espérance et de la
charité que, comme jeune Québécois engagé en
Église, j’essaie de vivre.
Je suis né en Beauce, dans un milieu rural et modeste, en
1972. Après le Concile. Après la Révolution
tranquille. Je n’ai pas connu d’autre Église
que l’Église de Vatican II. Je n’ai pas
connu d’autre liturgie que la liturgie
post-conciliaire. Il va sans dire que je n’ai
connu rien de tel que « la grande noirceur ».
Ni le triomphalisme religieux de la société québécoise
d’antan. Ni son nationalisme de survivance.
Je n’ai pas de souvenir d’autres papes que Jean-Paul II
(j’avais six ans lors de son élection). Les
premiers politiciens québécois dont je me
rappelle sont René Lévesque et Pierre-Elliot
Trudeau.
J’ai un vague souvenir du référendum de 1980. Non pas que
j’avais conscience des enjeux en présence, mais
parce que je vois encore cette multitude de
« oui » et de « non »
qu’on avait affichés partout, sur les poteaux
qui longeaient la route qu’empruntait
l’autobus scolaire qui me ramenait à la maison,
après mes journées en classe de 2e
année. « Oui »… « Non »…
« Oui »… « Non »… Qu’est-ce
que cela pouvait bien vouloir dire ?
Ainsi, peu à peu, je commençais à découvrir qu’il y
avait, par-delà mon univers familier, tissé de
relations humaines concrètes et simples, quelque
chose comme une société. Un autre univers,
superposé à mon univers premier, et fait de
relations beaucoup plus complexes et souvent
conflictuelles. Un univers politique, en fait, si
je relis cette expérience avec mon regard
d’aujourd’hui.
Vers l’âge de sept ans, j’ai eu un choc. Recevant avec
joie la trousse que le Commissaire aux langues
officielles distribuait gratuitement à tous les
élèves du pays, je dépliais ma première carte
du monde. Je pouvais enfin me représenter les
continents et repérer notre place relative sur
cette planète. Or, sur cette carte, chaque pays
était identifié par une couleur qui indiquait sa
langue officielle. Surprise… stupéfaction… désarroi !
Le Canada était rayé en bleu et en rouge, d’un
océan à l’autre ! Ce qui indiquait que
l’anglais et le français étaient ses deux
langues officielles. Je ne saurais vous décrire
l’ampleur de ma désillusion ! À l’âge
de sept ans, pour la première fois de ma vie, je
découvrais qu’on ne parlait pas seulement français
dans ce pays fondé par mes ancêtres. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? La représentation
imaginaire de mon pays venait de s’effondrer.
Bienvenue dans l’histoire, petit Beauceron !
Pour me consoler un peu de cette « terrible révélation »,
je me suis retourné vers la télévision. Mes
premiers souvenirs du petit écran se rapportent
aux incessants reportages sur la guerre du Liban,
au tournant des années 1980. Cette guerre, qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? La guerre du
Liban, ce fut le début de ma prise de conscience
d’un monde en conflit. Aujourd’hui, j’ai 29 ans,
et le Proche-Orient est toujours à feu et à
sang.
Oui, les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des
hommes de ce temps…
À travers ce petit récit dans lequel je vous ai fait
passer, j’ai voulu montrer un peu la toile de
fond, les
joies et les angoisses sur lesquelles se
dessinent ma vision du monde, mes attentes
spirituelles, mes aspirations communautaires et
mon rapport au Christ et à l’Évangile. Comme
vous avez pu le constater, la phrase « qu’est-ce
que cela pouvait bien vouloir dire ? » est
venue ponctuer trois fois ce récit.
Voilà la question fondamentale pour moi : qu’est-ce
que peut bien vouloir dire « vivre »,
« aimer », « souffrir »,
« croire » et « espérer » ?
Non pas dans l’abstraction, mais ici, dans
ce lieu sur la planète, dans cette langue, cette
culture, cette mémoire et ce devenir collectifs
auxquels j’appartiens. Dans cette société et
cette Église québécoises.
D’aussi loin que je me rappelle, la foi en l’Évangile de
Jésus Christ a été, pour moi, un chemin pour
entrer dans l’intelligence de ces questions-là.
Un bagage de ressources pour « intelliger »
mon histoire personnelle, au sein d’une histoire
collective. Or, c’est à travers la liturgie de
l’Église que j’ai eu accès à ces
ressources. Ce n’est pas pour rien que je me
retrouve, aujourd’hui, rédacteur en chef
d’une revue liturgique.
La liturgie fut, et demeure pour moi, un lieu d’ouverture
à une mémoire de l’universel, capable d’éclairer
et de donner sens à ma situation particulière.
La liturgie m’a donné accès au trésor de la
Bible, ce récit de ce que peut vouloir dire
vivre, aimer, souffrir, croire et espérer,
lorsqu’on est un « petit peuple »
comme le peuple d’Israël. Un peuple qui a su édifier
une mémoire si singulière de l’alliance avec
son Dieu, que cette mémoire est devenue l’une
des sources fondatrices de la civilisation.
La pratique liturgique m’a aussi initié à une
anthropologie. Par ses sacrements, elle a inscrit
en moi une vision de l’être humain qui fonde sa
dignité absolue, qui assume toute sa finitude et
la transfigure dans la lumière de Celui qui a
vaincu la mort.
Enfin, la célébration liturgique a toujours renouvelé, en
moi, selon la magnifique expression, « une mémoire
du futur ». C’est-à-dire qu’elle m’a
rappelé sans cesse que la vie est promesse
d’une « Pâque » à venir, et
qu’une véritable intelligence du présent ne
peut s’enraciner que dans l’espérance du
Royaume, « ces cieux nouveaux et cette terre
nouvelle » qu’annonce, célèbre et réalise
déjà la liturgie.
Je suis donc croyant parce que, en assumant ma tradition
religieuse, dans la liberté et le sens critique,
j’ai trouvé un espace de vie, un espace où ma
subjectivité de jeune Québécois a pu
s’instituer dans une identité
politique, dans une histoire
sociale et dans un horizon
de sens. Dès lors, foi et
question nationale, foi et
projet de société, foi et
place du Québec dans l’histoire du monde sont,
pour moi, des termes inséparables. Car je crois
profondément que les
joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des Québécois et des Québécoises de
ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux et
celles qui souffrent, sont aussi les joies et les
espoirs, les tristesses et les angoisses des
disciples du Christ.
Voilà pourquoi je « re-choisis », à tous les
jours, le catholicisme. J’y trouve une mémoire
qui me semble encore porteuse d’avenir. J’y
trouve des ressorts me permettant d’articuler
une intelligence de notre condition. Pour moi,
cette tradition catholique, affaiblie, appauvrie,
méprisée, calomniée, trop souvent présentée
de façon maladroite et insignifiante, elle
demeure, malgré tout, dépositaire d’un
« savoir faire avec la vie ».
C’est pourquoi, lorsque je lis, dans la convocation à la
rencontre de ce jour, que « le Réseau
culture et foi est un lieu de questionnement
critique des systèmes qui enferment et oppriment comme,
trop souvent, le système ecclésial »,
j’avoue que je me demande bien de quel fantôme
on me parle… Pour un jeune de 29 ans, vous
savez… l’Église qui opprime… De quoi
parle-t-on ? Mon expérience d’Église (et
c’est bien de cela qu’on m’a demandé de
parler ici), ce n’est pas celle d’un système
qui enferme et opprime. En fait, je n’ai ni
souvenir oppressant, ni souvenir exaltant du
catholicisme.
« Et tous ces blocages sur la contraception, les divorcés,
les gais… », me direz-vous. Humanæ
Vitæ, qui s’en soucie encore ? Qui,
divorcé ou non, se voit refuser la communion dans
une église, au Québec ? Et si, par malheur,
cela arrivait, qui pourrait empêcher cette
personne de changer de paroisse ? « Et
les gais ? » Allez vivre une célébration
dominicale à la paroisse Saint-Pierre-Apôtre, en
plein cœur du Village. Vous verrez qu’on ne
s’y enfarge pas beaucoup dans les fleurs des
tapis romains ! Bien sûr, il y a les
douloureuses questions de l’accès des femmes au
sacerdoce et du célibat des prêtres… Mais
combien de personnes se demandent si c’est
vraiment une bonne idée d’ouvrir ces portes-là,
pour la simple et bonne raison qu’elles n’y
croient plus, à ce sacerdoce, dans sa forme
actuelle. Cléricature pour cléricature, vous
savez, qu’elle soit faite d’hommes ou de
femmes, célibataires ou mariés, pour bien des laïcs,
c’est un faux débat…
Comme l’écrivait déjà Michel de Certeau en 1974 :
« Les cris et les protestations contre l’institution
supposaient encore qu’il y avait à attendre
[…] de ces chefs une réponse à nos questions.
S’en prendre à eux, à Rome, au pape, à
l’infaillibilité, aux évêques, que sais-je
[encore], c’est une occupation devenue dérisoire ».
Et il poursuit : « entre des théologiens
et des hommes du pape, les combats d’Horaces et
de Curiaces peuvent encore faire partie du théâtre
ecclésiastique; ils ne concernent pas la vie des
chrétiens. La question est plus sérieuse :
comment va s’exercer et se formuler une expérience
communautaire de la foi ? [...] Comment
va-t-elle s’articuler sur les pratiques et les
organisations sociales ? En somme,
qu’est-ce que ça veut dire, être chrétien
dans notre société ? » (M. de Certeau
et J.-M. Domenach, Le
Christianisme éclaté, Seuil, 1974, p. 36-37).
« Mais alors, où êtes-vous, les jeunes ? Où
avez-vous les pieds ? » Je peux bien
reprendre, ici, quelques-unes des litanies bien
connues (cf. « Message du 1er mai »
de l’A.É.Q. : Quand
les jeunes nous interpellent).
Nous avons les pieds dans une société qui ne nous a pas
transmis une mémoire féconde de notre histoire.
On nous a fait « accroire » que notre
passé, ce n’était qu’une méprisable grande
noirceur. Et le mythe est tenace ! Encore récemment,
la cinéaste Paule Baillargeon écrivait, dans le
Devoir, un texte intitulé : « Que
nous est-il arrivé, nous qui croyions être un
peuple ? » (27 avril 2002). Épiloguant
sur le désenchantement sociopolitique du Québec
contemporain, elle glisse dans son texte le
passage suivant : « Nous étions fiers
d’avoir échappé à l’enfer catholique qui
avait hanté notre enfance, bonne nouvelle, nous
n’irions pas brûler dans le feu éternel,
poursuivis par des serpents et embrochées par des
démons… C’était la victoire sur la religion
obscurantiste de l’époque, sur les pères qui
cassaient les disques d’Elvis Presley trouvés
cachés dans un tiroir… nous avions vaincu la
peur », conclut-elle.
Ce discours un peu grotesque serait risible s’il n’était
pas le symptôme d’une pathologie profonde de la
conscience québécoise : le mépris de
nous-mêmes. Il est révélateur d’une génération
de nouveaux clercs qui nous a confisqué notre héritage
et qui veut nous faire croire que la lumière et
la liberté sont apparues avec eux. Les
dogmatismes d’aujourd’hui sont aussi
pitoyables que ceux d’hier, ne trouvez-vous pas ?
Mais, revenons à la question : nous, les jeunes, où
avons-nous les pieds ?
Nous les avons dans un système d’éducation colonisé par
une logique entrepreuneuriale, où l’État signe
des « contrats de performance » avec
les universités, universités d’où nous
sortons endettés et hypothéqués pour les dix
premières années de notre vie active.
Nous avons aussi les pieds dans un marché du travail qui
nous fait peu de place, qui nous oblige à une
flexibilité, une mobilité et une précarité qui
tiennent souvent en otage le reste de nos projets
personnels, familiaux ou affectifs.
Nous avons les pieds dans une société où règnent le
cynisme démocratique, le corporatisme, les privilèges
de classe et les « clauses orphelins ».
Nous avons les pieds dans un espace politique qui n’est
plus mobilisateur. L’impasse constitutionnelle
est plus totale que jamais, alors que le projet
souverainiste, autant que le projet de
renouvellement du fédéralisme, semble avoir été
totalement dévoyé par les acteurs qui en étaient
les responsables.
Les valeurs et les sources de transcendance, capables de
motiver et de soutenir l’action, semblent enterrées
sous l’amoncellement des pacotilles de la
culture de masse. Et les chantres de la
mondialisation nous proclament les vertus de ce
vaste marché de la consommation et de
l’exploitation sans frontières que nos
politiciens, en service commandé, vont défendre
dans des « sommets » qui se tiennent
derrière une jeunesse aux barricades.
Comme jeunes, nous avons donc les pieds dans une culture sans
mémoire et sans projet, qui nous condamne à un
présent oppressant, où le règne totalitaire du
« tout, tout de suite » s’impose
avec d’autant plus de violence que nous sommes
confrontés, quotidiennement, à l’impossible,
à l’impuissance et au manque.
Alors, c’est souvent sous le ciel de l’angoisse et de
l’absurde que nous vivons. D’où la véritable
« grande noirceur »… celle du
suicide et de la dénatalité, celle de la
violence domestique et urbaine, celle de l’échec
de nos relations amoureuses, celle du sida, de la
drogue et de l’itinérance… Dans
ce paysage, est-ce vraiment l’Église qui est
l’ennemie à abattre ? Laissez-moi
rire… Ou plutôt, laissez-moi pleurer…
Le Québec ne sait plus vivre ! Nous nous retrouvons
devant des générations entières d’hommes et
de femmes qui n’ont pas « appris à vivre »,
c’est-à-dire à aimer, à croire, à traverser
la souffrance, à espérer, à édifier du sens,
à se relier dans le partage d’aventures
collectives, motivées par des idéaux. Alors, ils
meurent. Ils se tuent. Ils ne transmettent plus la
vie ou bien ils l’enlèvent aux autres… Ils
« décrochent ». Notre culture est
devenue mortifère. Le lieu, pour reprendre les
mots de Dumont, « d’une déperdition de
soi qui, depuis toujours, est la marque de notre
tragédie collective » (Entre
le temple et l’exil, p. 25). Comment
la communauté chrétienne d’ici, pour
paraphraser encore Vatican II, se reconnaît-elle
réellement et intimement solidaire de cette tragédie ?
Car le salut de l’expérience chrétienne, en ce pays, ne
viendra pas de Rome. Car,
l’Église, c’est nous ! Et la fécondité
de l’Église (l’histoire québécoise nous le
montre avec éloquence) s’est toujours jouée
quelque part, au
bord du chemin qui mène de Jérusalem à Jéricho.
C’est là, encore aujourd’hui, qu’à la
suite du Bon Samaritain, nous devons nous pencher
sur les plaies d’une humanité qui gît, en
train de mourir, parce que rouée de coups par une
modernité néo-libérale sauvage…
Nous sommes l’Église lorsque, chez nous, à des milliers
de kilomètres de Rome, nous décidons de
regarder, de manière responsable, le paysage de
« ruines » qui nous entoure. Lorsque,
au cœur de ces lieux détruits de nos rêves
politiques, dans ce présent détérioré de nos
liens sociaux, nous engageons notre solidarité
dans des projets de renouvellement de notre
« vivre ensemble ». Nous sommes l’Église
lorsque, prenant au sérieux la radicale liberté
que nous confère notre baptême, nous nous
engageons sans attendre d’imprimatur.
Nous sommes l’Église lorsque, à la suite de
Marie de l’Incarnation, d’Émilie Gamelin, de
Mgr Charbonneau, de Marie Gérin-Lajoie,
de Simonne Monet et de Fernand Dumont, nous n’éprouvons
pas le besoin de mépriser l’Église et la société
d’hier pour édifier celles d’aujourd’hui et
de demain. Comme eux, conscients des erreurs du
passé et critiques de celles du présent, sans
pour autant en être prisonniers, nous sommes
l’Église lorsque nous risquons malgré tout des
pratiques nouvelles. Nous sommes l’Église
lorsque, dans l’expérience de nos blessures
ouvertes et de notre foi partagée, nous témoignons
du mystère pascal.
À cette profondeur-là d’engagement, peut-être que des
jeunes et des vieux, ensemble, pourraient
recommencer à croire, à espérer et à célébrer
que le sens est possible et que la vie vaut la
peine d’être vécue, dans ce coin de pays ?
Comme l’exprimait si bien le Concile :
« On peut légitimement penser que
l’avenir est entre les mains de ceux [et celles]
qui auront su donner, aux générations de demain,
des raisons de vivre et d’espérer »
(constitution pastorale L’Église
dans le monde de ce temps, no 31.3).
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