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Quand Hélène Chénier m’a invitée à prendre la parole
à la rencontre annuelle, j’ai réalisé que
personne ne m’avait encore posé les questions
auxquelles je vais tenter de répondre. L'exercice
m’a paru d’autant plus intéressant qu’il me
permet de mieux formuler pour moi-même ce que je
pense et ce que je crois.
Quelle est ma
vision du monde ?
C’est la question qui m’a le plus embêtée. Je ne m’étais
jamais demandé quelle était ma vision du monde.
Première constatation : dans l’expression
« vision du monde », l’utilisation
du singulier me pose problème. Si une vision du
monde, c’est une conception cohérente et unifiée
du réel, je pense que je n’en ai pas, tout
simplement. La réalité de ce monde me paraît si
vaste, si complexe et si changeante. Ma capacité
de comprendre ce monde me semble bien limitée et
je sais que ces limites sont en quelque sorte
insurmontables. Adopter une
vision du monde serait pour moi présomptueux.
Face aux phénomènes humains et cosmiques, je me
garderais bien de me rabattre sur une seule hypothèse
d’explication ou une seule avenue de sens.
J’ai besoin de garder ma fenêtre ouverte sur
les possibles qui pourraient éventuellement
modifier ma compréhension des choses. Je pense
que peu de certitudes absolues sont possibles en
ce bas monde. Je me reconnais bien dans le courant
philosophique de la post-modernité.
Mais le sens du relatif stimule l’esprit de recherche et
peut-être aussi une forme de sagesse.
D’ailleurs, à mes yeux, l’essence de la vérité
est d’être l’objet d’une constante
recherche, jamais d’une possession assurée. Je
ne ressens pas souvent le besoin de me faire une
opinion définitive sur le réel. Je préfère
vivre en laissant des questions ouvertes. Dans mon
histoire de vie, devenir adulte et autonome, acquérir
de la maturité, a correspondu à développer une
grande tolérance à l’incertitude de même
qu’une capacité à me positionner clairement à
partir d’une vision du réel que je sais
d’emblée limitée par le temps, par l’espace
et par ma subjectivité. Par contre, ce
relativisme n’a rien d’une molle démission
face au monde ou à ma propre vie, bien au
contraire. Pour moi, l’incertitude n’entraîne
pas la passivité ni la résignation, mais la nécessité
de faire des choix. Par exemple, choisir mes
convictions, mes engagements. Bien sûr, choisir
est toujours un risque. Mais vivre, c’est
risquer. Je perçois mes convictions comme des
risques, des paris quotidiens, et non comme des
certitudes. Je terminerai en reprenant les paroles
du philosophe américain William James (Will
to Believe), qui cite l’écrivain Fitz-James
Stephens :
Nous
ne vivons qu’en risquant notre personne
d’heure en heure. Dans toutes les circonstances
importantes de la vie, il faut faire un saut dans
l’inconnu. Refuser de résoudre l’énigme,
c’est déjà prendre parti; hésiter à répondre,
c’est encore prendre parti; mais quel que soit
le parti auquel on s’arrête, on ne choisit
jamais qu’à ses risques. Nous sommes semblables
à des voyageurs égarés dans la montagne; à
travers la neige qui tourbillonne et le brouillard
qui aveugle, nous apercevons par moments la trace
peut-être décevante d’un sentier; si nous
n’avançons pas, nous sommes destinés à périr
de froid; si nous nous engageons dans la mauvaise
route, nous courons à la tombe; nous ne savons même
pas avec certitude s’il existe seulement une
bonne route. Que faire ? Être forts et
montrer du courage; agir pour le mieux, espérer
pour le mieux et accepter ce qui arrive… Si la
mort est au bout de nos peines, nous ne saurions
aller d’une plus noble manière à sa rencontre.
Quelles
sont mes attentes spirituelles ?
Je
suis engagée de manière volontaire et consciente
dans un cheminement de spiritualité chrétienne.
Mes attentes sont donc reliées à ce choix de
vie. Je demeure ouverte aux autres traditions
religieuses, pour m’inspirer de leurs pratiques
et de leur sagesse. Toutefois, je suis persuadée
qu’il faut choisir un chemin si l’on veut
grandir et avancer, au lieu de changer de sentier
sans cesse. Les modèles qui m’inspirent, ce
sont les personnes qui ont su demeurer fidèles et
consistantes dans leur choix d’une voie
spirituelle (quelle qu’elle soit) à travers les
changements de la vie. Je suis allergique aux gens
d’une certaine génération qui ont grappillé
quelques morceaux dans toutes les traditions ou
qui se sont promenées de l’une à l’autre
sans arrêt. Ce type de nomadisme spirituel, je le
comprends comme une phase initiale et légitime de
recherche de sens, qui peut durer un certain
temps, mais sûrement pas toute la vie. Je
m’inspire aussi beaucoup des pionniers et des
pionnières qui ont osé ouvrir une nouvelle voie
au nom de leur appel intérieur, comme par exemple
les agentes de pastorale et les théologiennes
dans l’Église catholique.
J’ai compris depuis belle lurette que mes attentes
spirituelles trouvaient un écho profond dans la
tradition chrétienne et ses richesses bimillénaires.
D’ailleurs, je me suis beaucoup attachée à la
« grande tradition », celle d’Augustin
et des Pères de l’Église, celle de saint
Dominique et saint François d’Assise, celle de
la liturgie et de la théologie. Mais les
pratiques spirituelles actuelles enseignées et développées
dans l’Église s’avèrent insuffisantes pour
me nourrir. Les pratiques les plus communes, comme
le chapelet, la messe, la liturgie des Heures, la lectio
divina et l’oraison mentale, ne semblent pas
à la hauteur des possibles de la tradition,
surtout pour les laïcs en général, et les
couples en particulier. Ainsi, je poursuis depuis
plusieurs années une recherche à la fois
personnelle et intellectuelle sur la spiritualité
chrétienne des laïcs.
La spiritualité est devenue affaire de virtuoses et de spécialistes
dans l’histoire du christianisme : une spécialité
des moines et des religieux‑ses, marquée
par la fuite et le mépris du monde. Pour faire
contrepoids au passif de cet héritage, j’essaie
d’identifier, dans ma propre vie et dans celle
d’autres laïcs, de nouvelles pratiques
spirituelles insérées dans le courant de la vie
séculière, et qui complètent les pratiques
traditionnelles (dont je ne nie pas l’utilité,
mais les laïcs ne peuvent les pratiquer que de
manière cyclique). Je cherche aussi à formuler
de nouvelles propositions pour une vie spirituelle
conjugale qui intègre pleinement la dynamique
relationnelle des conjoints, au lieu d’être la
fusion ou la juxtaposition de deux spiritualités
individuelles. La tradition chrétienne a peu à
proposer aux couples en termes de spiritualité et
j’investis mon imagination pour trouver de
nouvelles avenues grâce aux meilleures ressources
de cette tradition et des sciences humaines
actuelles. Cette recherche, je la poursuis autant
dans mon expérience concrète de vie conjugale et
l’échange avec mon conjoint, que dans mes
activités professionnelles comme théologienne.
Quelles
sont mes aspirations communautaires ?
Mes aspirations communautaires sont bien cachées dans un
repli secret de ma conscience. La vie ne m’a pas
permis de les réaliser à la mesure de mes espérances.
Il faut dire que les déménagements fréquents
qui ont jalonné les douze dernières années ne
m’ont pas beaucoup laissé la chance de
m’enraciner. Les relations que j’ai pu établir
et les groupes auxquels j’ai appartenu, j’ai
toujours dû les laisser derrière moi au bout de
quelques années. Je suis tout de même parvenue
à conserver à travers les années quelques amitiés
malgré la distance. Mais mes amis vivent eux
aussi la même mobilité. De plus, ma famille
aussi habite loin de chez moi. Alors pour moi, même
les appartenances sociales de base demeurent
fragiles. Et je pense qu’il en est ainsi pour
beaucoup d’autres jeunes de ma génération. Ma
première aspiration, ce serait de pouvoir
appartenir de manière plus stable à un réseau
social de base.
Quant à l’appartenance ecclésiale, je demeure marquée
par ma participation à un mouvement de jeunes
pendant presque une dizaine d’années. J’y ai
expérimenté un visage d’Église que je
n’arrive pas à retrouver depuis tout ce temps :
fraternité, simplicité, convivialité, créativité,
spontanéité. En dehors de ce mouvement, je
n’ai jamais vécu d’appartenance ecclésiale
durable. La seule communauté ecclésiale à
laquelle j’appartienne pour l’instant, c’est
le réseau des Dominicains de Saint-Albert et de
l’Institut de Pastorale, où je travaille depuis
six ans. Plus que jamais, les paroisses et les réseaux
ecclésiaux sont constitués de gens bien plus âgés
que moi. Je m’y sens isolée et mal à l’aise.
Je sens aussi que ma vision de l’Église, de la
foi, de la liturgie et de la tradition chrétienne
diffère profondément de la leur. Pour m’y intégrer,
il faudrait que j’adopte les manières de faire
ou de penser des générations précédentes et je
refuse de m’y résoudre. J’ai aussi tenté à
plusieurs reprises de prendre l’initiative de créer
des petits groupes de jeunes croyants. Ces efforts
n’ont jamais abouti au résultat souhaité.
Toutefois, je demeure en recherche. Je n’ai pas
perdu espoir. Je cherche en premier lieu un petit
groupe de partage, un lieu d’expression de foi
et d’écoute des autres, bref un groupe de
ressourcement spirituel. Je cherche également un
lieu pour célébrer ma foi, avec une liturgie
vivante, qui intègre le corps, avec la musique
des guitares et la participation active de
l’assemblée.
J’aspire aussi à fréquenter des réseaux sociaux dont je
partagerais les valeurs : justice sociale,
dignité humaine, partage des ressources, respect
de l’environnement, recherche du bien commun.
Mon expérience la plus récente, c’est
d’avoir vécu dans une coopérative
d’habitation pendant trois ans. Je me sentais
partie prenante des objectifs sociaux et
communautaires de la coop, mais je suis partie
pour cause de surmenage. Je désire contribuer
avec d’autres à l’amélioration de la vie
dans notre société, mais je voudrais pouvoir le
faire sans m’essouffler.
Quel
est mon rapport au Christ de l’Évangile ?
Je suis fascinée par le Christ de l’Évangile. Il est ma
voie, mon chemin de vie. J’ai librement choisi
de le suivre, et ce choix, je le refais
constamment. Il s’agit du rapport d’une
disciple à son maître. À ce propos, je reprends
à mon compte une parole du livre d’Isaïe :
« Chaque matin, tu éveilles mon oreille
pour que j’écoute comme celui qui se laisse
instruire ». Le Christ me passionne. Le
suivre, c’est avancer dans un chemin difficile
et dérangeant, j’ai eu l’occasion de l’éprouver
plus d’une fois. C’est me laisser questionner
dans mes choix de vie, remettre des sécurités en
question, me mettre à l’écoute de son Esprit.
Qui est-il pour moi ? Je ne l’ai jamais vu comme une
entité éthérée ou sous la figure du « petit
Jésus ». C’est par son humanité la plus
incarnée et la plus historique que j’ai appris
à le connaître. Le film « Jésus de
Nazareth » de Zeffirelli, vu pour la première
fois à l’âge de neuf ou dix ans, a vivement
marqué mon imagination. La lecture du Nouveau
Testament m’a fait intérioriser ce que pouvait
être son regard, ses mains qui touchaient,
consolaient, guérissaient, partageaient. Mes études
en théologie m’ont permis d’affiner mes
connaissances de la réalité historique d’Israël
à son époque, de mieux comprendre la portée
sociale et prophétique de ses paroles et de son
action. Plus récemment, c’est
l’approfondissement de la dimension symbolique
des écrits bibliques qui m’a permis de
m’approprier l’Évangile davantage.
Je suis croyante depuis l’enfance. Ma foi a connu des périodes
d’éclipse et de noirceur. Aujourd’hui, je réalise
que ma foi et mon attachement au Christ
structurent de manière fondamentale mon identité
personnelle et le sens que je donne à ma vie.
Au cours de mes études supérieures, j’ai découvert les
richesses symboliques du baptême, dans le droit
fil de la foi à la mort et à la résurrection du
Christ. J’ai découvert que ces symboles avaient
marqué sur mon corps le mystère pascal, et que
mes expériences de mort et de souffrance
pouvaient être rapportées à ce mystère
fondateur. Depuis, les symboles du baptême
(huile, eau, cierge allumé, vêtement blanc)
constituent une manière de relire ma vie, mes
choix, mes engagements, à la lumière de l’Évangile.
J’ai souvent médité sur ce que signifiait
« vivre son baptême jusqu’au bout ».
Plusieurs croyants l’ont assumé jusqu’à la
mort (l’exemple de Mgr Romero
est particulièrement interpellant pour moi). Je
me pose souvent cette question : et moi,
jusqu’où serais-je prête à aller pour suivre
le Christ ?
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