Culture et Foi > Nos activités > Parole de jeunes, parole aux jeunes: deuxième témoignage
Parole de jeunes, parole aux jeunes : deuxième témoignage
Sophie Tremblay


Quand Hélène Chénier m’a invitée à prendre la parole à la rencontre annuelle, j’ai réalisé que personne ne m’avait encore posé les questions auxquelles je vais tenter de répondre. L'exercice m’a paru d’autant plus intéressant qu’il me permet de mieux formuler pour moi-même ce que je pense et ce que je crois.

Quelle est ma vision du monde ?

C’est la question qui m’a le plus embêtée. Je ne m’étais jamais demandé quelle était ma vision du monde. Première constatation : dans l’expression « vision du monde », l’utilisation du singulier me pose problème. Si une vision du monde, c’est une conception cohérente et unifiée du réel, je pense que je n’en ai pas, tout simplement. La réalité de ce monde me paraît si vaste, si complexe et si changeante. Ma capacité de comprendre ce monde me semble bien limitée et je sais que ces limites sont en quelque sorte insurmontables. Adopter une vision du monde serait pour moi présomptueux. Face aux phénomènes humains et cosmiques, je me garderais bien de me rabattre sur une seule hypothèse d’explication ou une seule avenue de sens. J’ai besoin de garder ma fenêtre ouverte sur les possibles qui pourraient éventuellement modifier ma compréhension des choses. Je pense que peu de certitudes absolues sont possibles en ce bas monde. Je me reconnais bien dans le courant philosophique de la post-modernité.

Mais le sens du relatif stimule l’esprit de recherche et peut-être aussi une forme de sagesse. D’ailleurs, à mes yeux, l’essence de la vérité est d’être l’objet d’une constante recherche, jamais d’une possession assurée. Je ne ressens pas souvent le besoin de me faire une opinion définitive sur le réel. Je préfère vivre en laissant des questions ouvertes. Dans mon histoire de vie, devenir adulte et autonome, acquérir de la maturité, a correspondu à développer une grande tolérance à l’incertitude de même qu’une capacité à me positionner clairement à partir d’une vision du réel que je sais d’emblée limitée par le temps, par l’espace et par ma subjectivité. Par contre, ce relativisme n’a rien d’une molle démission face au monde ou à ma propre vie, bien au contraire. Pour moi, l’incertitude n’entraîne pas la passivité ni la résignation, mais la nécessité de faire des choix. Par exemple, choisir mes convictions, mes engagements. Bien sûr, choisir est toujours un risque. Mais vivre, c’est risquer. Je perçois mes convictions comme des risques, des paris quotidiens, et non comme des certitudes. Je terminerai en reprenant les paroles du philosophe américain William James (Will to Believe), qui cite l’écrivain Fitz-James Stephens :

Nous ne vivons qu’en risquant notre personne d’heure en heure. Dans toutes les circonstances importantes de la vie, il faut faire un saut dans l’inconnu. Refuser de résoudre l’énigme, c’est déjà prendre parti; hésiter à répondre, c’est encore prendre parti; mais quel que soit le parti auquel on s’arrête, on ne choisit jamais qu’à ses risques. Nous sommes semblables à des voyageurs égarés dans la montagne; à travers la neige qui tourbillonne et le brouillard qui aveugle, nous apercevons par moments la trace peut-être décevante d’un sentier; si nous n’avançons pas, nous sommes destinés à périr de froid; si nous nous engageons dans la mauvaise route, nous courons à la tombe; nous ne savons même pas avec certitude s’il existe seulement une bonne route. Que faire ? Être forts et montrer du courage; agir pour le mieux, espérer pour le mieux et accepter ce qui arrive… Si la mort est au bout de nos peines, nous ne saurions aller d’une plus noble manière à sa rencontre.

Quelles sont mes attentes spirituelles ?

Je suis engagée de manière volontaire et consciente dans un cheminement de spiritualité chrétienne. Mes attentes sont donc reliées à ce choix de vie. Je demeure ouverte aux autres traditions religieuses, pour m’inspirer de leurs pratiques et de leur sagesse. Toutefois, je suis persuadée qu’il faut choisir un chemin si l’on veut grandir et avancer, au lieu de changer de sentier sans cesse. Les modèles qui m’inspirent, ce sont les personnes qui ont su demeurer fidèles et consistantes dans leur choix d’une voie spirituelle (quelle qu’elle soit) à travers les changements de la vie. Je suis allergique aux gens d’une certaine génération qui ont grappillé quelques morceaux dans toutes les traditions ou qui se sont promenées de l’une à l’autre sans arrêt. Ce type de nomadisme spirituel, je le comprends comme une phase initiale et légitime de recherche de sens, qui peut durer un certain temps, mais sûrement pas toute la vie. Je m’inspire aussi beaucoup des pionniers et des pionnières qui ont osé ouvrir une nouvelle voie au nom de leur appel intérieur, comme par exemple les agentes de pastorale et les théologiennes dans l’Église catholique.

J’ai compris depuis belle lurette que mes attentes spirituelles trouvaient un écho profond dans la tradition chrétienne et ses richesses bimillénaires. D’ailleurs, je me suis beaucoup attachée à la « grande tradition », celle d’Augustin et des Pères de l’Église, celle de saint Dominique et saint François d’Assise, celle de la liturgie et de la théologie. Mais les pratiques spirituelles actuelles enseignées et développées dans l’Église s’avèrent insuffisantes pour me nourrir. Les pratiques les plus communes, comme le chapelet, la messe, la liturgie des Heures, la lectio divina et l’oraison mentale, ne semblent pas à la hauteur des possibles de la tradition, surtout pour les laïcs en général, et les couples en particulier. Ainsi, je poursuis depuis plusieurs années une recherche à la fois personnelle et intellectuelle sur la spiritualité chrétienne des laïcs.

La spiritualité est devenue affaire de virtuoses et de spécialistes dans l’histoire du christianisme : une spécialité des moines et des religieux‑ses, marquée par la fuite et le mépris du monde. Pour faire contrepoids au passif de cet héritage, j’essaie d’identifier, dans ma propre vie et dans celle d’autres laïcs, de nouvelles pratiques spirituelles insérées dans le courant de la vie séculière, et qui complètent les pratiques traditionnelles (dont je ne nie pas l’utilité, mais les laïcs ne peuvent les pratiquer que de manière cyclique). Je cherche aussi à formuler de nouvelles propositions pour une vie spirituelle conjugale qui intègre pleinement la dynamique relationnelle des conjoints, au lieu d’être la fusion ou la juxtaposition de deux spiritualités individuelles. La tradition chrétienne a peu à proposer aux couples en termes de spiritualité et j’investis mon imagination pour trouver de nouvelles avenues grâce aux meilleures ressources de cette tradition et des sciences humaines actuelles. Cette recherche, je la poursuis autant dans mon expérience concrète de vie conjugale et l’échange avec mon conjoint, que dans mes activités professionnelles comme théologienne.

Quelles sont mes aspirations communautaires ?

Mes aspirations communautaires sont bien cachées dans un repli secret de ma conscience. La vie ne m’a pas permis de les réaliser à la mesure de mes espérances. Il faut dire que les déménagements fréquents qui ont jalonné les douze dernières années ne m’ont pas beaucoup laissé la chance de m’enraciner. Les relations que j’ai pu établir et les groupes auxquels j’ai appartenu, j’ai toujours dû les laisser derrière moi au bout de quelques années. Je suis tout de même parvenue à conserver à travers les années quelques amitiés malgré la distance. Mais mes amis vivent eux aussi la même mobilité. De plus, ma famille aussi habite loin de chez moi. Alors pour moi, même les appartenances sociales de base demeurent fragiles. Et je pense qu’il en est ainsi pour beaucoup d’autres jeunes de ma génération. Ma première aspiration, ce serait de pouvoir appartenir de manière plus stable à un réseau social de base.

Quant à l’appartenance ecclésiale, je demeure marquée par ma participation à un mouvement de jeunes pendant presque une dizaine d’années. J’y ai expérimenté un visage d’Église que je n’arrive pas à retrouver depuis tout ce temps : fraternité, simplicité, convivialité, créativité, spontanéité. En dehors de ce mouvement, je n’ai jamais vécu d’appartenance ecclésiale durable. La seule communauté ecclésiale à laquelle j’appartienne pour l’instant, c’est le réseau des Dominicains de Saint-Albert et de l’Institut de Pastorale, où je travaille depuis six ans. Plus que jamais, les paroisses et les réseaux ecclésiaux sont constitués de gens bien plus âgés que moi. Je m’y sens isolée et mal à l’aise. Je sens aussi que ma vision de l’Église, de la foi, de la liturgie et de la tradition chrétienne diffère profondément de la leur. Pour m’y intégrer, il faudrait que j’adopte les manières de faire ou de penser des générations précédentes et je refuse de m’y résoudre. J’ai aussi tenté à plusieurs reprises de prendre l’initiative de créer des petits groupes de jeunes croyants. Ces efforts n’ont jamais abouti au résultat souhaité. Toutefois, je demeure en recherche. Je n’ai pas perdu espoir. Je cherche en premier lieu un petit groupe de partage, un lieu d’expression de foi et d’écoute des autres, bref un groupe de ressourcement spirituel. Je cherche également un lieu pour célébrer ma foi, avec une liturgie vivante, qui intègre le corps, avec la musique des guitares et la participation active de l’assemblée.

J’aspire aussi à fréquenter des réseaux sociaux dont je partagerais les valeurs : justice sociale, dignité humaine, partage des ressources, respect de l’environnement, recherche du bien commun. Mon expérience la plus récente, c’est d’avoir vécu dans une coopérative d’habitation pendant trois ans. Je me sentais partie prenante des objectifs sociaux et communautaires de la coop, mais je suis partie pour cause de surmenage. Je désire contribuer avec d’autres à l’amélioration de la vie dans notre société, mais je voudrais pouvoir le faire sans m’essouffler.

Quel est mon rapport au Christ de l’Évangile ?

Je suis fascinée par le Christ de l’Évangile. Il est ma voie, mon chemin de vie. J’ai librement choisi de le suivre, et ce choix, je le refais constamment. Il s’agit du rapport d’une disciple à son maître. À ce propos, je reprends à mon compte une parole du livre d’Isaïe : « Chaque matin, tu éveilles mon oreille pour que j’écoute comme celui qui se laisse instruire ». Le Christ me passionne. Le suivre, c’est avancer dans un chemin difficile et dérangeant, j’ai eu l’occasion de l’éprouver plus d’une fois. C’est me laisser questionner dans mes choix de vie, remettre des sécurités en question, me mettre à l’écoute de son Esprit.

Qui est-il pour moi ? Je ne l’ai jamais vu comme une entité éthérée ou sous la figure du « petit Jésus ». C’est par son humanité la plus incarnée et la plus historique que j’ai appris à le connaître. Le film « Jésus de Nazareth » de Zeffirelli, vu pour la première fois à l’âge de neuf ou dix ans, a vivement marqué mon imagination. La lecture du Nouveau Testament m’a fait intérioriser ce que pouvait être son regard, ses mains qui touchaient, consolaient, guérissaient, partageaient. Mes études en théologie m’ont permis d’affiner mes connaissances de la réalité historique d’Israël à son époque, de mieux comprendre la portée sociale et prophétique de ses paroles et de son action. Plus récemment, c’est l’approfondissement de la dimension symbolique des écrits bibliques qui m’a permis de m’approprier l’Évangile davantage.

Je suis croyante depuis l’enfance. Ma foi a connu des périodes d’éclipse et de noirceur. Aujourd’hui, je réalise que ma foi et mon attachement au Christ structurent de manière fondamentale mon identité personnelle et le sens que je donne à ma vie.

Au cours de mes études supérieures, j’ai découvert les richesses symboliques du baptême, dans le droit fil de la foi à la mort et à la résurrection du Christ. J’ai découvert que ces symboles avaient marqué sur mon corps le mystère pascal, et que mes expériences de mort et de souffrance pouvaient être rapportées à ce mystère fondateur. Depuis, les symboles du baptême (huile, eau, cierge allumé, vêtement blanc) constituent une manière de relire ma vie, mes choix, mes engagements, à la lumière de l’Évangile. J’ai souvent médité sur ce que signifiait « vivre son baptême jusqu’au bout ». Plusieurs croyants l’ont assumé jusqu’à la mort (l’exemple de Mgr Romero est particulièrement interpellant pour moi). Je me pose souvent cette question : et moi, jusqu’où serais-je prête à aller pour suivre le Christ ?

 

[ Retour ]

 

© 2000-2001 - Le réseau Culture et Foi - culture_et_foi@videotron.ca