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Madame Chénier m’a demandé, au début de cette
journée, de lancer quelques idées, en vrac, sur le
dialogue foi/culture. Je le fais volontiers et de
manière bien simple, à partir de ma réflexion
personnelle de croyant.
Pour faire vite, je dirais que, pour moi, la
culture, c’est le monde. Le monde dans lequel je
vis, le monde auquel j’appartiens. Le monde que
j’habite et qui m’habite. Le monde fait de
grandeurs et de misères.
Je
ne vois pas comment l’on pourrait prétendre vivre
sa foi en dehors d’un dialogue constant avec la
culture. Je ne vois pas comment l’on peut définir
sa foi en faisant abstraction du monde. Nous ne
sommes pas des anges, des purs esprits. Nous
sommes des « êtres-au-monde ». Des sujets incarnés
dans l’espace et le temps; dans l’histoire.
Mais ce dialogue entre la foi et la culture est
toujours un dialogue critique. C’est pourquoi,
pour ma part, j’évite de plus en plus de dire que
la foi doit « s’adapter » au monde.
La
foi ne doit pas « s’adapter », au sens de se
modeler bêtement sur l’esprit du temps. La foi est
une instance critique dans le monde et elle doit
le demeurer. Elle le remet en question. Elle
bouleverse parfois l’ordre établi, renverse les
idoles mondaines et sape les idéologies que la
culture ambiante nous impose comme des absolus.
Mais l’inverse est aussi vrai. Nous ne devons
jamais l’oublier. Une foi vivante se doit
d’entendre les interpellations légitimes du monde.
Elle doit se laisser interroger, confronter et
réformer par ce qu’il y a d’authentique dans la
culture moderne. C’est le propos de notre journée.
Pourquoi la foi doit se laisser interroger? Parce
que la foi n’est jamais pure. Elle charrie
elle-même un ordre établi. Elle se mélange à des
idéologies qu’elle donne pour des absolus. Elle
risque toujours de se laisser aller à l’idolâtrie.
Elle peut, à tout moment, sombrer dans le
pharisaïsme.
C’est ainsi que certains croyants finissent par
s’emmurer dans leur foi comme dans une citadelle
dogmatique et morale à partir de laquelle ils
méprisent le monde, se ferment aux mouvements de
la culture et tentent de se soustraire à la
complexité sociale.
Or, en vertu du mystère de l’Incarnation qui est
au cœur de la foi chrétienne, je crois que les
véritables disciples du Christ ne peuvent jamais
mépriser le monde. « Dieu a tant aimé le monde
qu’il a donné son Fils » (Jn 3, 16), nous dit
l’Évangile. C’est dans « ce » monde qu’il s’est
incarné. C’est dans « ce » monde, « notre » monde
qu’il poursuit, avec nous, son œuvre de salut.
Le
dialogue foi/culture est donc, selon moi, un
continuel travail de discernement critique en vue
de lire les signes des temps et, ainsi, de
s’engager autant dans la transformation du
monde que dans la conversion et
l’approfondissement de notre foi à travers
celui-ci.
L’un ne va pas sans l’autre. Foi et culture
s’interpénètrent tout le temps et sont
continuellement en interaction.
C’est donc dire que le monde a une signification
théologique. Il a une signification pour la foi.
Il est le « lieu » de la foi en situation. Le lieu
de la femme et de l’homme croyants, qui ne sont
jamais des êtres abstraits, qui sont toujours
situés dans une culture, dans une histoire
nationale, dans un contexte social, politique et
économique particulier et spécifique.
C’est pourquoi il est si important qu’avec les
conférenciers et les conférencières de ce jour,
nous nous mettions à la tâche de discerner, dans
le monde de ce temps et dans cette culture qui est
la nôtre, les défis qui se posent à notre foi.
En ce 30 avril, nous célébrons la mémoire
liturgique de la bienheureuse Marie de
l’Incarnation, mère de l’Église d’ici. Puisse
celle qui a su si bien « incarner » sa foi dans un
nouveau monde et une culture nouvelle, nous
inspirer par son exemple et son génie.
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