|
Quel avenir notre société
pourrait-elle vivre ? Je répondrai à partir
du lieu où j’ai les pieds : mes années de
travail pastoral dans le diocèse de Québec, dans
le champ institutionnel ecclésial; le regard neuf
et interrogateur de celle qui cherche à prendre
racine à Montréal; ma toute nouvelle implication
dans la formation des personnes qui se destinent
à l’exercice d’une responsabilité catéchétique,
où je renoue avec une vieille passion, celle de
la catéchèse.
Au
Québec, l’Église est un groupe social institué
parmi d’autres groupes sociaux (institués ou
non). Il lui est difficile de se définir
aujourd’hui. Son rapport avec l’ensemble de la
société est paradoxal, marqué par le poids de
l’histoire et par la difficulté de se définir
aujourd’hui. Elle jouit encore d’une
reconnaissance sociale privilégiée, notamment grâce
à certaines lois (sur les associations, sur les
Fabriques, sur l’organisation du réseau
scolaire, jusqu’à tout récemment), mais diminuée.
Nous entretenons avec elle un rapport d’amour-haine
enrobé d’une « indifférence sereine ».
L’Église a marqué la société québécoise
non seulement au plan institutionnel, mais aussi
et surtout au plan symbolique et identitaire. Elle
demeure une partie de notre identité (les rites
catholiques fonctionnent encore à grande échelle),
mais n’implique plus d’appartenance.
Il
existe un profond malentendu entre les personnes
qui demandent un rite catholique et les représentants
de l’Église (qui s’attendent à ce que cette
demande de rite s’inscrive dans une démarche
visant l’appartenance à l’Église). En outre,
il reste encore un lourd contentieux social envers
la figure d’autorité, voire de domination que
fut l’Église. Ce contentieux non assumé
contribue pour le moment à freiner la capacité
de notre société de définir son identité
aujourd’hui et son rapport à l’avenir, en
relation avec son passé.
L’Église
se voit encore un rôle dans le mieux-être
collectif du Québec, en solidarité avec les
autres groupes sociaux. Dans la foulée de Vatican
II, elle a développé un dynamisme et une
originalité dans ses manières de contribuer au développement
de la société : elle a révisé sa présence
à l’école, elle a cherché à apporter sa
contribution propre à la lutte contre la pauvreté,
contre la discrimination envers les femmes, contre
la violence et les abus de pouvoirs, etc.
Les
récents débats autour du partenariat privilégié
entre l’Église et l’École ont montré
qu’il fallait faire un pas de plus. Mes étudiantes
animatrices de pastorale scolaire se trouvent au cœur
d’un dilemme. Elles ont cru que l’Église doit
être présente dans les projets de la société,
sur un terrain où l’Église n’a pas le contrôle,
et en particulier celui de l’école publique.
Comment pourront-elles vivre cet idéal dorénavant ?
N’y a-t-il pas un risque pour l’Église de
mourir, faute de trouver un terrain social où
apporter une contribution originale et pertinente ?
En
combien d’occasions ai-je été témoin d’un
sentiment diffus de perte, d’impuissance, de
non-reconnaissance voire d’incompréhension éprouvé
par les responsables pastoraux ! Combien de
fois ai-je été témoin de la nostalgie des
communautés chrétiennes redécouvertes avec
Vatican II; de la nostalgie des églises remplies;
de la nostalgie des temps où les savoirs et les
pratiques religieuses allaient de soi dans toutes
les familles; de la nostalgie des effectifs ecclésiaux
nombreux et disponibles… Combien de fois ai-je
vu la tentation du défaitisme, de la morosité
devant la taille des défis et les échecs répétés
dans l’entreprise d’influencer les décisions
collectives. L’Église cherche une pertinence
sociale à grande échelle, une capacité
d’influencer l’espace public (peut-être avec
les privilèges auxquels elle est habituée). Non
sans vivre un certain repli sur elle-même, elle
est en période de rationalisation, de « déficit
zéro », de réaménagements structuraux, de
questionnement sur son rapport avec la société
et sur sa mission d’être le sel de la terre…
Qu’est-ce qu’être le sel de l’Évangile en
terre québécoise ?
Donc,
il y a des défis pour les catholiques, membres à
part entière d’une société qui accorde du
prix au respect des différences. Comment redéfinir
notre identité, nous donner un projet collectif
faisant le pont entre le passé, le présent et
l’avenir ? À quelles conditions le capital
symbolique disponible pourra-t-il être réinvesti
au profit de la collectivité, et non dans la
seule perspective de satisfaire des besoins
individuels immédiats ? Comment participer
avec les autres groupes sociaux à l’effort
collectif d’élaboration d’une identité québécoise
diversifiée ? L’Église n’exerce plus à
elle seule la fonction rituelle et symbolique. Et
en dehors de l’appartenance à un groupe, le
bagage symbolique perd toute force et toute
pertinence. Il faut le réinvestir au bénéfice
de la collectivité.
L’appartenance
à l’Église est à revoir en profondeur. Qui
est dedans, qui est dehors ? Que faire avec
les multiples formes, intensités ou durées de
l’appartenance ecclésiale ? Avec les
catholiques qui ne se situent pas en rapport
d’appartenance avec l’Église ? Il y a
une incompréhension réciproque entre les
catholiques qui ne se considèrent pas comme des
membres assidus (« en règle ») de
l’Église et ceux qui se perçoivent comme Église
à part entière. Faut-il mettre une frontière ?
Qui est l’Église ?
Ces
questions font leur chemin. C’est une piste
d’espérance. Il est impossible désormais de
penser l’Église en bloc.
Pour
l’Église, obligée de redéfinir sa pertinence
sociale et les conditions de l’exercice de sa
mission, le défi de la proposition de la foi et
de la catéchèse est colossal. La catéchèse ne
doit plus être centrée sur les acquis, sur ce
qui est clair et défini, sur les « savoirs »
chrétiens, éthiques ou symboliques, ni comprise
comme un lieu de reproduction servile de l’héritage
chrétien visant à consolider une identité en déroute;
elle doit offrir des lieux d’élaboration
d’une Église inédite, enracinée dans
l’histoire du peuple auquel elle appartient,
lucide et solidaire de ses défis et de sa quête,
attentive à ce que l’Évangile fait d’elle
aujourd’hui, là où elle est.
Mais
les effectifs pastoraux sont épuisés, débordés,
peu formés. Face à un ecclésiocentrisme morose
et frileux, certains préfèrent travailler à
proposer l’Évangile dans le monde. Mais il
n’y a pas d’évangélisation sans Église.
Choisir l’un au détriment de l’autre, c’est
entraîner l’Église à la mort.
Il
y a des germes d’espoir. De nombreux chrétiens
entreprennent de se questionner sur eux-mêmes,
cherchent là où est leur désir profond. Il y a
aussi de nombreuses demandes de formation :
la formation corrigera un peu le « déficit
intellectuel ». Pour certains, cela fait
partie du bagage des solutions. Le temps ne nous
appartient pas. Les sujets croyants sont l’Église
et la transforment.
Qu’elle
soit attentive à la Parole là où elle se dit.
[
Retour ]
|