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Parole de jeunes, parole aux jeunes : 
troisième témoignage

Pierre Lalonde


J’ai cru un temps que je devrais annuler ma participation à ce panel.

Le temps est devenu une denrée rare dans ma vie actuelle

— Je suis à une semaine de déménager. Vous pouvez imaginer la maison actuellement avec quatre garçons (entre cinq et onze ans), les murs dénudés, les boîtes empilées, et tout ce qui reste encore à « paqueter » !

— Je suis dans une relance récente de ma pratique professionnelle comme psychologue après trois années consacrées à un programme de maîtrise en théologie pratique.

— Et je suis en rédaction intensive du mémoire d’ici la fin de l’été.

— Sans compter que le mois de mai, peut-être parce que c’est le mois de Marie, est fécond en réunions de « fin d’année », et aux allures eschatologiques ! En un mois nous sommes transportés par la culpabilité à vouloir tout compléter le plan d’action rêvé au retour des vacances de l’été précédent. Comme l’idéal fait affront à notre incarnation !!!

(Parlant de la fécondité de Marie, ce n’est surtout pas pour vous révéler une piété mariale bien camouflée, mais pour vous dire que j’aime, à la manière de plusieurs exégètes, la concevoir dans sa réalité de mère d’une famille nombreuse, au fils aîné parfois malcommode dans ses radicalités. Fin de la parenthèse.)

Et le parole aux jeunes ???

— Dites-moi, est-ce que d’avoir 41 ans c’est encore être jeune ?

— Aussi paradoxal que ça puisse paraître, au cours de cette année où j’ai été membre du C.A. du Réseau Culture et Foi, je n’ai jamais autant réfléchi sur la réalité de mon âge. Avec tout le respect et l’affection que j’ai pour mes collègues, j’en étais tout de même le plus jeune membre. À certains égard, je pouvais jouir d’un « statut particulier », en étant le « jeunot » du groupe.

— En même temps, une dissonance constante était là, entre mes 41 ans et mon statut de jeunot.

— Je crois que ça m’a bien servi à intégrer mieux mon âge réel et à poursuivre le deuil intime de l’illusion de l’éternelle jeunesse et d’être « trans-générationnel ».

— Alors je ne crois plus me qualifier pour être de ce panel ! Alors bonne raison pour tirer ma révérence.

— Mais je n’oserai pas, par respect pour mes amis et mes engagements.

J’ai donc retrouvé mes motivations à dire oui

— Tout d’abord mon fils aîné, alors que nous préparons le souper, me lance un soir : Papa, t’as l’air d’un gars de trente ans ! Si c’est ça, je devrais bien me faufiler au milieu des « jeunes » du panel. (En même temps, on dirait parfois que nos enfants ont le tour de nous mettre en plein visage nos enjeux les plus intimes !)

— Mais en vérité, lors de nos réflexions de cette année sur les perspectives d’avenir du réseau, j’ai développé la conviction qu’il fallait offrir des espaces pour que les jeunes expriment qui ils sont, tels qu’ils sont et non comme nous souhaiterions qu’ils nous ressemblent. En plus, c’est par ce genre d’espace-parole que des liens se tissent et que l’histoire prend de nouvelles tournures, parfois inédites. C’est là mon espérance. Je ne crois pas en l’avenir de l’« institution » qu’on appelle Réseau Culture et Foi mais dans le devenir des relations et des affinités qui se tissent , bref, dans ce qu’on appelle parfois les forces instituantes.

Voici donc ce que je vous présenterai

— Ma vision du monde par le biais de mes choix de vie et de mes options.

— Mon rapport au Christ de l’Évangile (donc ma vie spirituelle).

— Finalement, mes aspirations communautaires.

Pour chacun de ces thèmes je ferai l’exercice de dégager pour l’essentiel : D’où je viens ? Où j’en suis ? À quoi j’aspire ?

Ma vision du monde (mes choix de vie et mes options)

D’où je viens ? J’ai toujours été un idéaliste pragmatique

— Je me rappelle le regard perplexe d’un de mes profs de psychologie à l’Université d’Ottawa alors que je lui exprimais avec conviction que ma motivation à faire ces études était que je voulais ainsi changer le monde. J’ai donc toujours été intéressé par tout ce qui s’appelait processus de changement.

— Au delà de mes idées de grandeur, je me suis toujours engagé dans des lieux où je pouvais créer et innover. Ma première école fut le scoutisme. Je me suis toujours perçu comme un éclaireur, un pionnier, bref quelqu’un qui sortait des sentiers battus.

— Tour à tour, je fondais avec des amis un groupe de renouveau liturgique au diocèse, je m’engageais dans une communauté laïque au nom de « Fondations pour un monde nouveau » et je réunissais un groupe d’intervenants‑es chrétiens dans un organisme qui s’appelait Alliance Innovation. Bref, du neuf, du changement, de l’innovation.

Où j’en suis ? L’action dans le réel a plus de valeur que le discours

— J’ai réalisé que malgré mes désirs et mes connaissances sur le changement, il n’était pas si facile à réaliser. Je me convertis donc au réel lentement, avec la satisfaction trouvée dans la simple action accomplie.

— Les nombreux projets et engagements font maintenant place à une priorité à la vie de couple et à la vie familiale. Le projet d’offrir à mes fils les meilleures conditions pour qu’ils deviennent des hommes debout et heureux me passionne dorénavant.

— Ma vie de couple et la parfois difficile croissance dans l’amour et la différence sont devenues un lieu privilégié. Notre liberté, notre complicité et notre capacité à nous vivre en partenaires de vie me fait bénir ces 14 années d’engagement, sans occulter les vents et marées de notre relation.

— Je trouve satisfaction aujourd’hui à faire le maximum pour recycler et récupérer ce qui peut l’être, pour ne pas être pris dans le cycle de la consommation et à aller dans les magasins uniquement lorsque j’ai un besoin, à envoyer mes fils à l’école alternative et à m’y investir. J’aime être dans un magasin et m’arrêter sur l’origine du produit avant de choisir de l’acheter. J’apprécie lorsque j’ai le courage d’être vrai et authentique avec mes proches, de ne pas tourner les situations à mon avantage. J’aime assumer mes responsabilités quand j’ai fait une erreur et trouver des solutions à des problèmes plutôt que de les laisser perdurer. Même si ça me coûte des milliers de dollars pour réparer la piscine creusée que j’avais mal entretenue. Et je pourrais vous parler du café équitable, des légumes biologiques que nous privilégions chez un cultivateur de la région, de notre vieille camionnette qui s’enrouille et que nous voulons utiliser au maximum…

À quoi j’aspire ? Comme un bois bien vieilli…

— M’enraciner de plus en plus dans ma capacité à choisir et prioriser le vrai , le bon et le beau. Avec le plus de simplicité « volontaire ».

— Il y a peut-être là ce qu’on appelle de l’intégrité ou de la maturité.

— Je veux poursuivre dans la veine d’assumer et affirmer par des choix concrets mes options pour certaines valeurs qui vont parfois à contre-courant mais qui sont ce qui m’anime foncièrement. Développer une résistance dans les choix du quotidien à ce qui contrevient à la dignité de la personne humaine.

— Je suis devenu allergique à mes propres discours aux revers idéalisants. Je veux avoir des gestes qui parlent plus fort que mes paroles.

Mon rapport au Christ de l’Évangile (ma vie spirituelle)

D’où je viens ? Sujet bien intime que cette expérience existentielle

— Je soupçonne que nous avons tous vécus des moments fondateurs de cette expérience intime. Moi, ça remonte en 4e année. Un cours de religion… je suis séduit par le « Aimez-vous les uns les autres ».

— De caractère plutôt introverti, j’ai toujours eu une dominante orientée vers la vie intérieure et l’expérience de la prière. Bien que j’aime l’action, j’ai un côté plutôt contemplatif.

— Cette vie spirituelle a toujours été associée à une expérience d’Église et de communauté chrétienne. J’ai eu la chance de côtoyer des prêtres, des évêques et des agents de pastorale qui se sont intéressés à ma parole et ont pris le risque de me faire confiance.

— J’ai également fait l’expérience d’une communauté de base avant de me retrouver dans une période plus « charismatique » avec la communauté nouvelle d’origine française des Fondations pour un monde nouveau. Eh oui, au risque de perdre en crédibilité, j’ai été de ma génération, à la recherche d’une expérience d’église plus chaude et affective, relationnelle et spirituelle. Je l’ai vécue avec ses qualités et ses extravagances, au risque d’enfermer Dieu dans une pédagogie.

— Bien sûr, j’avais un potentiel « sacerdotable », mais j’ai saisi un jour que j’apprendrais plus à aimer (et qu’il y avait là le désir de Dieu pour ma vie) à travers la vie de couple. Malgré des doutes passagers, je puis dire que dans mon cas ça s’est vérifié. Quelle école ! Et les enfants par dessus ça, en bonus.

— J’ai parfois douté de la vérité de Dieu, de son existence.

— J’ai longtemps été tendu à chercher à quelle vocation et à quelle mission il m’invitait. Bref, quel était son « appel » ? J’ai cherché à préciser mes aspirations, à devenir performant pour le Seigneur, à prier pour faire sa volonté (qui ressemblait plus à une demande pour qu’il m’aide à réaliser mon idéal…).

Où j’en suis ? Un renversement de la perspective…

— Il veut profondément mon bonheur et que j’aie la vie en abondance. Est-ce que ma vie en témoigne ?

— J’ai donc quitté cette tension vers la mission qui me tire hors de moi pour m’ouvrir à la vie et au bonheur qui me sont offerts dès maintenant. Et ça passe surtout par les relations aux personnes et les liens que nous tissons.

— J’ai plus de joie dans les petits gestes d’amour, d’affection et d’appréciation que dans nourrir le désir de le vivre. De même, pour ce que je disais plus tôt, mon expérience du Dieu de la foi chrétienne me rapproche de mes valeurs profondes et essentielles. Est-ce que mes gestes et mes choix du quotidien en sont de plus en plus le reflet réel ?

— J’accepte d’être très limité dans ce que je peux faire et changer.

— Également, cette volonté de Dieu est très différente de mes rêves et emprunte des voies qui sont rarement comme je l’ai planifié. Je l’accepte mieux et je m’ouvre plus à l’inédit.

— Ce passage d’un idéal spiritualisé à une incarnation des valeurs d’Évangile m’amène à explorer une spiritualité qui donne des mains à la prière, à un vécu communautaire qui enracine la vie spirituelle dans la vie quotidienne.

À quoi j’aspire ? Moins en parler qu’en vivre

— Probablement que c’est ce que certains grands spirituels disaient en parlant de la manière dont sont indissociables la contemplation et l’action.

Mes aspirations communautaires

D’où je viens? Unité dans la diversité

— J’ai déjà mentionné quelques éléments de mes expérience de communautés chrétiennes.

— J’ai toujours cherché à ce que se vivent la plus grande ouverture, le minimum d’exclusion dans les groupes où j’étais.

— Je portais (et porte encore) un idéal d’église et de communauté chrétienne aux contours « fusionnels », où le « aimez-vous les uns les autres » s’actualise parfois aux dépens du conflit créateur.

— J’ai toujours été très sensible aux incongruences du discours et de la pratique dans les paroisses où j’étais engagé. Je cherchais constamment à ce que s’y vivent et disent des mots qui sonnent vrai. Le langage était hermétique. Je voulais qu’on se parle, qu’on partage, qu’on fasse eucharistie dans une expérience de communauté véritable.

— Je me suis donc toujours mieux retrouvé dans mes expériences de petits groupes et de petites communautés.

Où en suis-je ? De la communauté chrétienne à la présence du Christ (du Dieu vivant de Jésus Christ) au cœur de la communauté humaine

— Je n’arrive plus actuellement à me vivre dans le rythme de la communauté paroissiale. Je ne m’y reconnais plus. Il y a des différences tellement grandes dans notre manière de voir le monde… Quand le curé ne voit aucune raison pour qu’il n’y ait pas plus de jeunes qui choisissent le chemin du sacerdoce et du grand séminaire… Je me dis : on ne vit pas sur la même planète.

— La petite communauté que nous formons en famille et en couple prend de plus en plus d’importance. Comment faisons-nous expérience de Dieu ensemble, et le reconnaissons-nous à travers ce que nous vivons ?

— Avec Manon, nous avons quitté un petit groupe de partage de foi que nous avions fondé voilà trois ans. En plus d’être le signe d’une étape dans notre vie, nous sommes en recherche… peut-être en attente d’autre chose.

— La vie communautaire, pas juste chrétienne, prend une nouvelle valeur. J’ai un goût pour le communautaire qui se vit, la vie de quartier que nous allons bientôt rencontrer là où nous déménageons.

À quoi j’aspire ?

— Mes frontières s’ouvrent de plus en plus à la conception du village global que nous formons comme humanité.

— Cette communauté humaine avec toutes ses différences, entre autres religieuses, me semble représenter une opportunité d’approfondir mon expérience chrétienne dans le dialogue interreligieux ou interspirituel. Il me semble que cette rencontre de la différence m’amène à me réapproprier et à quitter la gêne de mon identité chrétienne voire catholique…

— Une vie de communauté chrétienne qui intègre ces deux pôles de l’action et de la prière, de la parole de Dieu.

Conclusion

Au début je vous ai dit que je manquais de temps. Finalement, si je prenais le temps de rencontrer l’essentiel ! Pour cesser de courir après mon temps… je ferais mon pèlerinage sur la terre (cf. texte de Foglia : « Sur le chemin de Compostelle », journal La Presse, samedi 18 mai 2002, p. A-5).

Il me semble que j’approche une simplicité et une concrétude que je réservais aux sages ! Je crois que je suis rendu vieux ! (Lecture du texte du Général MacArthur : « Rester jeune »)

La jeunesse n’est pas une période de la vie,
Elle est un état d’esprit, un effet de la volonté,
Une qualité l’imagination, une intensité émotive,
Une victoire du courage sur la timidité,
Du goût de l’aventure sur l’amour du confort.

On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années,
On devient vieux parce qu’on a déserté son idéal.
Les années rident la peau; renoncer à son idéal ride l’âme.
Les préoccupations , les doutes, les craintes et les désespoirs
Sont les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre
Et devenir poussière avant la mort.

Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille.
Il demande , comme l’enfant insatiable : Et après ?
Il défie les événements et trouve de la joie au jeu de la vie.

Vous êtes aussi jeune que votre foi. Aussi vieux que votre doute.
Aussi jeune que votre confiance en vous-même.
Aussi jeune que votre espoir. Aussi vieux que votre abattement.

Vous resterez jeune tant que vous resterez réceptif.
Réceptif à ce qui est beau, bon et grand.
Réceptif aux messages de la nature, de l’homme et de l’infini.

Si un jour votre cœur allait être mordu par le pessimisme
Et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.

Général MacArthur

Voilà, j’ai bien fini d’être un jeune adulte. Peut-être suis-je rendu à être un adulte jeune ?

 

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