Culture et Foi > Nos activités > Rencontre annuelle du 30 avril 2005 > La condition des femmes et la foi

La condition des femmes et la foi
Marie-Paule Lebel, s.a.
Membre de l'ARPF

 

En cette année du lancement de la Charte Mondiale des Femmes pour l'Humanité, le Réseau Culture et Foi marque une fois de plus sa cohérence en inscrivant « La condition des femmes et la foi » à l'intérieur de cette journée festive d'un 10ème anniversaire. Cette cohérence est également présente dans la formulation même des questions ciblées : « Comment avez-vous pris conscience des injustices faites aux femmes dans la société et dans l'Église ? Quels cheminements cette prise de conscience a-t-elle provoqués ? Quels furent les impacts sur votre foi? »

Pour vous partager quelques éléments de réflexion suscités par le thème proposé, j'emprunterai la méthodologie féministe qui consiste à partir de l'expérience vécue par les femmes pour y dégager ensuite les impacts sur mon cheminement théologique et sur ma foi.

En reprenant l'invitation faite au début de cette journée de « ramasser sa vie », je dois peut-être évoquer d'abord quelque peu l'humus de mon milieu familial et certains éléments qui ont marqué mon enfance. En effet, troisième d'une famille de 11 enfants 5 filles et 6 garçons je garde en moi le sentiment d'avoir reçu une éducation qui tissait des rapports égalitaires entre frères et soeurs à travers des tâches bien concrètes du quotidien : faire son lit, mettre de l'ordre dans sa chambre, laver la vaisselle, etc. C'était l'affaire de tout le monde. Et si j'ai le souvenir d'avoir beaucoup travaillé avec ma mère, j'ai aussi beaucoup travaillé avec mon père, particulièrement lorsqu'il était garagiste. Je garde aussi le souvenir de parents qui travaillaient souvent en chantant!

Mais il y a eu un « bogue » : celui des études supérieures. À cette époque, les garçons avaient plus facilement accès au cours classique que les filles. Souvenons-nous que les collèges classiques pour filles ont été subventionnés en 1961 – grâce à la 1ère femme ministre Marie-Claire Kirkland – alors que ceux des garçons l'étaient depuis 1922!

Mon entourage socio-culturel m'a aussi façonnée. Ayant vécu dans une ville, Richmond,  où les francophones (donc catholiques) et les anglophones (donc protestants) se côtoyaient, mes parents nous ont inspiré le respect de l'autre différent de nous. Géographiquement, d'un côté de notre maison il y avait l'Église Anglicane et de l'autre l'Église Presbytérienne. Au moment de leur culte, il fallait baisser le ton et diminuer le volume de la radio par respect pour eux. Ce qui me causait problème, c'était l'interdiction de mon Église de participer à toutes activités avec les anglais/protestants, leur donnant ainsi l'image d'être les « impurs » dans ce contexte. Il ne fallait pas frayer avec eux!

Voilà quelques éléments qui ont coloré ma manière de regarder le monde et m'ont donné une certaine sécurité pour rebondir dans la vie. Avec tout ce bagage, comment ai-je pris conscience des injustices faites aux femmes dans la société et dans l'Église?

J'ai souvenir de certains événements vécus pendant mon cours d'infirmière. Pour n'en citer qu'un : une jeune femme recevait le diagnostic de cancer de l'utérus. Ce qui nécessitait une chirurgie. Selon la loi en vigueur, il revenait au  mari de signer l'autorisation d'intervention  (c'était avant la célèbre loi 16 de 1964, pilotée par M.-C. Kirkland, qui mettait fin à l'incapacité juridique de la femme mariée). Celui-ci a refusé, alléguant qu'il ne voulait pas un « frigidaire » dans son lit... J'ai senti la révolte monter en moi en même temps que mon impuissance à pouvoir y faire quelque chose.

Mes années d'engagement au Rwanda ont aussi été marquées par des situations d'injustices. Je pense au cas de jeunes filles étudiantes au secondaire qui, une fois devenues enceintes, devaient être systématiquement évincées de l'école à tout jamais. Étant donné qu'il s'agissait d'une mesure disciplinaire dite « catholique », j'ai rencontré l'évêque du lieu pour lui demander d'humaniser cette loi en lui démontrant, avec plusieurs exemples à l'appui, que les filles étaient les seules pénalisées tandis que les « collaborateurs », eux, n'étaient nullement sanctionnés. Devant la réaction spontanée de l'évêque qui me dit que l'on ne pourra jamais faire regretter à un homme d'avoir procréé, il ne m'en fallait pas plus pour prendre partie pour ces jeunes filles. D'abord par un geste politique en ne les excluant plus officiellement du registre scolaire et ensuite faire en sorte qu'elles puissent reprendre leurs études au temps favorable. Nous avons cessé de demander la permission! Constatant par la pratique que cette nouvelle façon de faire ne causait pas de remous dans la société, le Ministère de l'Éducation a finalement aboli cette politique injuste et discriminatoire.

Pendant le génocide de 1994, si les hommes étaient – malheureusement – rapidement exécutés, les femmes elles, devenaient exsangues à cause des viols et des mutilations infligées. Comme du bétail, elles devaient marcher nues des kilomètres, dégoulinant de tout ce que l'on peut imaginer, et être violées la nuit par les génocidaires. Le visage du Christ souffrant, de la Christeta, s'imposait douloureusement. Me revenait souvent au coeur le « comme un agneau que l'on mène à l'abattoir » du serviteur souffrant. Et tout cela se passait dans un Rwanda chrétien!

De retour au Québec, j'ai été saisie par le nombre grandissant de femmes itinérantes à Montréal et j'ai voulu en comprendre le phénomène. Dans le cadre de mes études en théologie pratique, j'ai décidé de faire un stage à LA RUE DES FEMMES/HERSTREET pour percevoir  de l'intérieur les causes de ce « mal au féminin » comme aime le dire Ivone Gebara. Au fil des jours, j'ai constaté que si plusieurs sont dans la rue pour cause de violence et de santé mentale sans suivi thérapeutique – suite à la désinstitutionalisation des ressources du temps – d'autres racontent des histoires d'abus sexuel dès leur jeune âge. Dans leur tête et dans leur coeur s'est inscrit le message du violeur, père, frère, oncle : une fille est juste bonne pour ça. L'estime de soi et le pouvoir sur sa vie étaient au départ sérieusement tordus, ligotés. La blessure les a entraînées dans la déviance annoncée... « juste bonne pour ça »...

Dans le monde devenu un village, trop d'événements bouleversent nos aspirations à la justice et à la non violence. Quelques faits. En 1996, les Talibans, en Afghanistan, s'installent au pouvoir et décident d'interdire aux femmes de travailler, de s'instruire, les obligent à porter la burka et imposent une stricte séparation entre les hommes et les femmes. Pensons aussi à la Charia et sa règle de lapidation à travers les femmes que nous avons défendues par nos pétitions, nos messages aux dirigeants politiques et religieux. Et cette Charia qui devient si près de nous à travers les tribunaux en Ontario... Pensons au crime de haine contre les femmes et le massacre des 14 jeunes femmes de l'École Polytechnique en 1989. Au Mexique, depuis 1993, 373 filles et jeunes femmes, entre 12 et 25 ans, ont été retrouvées mortes après avoir été enlevées, torturées et agressées sexuellement. Selon Amnistie internationale, environ 400 autres manquent à l'appel. La majorité des victimes sont des femmes pauvres et sans défense. Il n'est pas exagéré de parler de « féminisation de la pauvreté », avec toutes ses conséquences sur les enfants.

Sur le plan juridique, j'ai été fascinée par l'histoire du droit de vote des femmes.

À mon grand étonnement, j'ai constaté que dès 1791 l'Acte Constitutionnel donne la qualité d'électeurs à tous les propriétaires à partir d'un seuil assez modeste de revenu et ce, sans distinction de sexe. Mais en 1834, « les Patriotes, Louis-Joseph Papineau en tête, se comportent en hommes de leur temps et manifestent le désir de corriger une anomalie historique en retirant le droit de vote aux femmes (1) ». « L'anomalie » fut corrigée en 1849... Le vent devient plus favorable en 1918 : les femmes obtiennent le droit de vote aux élections fédérales tandis que les Québécoises devront attendre encore 22 ans, soit jusqu'en 1940, pour voter au niveau provincial. Je signale tout de suite qu'en 1990, à l'occasion du 50e anniversaire du droit de vote des femmes, les Évêques ont fait « amende honorable » en reconnaissant que l'épiscopat du Québec avait été une des forces sociales qui s'étaient opposées à l'obtention du droit de vote des Québécoises et regrettant que l'épiscopat ait mis tellement de temps à se dégager d'une idéologie qui faisaient des femmes des citoyennes de seconde zone.

Si je regarde mon Église, la rhétorique discriminatoire est aussi basée sur le sexe et les derniers discours sont, on ne peut plus, navrants! Je pense particulièrement à la « Lettre aux évêques de l'Église catholique sur la collaboration de l'homme et de la femme dans l'Église et dans le monde », signée par les Préfet et Secrétaire de la Congrégation pour le Doctrine de la Foi le 31 mai 2004. Nous déplorons vivement la teneur de cette déclaration qui réactive un débat à caractère dualiste, androcentrique et d'exclusion, bien loin des valeurs de justice, d'égalité, de dignité, de reconnaissance d'un réel partenariat dans la société et dans l'Église en ce 21e siècle.

L'exclusion sans appel des femmes au ministère ordonné, soutenue en partie par une lecture fondamentaliste des textes bibliques, n'est-elle pas une forme radicale de la discrimination sexuelle? Rappelons un événement tout au moins « disgracieux » : au cours d'une célébration eucharistique, tous les concélébrants ont eu l'ordre d'enlever leurs étoles parce que c'était une femme qui prononçait l'homélie! Le message est on ne peut plus clair : les femmes n'ont rien à voir avec le sacré. Tout pour  faire fuir les femmes hors de l'Église et cela au nom de leur salut! Mais au fait, serait-ce là un chemin de salut?!

Notons aussi le traitement discriminatoire réservé aux répondantes diocésaines à la condition des femmes. Quant au langage inclusif, la lenteur de son intégration traduit tout au moins une insensibilité aux effets du langage sur les comportements et la perception de la réalité. Par exemple, l'expression « fils de Dieu » était pour moi très impersonnel mais le jour où j'ai entendu « fille de Dieu », ce fut un superbe caillou blanc sur ma route. Là, il s'agissait de moi ! Voilà un exemple qui peut tout au moins nous faire réfléchir sur les incidences langue/culture. En grammaire, ne dit-on pas encore allègrement de nos jours que « le masculin l'emporte sur le féminin »? Et d'insinuer par le fait même que « l'ordre naturel » devrait être respecté dans la langue...

En regardant les différents exemples énoncés, je me rends compte qu'il s'agit de « corps » et de « pouvoir ». Corps des femmes bafoués et pouvoir patriarcal. Et dans l'Église, ce pouvoir centralisateur et autoritaire est nettement en rupture de ban avec la tradition de Jésus. De ce fait, si ma conscience de femme est ébranlée, ma conscience de croyante l'est autant. L'une ne va pas sans l'autre. Mais ces questions fondamentales de l'existence ne se portent pas seule. Les réseaux sont nécessaires pour trouver ensemble un chemin de sens, de résistance et d'espérance.

Dans le réseau de l'Association des religieuses pour la promotion des femmes (ARPF), j'ai rejoint des femmes qui développent une approche féministe depuis 1976. Un féminisme porteur d'un nouveau modèle de développement et d'interrelation, porteur d'un projet de société basé sur la justice, l'égalité, la solidarité, le partage, la non-violence et le pluralisme. Un féminisme « signe des temps » par lequel le Royaume peut advenir. En lien avec la Fédération des femmes du Québec, nous avons été partie prenante de la Marche du Pain et des Roses contre la pauvreté des femmes en 1995, de la Marche Mondiale des femmes en 2000 contre la pauvreté et la violence qui compromettent la vie et la qualité de vie des femmes, et  de celle de 2005, particulièrement à travers la rédaction de la Charte Mondiale des Femmes pour l'Humanité basée sur des valeurs d'égalité, de liberté, de solidarité, de justice et de paix. Nous portons ce flambeau avec plus de 3000 groupes de femmes à travers le monde qui militent  pour rendre un monde et une terre plus habitables. Plus près de nous, des communautés religieuses ont établi en priorité d'action, la lutte contre le trafic des femmes et des enfants, contre le trafic des humains. D'autres groupes cherchent des alternatives tels que : L'Autre Parole, Femmes et Ministères, etc.

À un autre niveau, mon désir de comprendre davantage ma foi m'a amenée à  scruter à nouveau les Écritures dans une perspective féministe. Reprendre les évangiles dans leur contexte politique, social, économique et culturel développe une intelligence des Écritures pour aujourd'hui. Finalement, j'ai compris qu'au-delà de l'institution qui s'est établie depuis 2000 ans, nous en savons assez sur Jésus pour pouvoir décrire quelques attitudes fondamentales et ainsi nous demander avec quelque légitimité ce qu'Il ferait, ce qu'Il dirait dans une situation donnée.

Oui, nous laisser séduire par la manière de Jésus devrait nous permettre de trouver pour aujourd'hui les réponses aux questions de notre temps, comme Jésus a essayé d'y répondre pour le sien. Ainsi, dans son contexte socio-culturel, Jésus n'a pas fait de discours féministe. Il n'a pas établi de normes contre la discrimination des femmes mais il a touché par sa pratique la position traditionnelle de la femme dans la société (la Samaritaine, la femme courbée, les femmes parmi les disciples, etc.). De même à propos du mariage, il accorde aux époux des droits et des devoirs égaux (Mc 10, 11-12) : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à l'égard de la première; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet l'adultère. » De même, Jésus a infléchi l'ensemble des liens familiaux (Lc 14, 26) en proclamant la primauté du service du Royaume et le type de relation nouvelle que nous devons avoir entre nous. Pour notre société et notre Église d'aujourd'hui, voilà donc ce qui a valeur de norme. Et cette perspective nous situe dans une tradition tournée vers l'avenir, dans le Souffle d'une fidélité  qui cherche à traduire et non à répéter.

Dans ce sens, Hervé Legrand affirme : « Une Église ne se réforme ni ne grandit seulement par des discours ou par décrets, mais avant tout par des apprentissages qui font vivre ces valeurs mêmes, qu'on ne pourra rendre normatives avant d'avoir appris quelque peu à les pratiquer (2). » C'est une invitation à croire vraiment à notre statut de filles et fils de Dieu et à nous laisser transformer par les trésors insoupçonnés que contient une telle réalité de notre foi. Et cette réalité a déjà un visage, des contours précisés par des croyantes et croyants qui  réinterprètent les Écritures par la recherche et les expériences de vie.

Pour ma part, je me sens bien dans la manière dont Olivette Genest reflète l'héritage que nous a laissé Jésus en ce qui concerne les hommes et les femmes :

  • leur égalité en tant qu'images de Dieu, réalité qui fonde, pour les deux, la dignité de leur statut de personne humaine;

  • leur égalité dans le baptême, en tant que récipiendaires d'un même baptême;

  • leur égalité dans la réception des dons de l'Esprit et des charismes publics qui en découlent comme l'illustre l'histoire des 1ère communautés chrétiennes dans le 2ème Testament;

  • leur égalité dans la trajectoire de sainteté en germe dans le baptême

  • leur égalité dans le sacerdoce royal;

  • leur égalité dans la pureté rituelle, alors que le tabou du sang a tellement pesé sur les femmes, les excluant des fonctions et des espaces sacrés (3).

Un tel énoncé appelle un changement certain dans la manière de penser et de vivre les ministères et les rapports hommes-femmes en Église ! Il faut donc un redressement des discours sexistes et des pratiques d'exclusion des femmes, pour contrer des situations injustes trop longtemps dénoncées. Homme et femmes y gagneront en humanité, authenticité, dignité et liberté car Dieu n'est ni homme, ni femme, il est Amour et c'est à ce signe que le Ressuscité fera route avec nous.

 


 

1 CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME, La constante progression des femmes. Historique des droits des femmes, Québec, Janvier 2000, p.2.

2 LEGRAND, Hervé, “La portée de la Tradition dans le débat sur le partenariat entre chrétiennes et chrétiens dans l'Église”, dans Pleins feux sur le partenariat en Église, éd. Paulines, Montréal, 1997, p.105-121.

3 GENEST Olivette, “Quand l'Écriture suggère ce qu'il nous reste à écrire sur le partenariat, dans Pleins feux sur le partenariat en Église, éd. Paulines, Montréal, 1997, p.71-79.

 

 

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