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En cette année du lancement de la Charte Mondiale des
Femmes pour l'Humanité, le Réseau Culture et
Foi marque une fois de plus sa cohérence en
inscrivant « La condition des femmes et la foi » à
l'intérieur de cette journée festive d'un 10ème
anniversaire. Cette cohérence est également
présente dans la formulation même des questions
ciblées : « Comment avez-vous pris conscience des
injustices faites aux femmes dans la société et
dans l'Église ? Quels cheminements cette prise de
conscience a-t-elle provoqués ? Quels furent les
impacts sur votre foi? »
Pour vous partager quelques éléments de réflexion
suscités par le thème proposé, j'emprunterai la
méthodologie féministe qui consiste à partir de
l'expérience vécue par les femmes pour y dégager
ensuite les impacts sur mon cheminement
théologique et sur ma foi.
En reprenant l'invitation faite au début de cette
journée de « ramasser sa vie », je dois peut-être
évoquer d'abord quelque peu l'humus de mon milieu
familial et certains éléments qui ont marqué mon
enfance. En effet, troisième d'une famille de 11
enfants
– 5 filles et 6 garçons
– je garde en moi le sentiment d'avoir reçu une
éducation qui tissait des rapports égalitaires
entre frères et soeurs à travers des tâches bien
concrètes du quotidien : faire son lit, mettre de
l'ordre dans sa chambre, laver la vaisselle, etc.
C'était l'affaire de tout le monde. Et si j'ai le
souvenir d'avoir beaucoup travaillé avec ma mère,
j'ai aussi beaucoup travaillé avec mon père,
particulièrement lorsqu'il était garagiste. Je
garde aussi le souvenir de parents qui
travaillaient souvent en chantant!
Mais il y a eu un « bogue » : celui des études
supérieures. À cette époque, les garçons avaient
plus facilement accès au cours classique que les
filles. Souvenons-nous que les collèges classiques
pour filles ont été subventionnés en 1961 – grâce
à la 1ère femme ministre Marie-Claire Kirkland –
alors que ceux des garçons l'étaient depuis 1922!
Mon entourage socio-culturel m'a aussi façonnée. Ayant
vécu dans une ville, Richmond, où les
francophones (donc catholiques) et les anglophones
(donc protestants) se côtoyaient, mes parents nous
ont inspiré le respect de l'autre différent de
nous. Géographiquement, d'un côté de notre maison
il y avait l'Église Anglicane et de l'autre
l'Église Presbytérienne. Au moment de leur culte,
il fallait baisser le ton et diminuer le volume de
la radio par respect pour eux. Ce qui me causait
problème, c'était l'interdiction de mon Église de
participer à toutes activités avec les
anglais/protestants, leur donnant ainsi l'image
d'être les « impurs » dans ce contexte. Il ne
fallait pas frayer avec eux!
Voilà quelques éléments qui ont coloré ma manière de
regarder le monde et m'ont donné une certaine
sécurité pour rebondir dans la vie. Avec tout ce
bagage, comment ai-je pris conscience des
injustices faites aux femmes dans la société et
dans l'Église?
J'ai souvenir de certains événements vécus pendant mon
cours d'infirmière. Pour n'en citer qu'un : une
jeune femme recevait le diagnostic de cancer de
l'utérus. Ce qui nécessitait une chirurgie. Selon
la loi en vigueur, il revenait au mari de signer
l'autorisation d'intervention (c'était avant la
célèbre loi 16 de 1964, pilotée par M.-C. Kirkland,
qui mettait fin à l'incapacité juridique de la
femme mariée). Celui-ci a refusé, alléguant qu'il
ne voulait pas un « frigidaire » dans son lit...
J'ai senti la révolte monter en moi en même temps
que mon impuissance à pouvoir y faire quelque
chose.
Mes années d'engagement au Rwanda ont aussi été
marquées par des situations d'injustices. Je pense
au cas de jeunes filles étudiantes au secondaire
qui, une fois devenues enceintes, devaient être
systématiquement évincées de l'école à tout
jamais. Étant donné qu'il s'agissait d'une mesure
disciplinaire dite « catholique », j'ai rencontré
l'évêque du lieu pour lui demander d'humaniser
cette loi en lui démontrant, avec plusieurs
exemples à l'appui, que les filles étaient les
seules pénalisées tandis que les
« collaborateurs », eux, n'étaient nullement
sanctionnés. Devant la réaction spontanée de
l'évêque qui me dit que l'on ne pourra jamais
faire regretter à un homme d'avoir procréé, il ne
m'en fallait pas plus pour prendre partie pour ces
jeunes filles. D'abord par un geste politique en
ne les excluant plus officiellement du registre
scolaire et ensuite faire en sorte qu'elles
puissent reprendre leurs études au temps
favorable. Nous avons cessé de demander la
permission! Constatant par la pratique que cette
nouvelle façon de faire ne causait pas de remous
dans la société, le Ministère de l'Éducation a
finalement aboli cette politique injuste et
discriminatoire.
Pendant le génocide de 1994, si les hommes étaient –
malheureusement – rapidement exécutés, les femmes
elles, devenaient exsangues à cause des viols et
des mutilations infligées. Comme du bétail, elles
devaient marcher nues des kilomètres, dégoulinant
de tout ce que l'on peut imaginer, et être violées
la nuit par les génocidaires. Le visage du Christ
souffrant, de la Christeta, s'imposait
douloureusement. Me revenait souvent au coeur le
« comme un agneau que l'on mène à l'abattoir » du
serviteur souffrant. Et tout cela se passait dans
un Rwanda chrétien!
De retour au Québec, j'ai été saisie par le nombre
grandissant de femmes itinérantes à Montréal et
j'ai voulu en comprendre le phénomène. Dans le
cadre de mes études en théologie pratique, j'ai
décidé de faire un stage à LA RUE DES FEMMES/HERSTREET
pour percevoir de l'intérieur les causes de ce
« mal au féminin » comme aime le dire Ivone Gebara.
Au fil des jours, j'ai constaté que si plusieurs
sont dans la rue pour cause de violence et de
santé mentale sans suivi thérapeutique – suite à
la désinstitutionalisation des ressources du temps
– d'autres racontent des histoires d'abus sexuel
dès leur jeune âge. Dans
leur tête et dans leur coeur s'est inscrit le
message du violeur, père, frère, oncle : une fille
est juste bonne pour ça. L'estime de soi et le
pouvoir sur sa vie étaient au départ sérieusement
tordus, ligotés. La blessure les a entraînées dans
la déviance annoncée... « juste bonne pour ça »...
Dans le monde devenu un village, trop d'événements
bouleversent nos aspirations à la justice et à la
non violence. Quelques faits. En 1996, les
Talibans, en Afghanistan, s'installent au pouvoir
et décident d'interdire aux femmes de travailler,
de s'instruire, les obligent à porter la burka et
imposent une stricte séparation entre les hommes
et les femmes. Pensons aussi à la Charia et sa
règle de lapidation à travers les femmes que nous
avons défendues par nos pétitions, nos messages
aux dirigeants politiques et religieux. Et cette
Charia qui devient si près de nous à travers les
tribunaux en Ontario... Pensons au crime de haine
contre les femmes et le massacre des 14 jeunes
femmes de l'École Polytechnique en 1989. Au
Mexique, depuis 1993, 373 filles et jeunes femmes,
entre 12 et 25 ans, ont été retrouvées mortes
après avoir été enlevées, torturées et agressées
sexuellement. Selon Amnistie internationale,
environ 400 autres manquent à l'appel. La majorité
des victimes sont des femmes pauvres et sans
défense. Il n'est pas exagéré de parler de
« féminisation de la pauvreté », avec toutes ses
conséquences sur les enfants.
Sur le plan juridique, j'ai été fascinée par
l'histoire du droit de vote des femmes.
À mon grand étonnement, j'ai constaté que dès 1791
l'Acte Constitutionnel donne la qualité
d'électeurs à tous les propriétaires à partir d'un
seuil assez modeste de revenu et ce, sans
distinction de sexe. Mais en 1834, « les
Patriotes, Louis-Joseph Papineau en tête, se
comportent en hommes de leur temps et manifestent
le désir de corriger une anomalie historique en
retirant le droit de vote aux femmes
(1) ».
« L'anomalie » fut corrigée en 1849... Le vent
devient plus favorable en 1918 : les femmes
obtiennent le droit de vote aux élections
fédérales tandis que les Québécoises devront
attendre encore 22 ans, soit jusqu'en 1940, pour
voter au niveau provincial. Je signale tout de
suite qu'en 1990, à l'occasion du 50e anniversaire du droit de vote des femmes, les Évêques ont
fait « amende honorable » en reconnaissant que
l'épiscopat du Québec avait été une des forces
sociales qui s'étaient opposées à l'obtention du
droit de vote des Québécoises et regrettant que
l'épiscopat ait mis tellement de temps à se
dégager d'une idéologie qui faisaient des femmes
des citoyennes de seconde zone.
Si je regarde mon Église, la rhétorique
discriminatoire est aussi basée sur le sexe et les
derniers discours sont, on ne peut plus, navrants!
Je pense particulièrement à la « Lettre aux
évêques de l'Église catholique sur la
collaboration de l'homme et de la femme dans
l'Église et dans le monde », signée par les Préfet
et Secrétaire de la Congrégation pour le Doctrine
de la Foi le 31 mai 2004. Nous déplorons vivement
la teneur de cette déclaration qui réactive un
débat à caractère dualiste, androcentrique et
d'exclusion, bien loin des valeurs de justice,
d'égalité, de dignité, de reconnaissance d'un réel
partenariat dans la société et dans l'Église en ce
21e siècle.
L'exclusion sans appel des femmes au ministère
ordonné, soutenue en partie par une lecture
fondamentaliste des textes bibliques, n'est-elle
pas une forme radicale de la discrimination
sexuelle? Rappelons un événement tout au moins
« disgracieux » : au cours d'une célébration
eucharistique, tous les concélébrants ont eu
l'ordre d'enlever leurs étoles parce que c'était
une femme qui prononçait l'homélie! Le message est
on ne peut plus clair : les femmes n'ont rien à
voir avec le sacré. Tout pour faire fuir les
femmes hors de l'Église et cela au nom de leur
salut! Mais au fait, serait-ce là un chemin de
salut?!
Notons aussi le traitement discriminatoire réservé aux
répondantes diocésaines à la condition des femmes.
Quant au langage inclusif, la lenteur de son
intégration traduit tout au moins une
insensibilité aux effets du langage sur les
comportements et la perception de la réalité. Par
exemple, l'expression « fils de Dieu » était pour
moi très impersonnel mais le jour où j'ai entendu
« fille de Dieu », ce fut un superbe caillou blanc
sur ma route. Là, il s'agissait de moi ! Voilà un
exemple qui peut tout au moins nous faire
réfléchir sur les incidences langue/culture. En
grammaire, ne dit-on pas encore allègrement de nos
jours que « le masculin l'emporte sur le
féminin »? Et d'insinuer par le fait même que
« l'ordre naturel » devrait être respecté dans la
langue...
En regardant les différents exemples énoncés, je me
rends compte qu'il s'agit de « corps » et de
« pouvoir ». Corps des femmes bafoués et pouvoir
patriarcal. Et dans l'Église, ce pouvoir
centralisateur et autoritaire est nettement en
rupture de ban avec la tradition de Jésus. De ce
fait, si ma conscience de femme est ébranlée, ma
conscience de croyante l'est autant. L'une ne va
pas sans l'autre. Mais ces questions fondamentales
de l'existence ne se portent pas seule. Les
réseaux sont nécessaires pour trouver ensemble un
chemin de sens, de résistance et d'espérance.
Dans le réseau de l'Association des religieuses pour
la promotion des femmes (ARPF), j'ai rejoint des
femmes qui développent une approche féministe
depuis 1976. Un féminisme porteur d'un nouveau
modèle de développement et d'interrelation,
porteur d'un projet de société basé sur la
justice, l'égalité, la solidarité, le partage, la
non-violence et le pluralisme. Un féminisme
« signe des temps » par lequel le Royaume peut
advenir. En lien avec la Fédération des femmes du
Québec, nous avons été partie prenante de la
Marche du Pain et des Roses contre la pauvreté des
femmes en 1995, de la Marche Mondiale des femmes
en 2000 contre la pauvreté et la violence qui
compromettent la vie et la qualité de vie des
femmes, et de celle de 2005, particulièrement à
travers la rédaction de la Charte Mondiale des
Femmes pour l'Humanité basée sur des valeurs
d'égalité, de liberté, de solidarité, de justice
et de paix. Nous portons ce flambeau avec plus de
3000 groupes de femmes à travers le monde qui
militent pour rendre un monde et une terre plus
habitables. Plus près de nous, des communautés
religieuses ont établi en priorité d'action, la
lutte contre le trafic des femmes et des enfants,
contre le trafic des humains. D'autres groupes
cherchent des alternatives tels que : L'Autre
Parole, Femmes et Ministères, etc.
À un autre niveau, mon désir de comprendre davantage
ma foi m'a amenée à scruter à nouveau les
Écritures dans une perspective féministe.
Reprendre les évangiles dans leur contexte
politique, social, économique et culturel
développe une intelligence des Écritures pour
aujourd'hui. Finalement, j'ai compris qu'au-delà
de l'institution qui s'est établie depuis 2000
ans, nous en savons assez sur Jésus pour pouvoir
décrire quelques attitudes fondamentales et ainsi
nous demander avec quelque légitimité ce qu'Il
ferait, ce qu'Il dirait dans une situation donnée.
Oui, nous laisser séduire par la manière de Jésus
devrait nous permettre de trouver pour aujourd'hui
les réponses aux questions de notre temps, comme
Jésus a essayé d'y répondre pour le sien. Ainsi,
dans son contexte socio-culturel, Jésus n'a pas
fait de discours féministe. Il n'a pas établi de
normes contre la discrimination des femmes mais il
a touché par sa pratique la position
traditionnelle de la femme dans la société (la
Samaritaine, la femme courbée, les femmes parmi
les disciples, etc.). De même à propos du mariage,
il accorde aux époux des droits et des devoirs
égaux (Mc 10, 11-12) : « Quiconque répudie sa
femme et en épouse une autre, commet un adultère à
l'égard de la première; et si une femme répudie
son mari et en épouse un autre, elle commet
l'adultère. » De même, Jésus a infléchi l'ensemble
des liens familiaux (Lc 14, 26) en proclamant la
primauté du service du Royaume et le type de
relation nouvelle que nous devons avoir entre
nous. Pour notre société et notre Église
d'aujourd'hui, voilà donc ce qui a valeur de
norme. Et cette perspective nous situe dans une
tradition tournée vers l'avenir, dans le Souffle
d'une fidélité qui cherche à traduire et non à
répéter.
Dans ce sens, Hervé Legrand affirme : « Une Église ne
se réforme ni ne grandit seulement par des
discours ou par décrets, mais avant tout par des
apprentissages qui font vivre ces valeurs mêmes,
qu'on ne pourra rendre normatives avant d'avoir
appris quelque peu à les pratiquer
(2). »
C'est une invitation à croire vraiment à notre
statut de filles et fils de Dieu et à nous laisser
transformer par les trésors insoupçonnés que
contient une telle réalité de notre foi. Et cette
réalité a déjà un visage, des contours précisés
par des croyantes et croyants qui réinterprètent
les Écritures par la recherche et les expériences
de vie.
Pour ma part, je me sens bien dans la manière dont
Olivette Genest reflète l'héritage que nous a
laissé Jésus en ce qui concerne les hommes et les
femmes :
-
leur égalité en tant qu'images de Dieu, réalité
qui fonde, pour les deux, la dignité de leur
statut de personne humaine;
-
leur égalité dans le baptême, en tant que
récipiendaires d'un même baptême;
-
leur égalité dans la réception des dons de l'Esprit et
des charismes publics qui en découlent comme
l'illustre l'histoire des 1ère communautés
chrétiennes dans le 2ème Testament;
-
leur égalité dans la trajectoire de sainteté en germe
dans le baptême
-
leur égalité dans le sacerdoce royal;
-
leur égalité dans la pureté rituelle, alors que le
tabou du sang a tellement pesé sur les femmes,
les excluant des fonctions et des espaces sacrés
(3).
Un tel énoncé appelle un changement
certain dans la manière de penser et de vivre les
ministères et les rapports hommes-femmes en Église
! Il faut donc un redressement des discours
sexistes et des pratiques d'exclusion des femmes,
pour contrer des situations injustes trop
longtemps dénoncées. Homme et femmes y gagneront
en humanité, authenticité, dignité et liberté car
Dieu n'est ni homme, ni femme, il est Amour et
c'est à ce signe que le Ressuscité fera route avec
nous.
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