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La revue Relations et le Centre justice et foi
Marco Veilleux


Le Réseau Culture et Foi nous invite dans un premier temps à définir l’orientation de notre groupe. Le Centre Justice et foi est un centre d’analyse sociale qui pose un regard critique sur les structures sociales, politiques, économiques culturelles et religieuses de notre monde. Ce regard est inspiré par l’Évangile et par la spiritualité ignatienne. Il a pour objectif de participer à la construction d’une société orientée vers la justice, et pour ce faire il fonde son analyse sur un parti pris en faveur des exclus. Fondé en 1983, le Centre Justice et foi regroupait un ensemble d’entreprises chrétiennes à caractère social créées à des époques différentes par les jésuites du Canada français. Actuellement, ces œuvres, qui forment les trois composantes principales du Centre Justice et foi, sont, bien sûr, premièrement, Relations, revue mensuelle d’analyse sociale, politique et religieuse, qui veut nourrir la réflexion et promouvoir un projet de société juste pour le Québec, dans sa forme actuelle depuis plus de soixante ans; le secteur Vivre ensemble, qui développe une expertise sur les enjeux de l’immigration, la protection des réfugiés et la convivance entre Québécois et Québécoises de toutes origines; enfin, le Service des programmes de contacts directs avec le public, qui propose des activités favorisant un débat citoyen autour de questions d’actualité, principalement en organisant les soirées Relations — que certains d’entre vous connaissent — à Montréal, à Québec et en région. À travers ces composantes et avec le soutien d’une petite équipe et de nombreux collaborateurs, le Centre Justice et foi essaie de déceler les signes des temps en vue de développer des pistes d’avenir.

Souffrances en Église

Le RFC nous invite dans un deuxième temps à exposer ce qui est source de souffrance pour nous en Église, et ce qui est germe d’espérance. Pour ce qui est des souffrances, il nous semble clair qu’il ne faut plus mettre notre espérance du côté de la hiérarchie. L’influence, sur les orientations romaines, de groupes animés par une idéologie de la restauration, tels que l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ, s’est clairement affirmée au cours du règne de Jean-Paul II. À moins d’un miracle de l’Esprit, toujours possible, il nous apparaît que le prochain pape poursuivra, au mieux, l’œuvre de son prédécesseur, au pire qu’il radicalisera encore davantage les travers du pontificat actuel. À court ou moyen terme, il ne nous semble pas pertinent de miser sur une hypothétique révolution romaine. De même, nous ne croyons pas qu’il faille investir notre espérance du côté de notre épiscopat national. La tendance lourde des nominations épiscopales depuis quelques années est conforme à l’ecclésiologie qui règne à Rome. Si les chrétiens de gauche, et particulièrement les chrétiennes féministes du Québec, ont pu avoir l’oreille attentive de certains de nos évêques au cours des décennies 1970 et 1980, cette époque nous semble désormais révolue. Il faut mettre nos énergies ailleurs et cesser de nous battre contre des moulins à vent. Ainsi, pour conserver la fécondité de notre engagement ecclésial en ces temps difficiles que nous traversons, temps dont la durée nous demeure inconnue, il paraît essentiel d’aventurer d’autres chemins que ceux qui mènent à Rome. C’est l’option du Centre Justice et foi et de la revue Relations, qui, tout en se situant dans une solidarité critique envers l’Église, ont toujours voulu œuvrer sur les marges, là où se réalisent la rencontre de l’autre et la confrontation avec les non-croyants, les immigrants et les personnes de foi ou de confession différente. Pour durer en ces temps qui sont les nôtres, c’est aux frontières du catholicisme et non en son centre hiérarchique que nous choisissons d’investir. Ce faisant, nous prenons la gageure, dans la foi et l’espérance, que les expériences fécondes vécues aux marges de l’institution finiront bien un jour par avoir des répercussions sur son centre. Comme il est écrit au chapitre 12 de l’évangile de Luc, « Cherchez le règne de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Dans cette perspective, je résumerai la position du Centre Justice et foi en trois points.

Les sources d'espérance

Premièrement, nous croyons que l’espérance se profile du côté du dialogue œcuménique. De manière générale, le dialogue œcuménique demeure encore fragile au Québec. Cela est probablement dû au fait que la majorité catholique n’a pas eu, historiquement, à se confronter réellement aux autres confessions chrétiennes. Mais, dans la situation présente, alors que la foi chrétienne est devenue une réalité socialement marginale au sein de la culture québécoise, il apparaît incontournable de développer et d’approfondir les solidarités entre églises chrétiennes d’ici. En ce sens, il faut souligner des initiatives telles que le Réseau œcuménique Justice et paix, qui depuis deux ans rassemble des chrétiens et des chrétiennes de foi catholique et de foi protestante en vue de réfléchir et de prendre position, d’un point de vue chrétien, sur des questions relatives à la justice et à la paix. Il faut aussi souligner le travail du Centre canadien d’œcuménisme, qui célèbre cette année ses quarante ans d’activité. Pensons enfin aux efforts de Radio Ville-Marie, qui se soucie dans ses tribunes de faire entendre la voix de représentants des diverses confessions chrétiennes. Ces expériences ouvrent des chemins d’avenir et gagneraient à être davantage valorisées. Évidemment, le Centre Justice et foi ne deviendra pas pour autant un centre œcuménique, mais, sur la base de notre mission propre au sein de l’Église catholique, nous percevons la nécessité de partager, avec les Églises sœurs, notre engagement à promouvoir la justice sociale dans l’esprit de l’Évangile. Pour nous, la voix de l’Église de l’avenir se fait donc entendre par le biais de la mise en concert des voix plurielles du christianisme.

Deuxièmement, nous croyons que l’espérance se profile du côté du dialogue interreligieux. Nous avons le privilège, au Québec, de vivre la rencontre entre les religions dans un contexte relativement paisible. À cet égard, Montréal représente un extraordinaire laboratoire de convivance interreligieuse. Arrêtons-nous seulement au cas du dialogue islamo-chrétien. Contrairement à la France, par exemple, la société québécoise n’est pas aux prises avec une minorité musulmane revendicatrice, traversée par des problématiques complexes et des courants extrémistes organisés. C’est là une chance considérables pour ouvrir, avec nos concitoyens et nos concitoyennes de tradition musulmane, un chemin de reconnaissance et de compréhension mutuelles qui pourrait faire l’honneur du Québec, servir d’exemple à d’autres sociétés et contribuer à la promotion de la paix. En ce sens, le Centre Justice et foi a organisé l’an dernier quelques rencontres sur le thème « Foi et espace public ». Ces rencontres avaient pour but de réunir autour d’une même table des chrétiens, des musulmans et des juifs voulant réfléchir ensemble à la pertinence sociale de la religion. Dans un contexte mondial propice à la radicalisation des positions religieuses, le Centre Justice et foi perçoit qu’une voie d’avenir se manifeste dans la discussion que des citoyens de tradition différente acceptent de tenir ensemble au nom du bien commun.

Enfin, et troisièmement, nous croyons que l’espérance se profile du côté du dialogue avec les non-croyants. Nous côtoyons tous des hommes et des femmes qui s’affirment comme non-croyants. Parmi eux, plusieurs demeurent sensibles et intéressés à l’histoire, aux valeurs, à la culture et aux expériences de renouveau véhiculées par les grandes traditions religieuses. S’ils répugnent à bon droit à se faire endoctriner ou embrigader, ils sont plus ouverts que nous le croyons spontanément à partager avec nous un regard commun sur les problématiques du monde. Ils peuvent même nous accompagner, si ce n’est nous précéder, dans des projets sociaux qui, plus ou moins explicitement, sont dans la droite ligne de l’Évangile. Ces non-croyants, à travers le regard qu’ils portent sur l’Église et le monde, peuvent avoir beaucoup à nous apprendre. Ils nous obligent à approfondir nos propres convictions. De manière réciproque, si nous savons rendre compte de l’espérance qui est en nous, ils pourront se sentir interpellés par l’éthique qui nous anime et par les traditions dont nous sommes porteurs. Par exemple, il était intéressant récemment de voir des non-croyants s’insurger contre la violation, par la police, du sanctuaire de l’Église Unie, à Québec, où s’était réfugié Mohamed Cherfi. Ces non-croyants, grâce à l’engagement d’un pasteur et de sa communauté chrétienne, sont devenus d’ardents défenseurs du respect du droit d’asile dans un sanctuaire, droit inscrit dans la tradition chrétienne depuis le Moyen Âge. Cet événement montre bien qu’au cœur même de notre héritage de foi, il est possible d’actualiser des ressources nous permettant d’affronter la complexité du réel aujourd’hui. Ces ressources, nos frères et sœurs non croyants ou distants sont disposés à les découvrir, à se les approprier et à en défendre la pertinence, dans la mesure où nous acceptons de leur faire partager le meilleur de notre tradition. Pour le Centre Justice et foi et la revue Relations, l’avenir se loge aussi dans cette solidarité et ce partage entre croyants et non-croyants, où chacun contribue, dans le respect de ses convictions, à l’édification d’un monde meilleur.

 

http://www.cjf.qc.ca/cjf/index.shtml

 

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