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Difficultés et promesses de la société et de l’Église québécoises
Suzanne Desrochers


Quel avenir notre société pourrait-elle vivre ? Je répondrai à partir du lieu où j’ai les pieds : mes années de travail pastoral dans le diocèse de Québec, dans le champ institutionnel ecclésial; le regard neuf et interrogateur de celle qui cherche à prendre racine à Montréal; ma toute nouvelle implication dans la formation des personnes qui se destinent à l’exercice d’une responsabilité catéchétique, où je renoue avec une vieille passion, celle de la catéchèse.

Au Québec, l’Église est un groupe social institué parmi d’autres groupes sociaux (institués ou non). Il lui est difficile de se définir aujourd’hui. Son rapport avec l’ensemble de la société est para­doxal, marqué par le poids de l’histoire et par la difficulté de se définir aujourd’hui. Elle jouit encore d’une reconnaissance sociale privilégiée, notamment grâce à certaines lois (sur les associations, sur les Fabriques, sur l’organisation du réseau scolaire, jusqu’à tout récemment), mais diminuée. Nous entre­tenons avec elle un rapport d’amour-haine enrobé d’une « indifférence sereine ». L’Église a marqué la société québécoise non seulement au plan institutionnel, mais aussi et surtout au plan symbolique et identitaire. Elle demeure une partie de notre identité (les rites catholiques fonctionnent encore à grande échelle), mais n’implique plus d’appartenance.

Il existe un profond malentendu entre les personnes qui demandent un rite catholique et les représentants de l’Église (qui s’attendent à ce que cette demande de rite s’inscrive dans une démarche visant l’appartenance à l’Église). En outre, il reste encore un lourd contentieux social envers la figure d’autorité, voire de domination que fut l’Église. Ce contentieux non assumé contribue pour le moment à freiner la capacité de notre société de définir son identité aujourd’hui et son rapport à l’avenir, en relation avec son passé.

L’Église se voit encore un rôle dans le mieux-être collectif du Québec, en solidarité avec les autres groupes sociaux. Dans la foulée de Vatican II, elle a développé un dynamisme et une originalité dans ses manières de contribuer au développement de la société : elle a révisé sa présence à l’école, elle a cherché à apporter sa contribution propre à la lutte contre la pauvreté, contre la discrimination envers les femmes, contre la violence et les abus de pouvoirs, etc.

Les récents débats autour du partenariat privilégié entre l’Église et l’École ont montré qu’il fallait faire un pas de plus. Mes étudiantes animatrices de pastorale scolaire se trouvent au cœur d’un dilemme. Elles ont cru que l’Église doit être présente dans les projets de la société, sur un terrain où l’Église n’a pas le contrôle, et en particulier celui de l’école publique. Comment pourront-elles vivre cet idéal dorénavant ? N’y a-t-il pas un risque pour l’Église de mourir, faute de trouver un terrain social où apporter une contribution originale et pertinente ?

En combien d’occasions ai-je été témoin d’un sentiment diffus de perte, d’impuissance, de non-reconnaissance voire d’incompréhension éprouvé par les responsables pastoraux ! Combien de fois ai-je été témoin de la nostalgie des communautés chrétiennes redécouvertes avec Vatican II; de la nostalgie des églises remplies; de la nostalgie des temps où les savoirs et les pratiques religieuses allaient de soi dans toutes les familles; de la nostalgie des effectifs ecclésiaux nombreux et disponibles… Combien de fois ai-je vu la tentation du défaitisme, de la morosité devant la taille des défis et les échecs répétés dans l’entreprise d’influencer les décisions collectives. L’Église cherche une pertinence sociale à grande échelle, une capacité d’influencer l’espace public (peut-être avec les privilèges auxquels elle est habituée). Non sans vivre un certain repli sur elle-même, elle est en période de rationalisation, de « déficit zéro », de réaménagements structuraux, de questionnement sur son rapport avec la société et sur sa mission d’être le sel de la terre… Qu’est-ce qu’être le sel de l’Évangile en terre québécoise ?

Donc, il y a des défis pour les catholiques, membres à part entière d’une société qui accorde du prix au respect des différences. Comment redéfinir notre identité, nous donner un projet collectif faisant le pont entre le passé, le présent et l’avenir ? À quelles conditions le capital symbolique disponible pourra-t-il être réinvesti au profit de la collectivité, et non dans la seule perspective de satisfaire des besoins individuels immédiats ? Comment participer avec les autres groupes sociaux à l’effort collectif d’élaboration d’une identité québécoise diversifiée ? L’Église n’exerce plus à elle seule la fonction rituelle et symbolique. Et en dehors de l’appartenance à un groupe, le bagage symbolique perd toute force et toute pertinence. Il faut le réinvestir au bénéfice de la collectivité.

L’appartenance à l’Église est à revoir en profondeur. Qui est dedans, qui est dehors ? Que faire avec les multiples formes, intensités ou durées de l’appartenance ecclésiale ? Avec les catholiques qui ne se situent pas en rapport d’appartenance avec l’Église ? Il y a une incompréhension réciproque entre les catholiques qui ne se considèrent pas comme des membres assidus (« en règle ») de l’Église et ceux qui se perçoivent comme Église à part entière. Faut-il mettre une frontière ? Qui est l’Église ?

Ces questions font leur chemin. C’est une piste d’espérance. Il est impossible désormais de penser l’Église en bloc.

Pour l’Église, obligée de redéfinir sa pertinence sociale et les conditions de l’exercice de sa mission, le défi de la proposition de la foi et de la catéchèse est colossal. La catéchèse ne doit plus être centrée sur les acquis, sur ce qui est clair et défini, sur les « savoirs » chrétiens, éthiques ou symboliques, ni comprise comme un lieu de reproduction servile de l’héritage chrétien visant à consolider une identité en déroute; elle doit offrir des lieux d’élaboration d’une Église inédite, enracinée dans l’histoire du peuple auquel elle appartient, lucide et solidaire de ses défis et de sa quête, attentive à ce que l’Évangile fait d’elle aujourd’hui, là où elle est.

Mais les effectifs pastoraux sont épuisés, débordés, peu formés. Face à un ecclésiocentrisme morose et frileux, certains préfèrent travailler à proposer l’Évangile dans le monde. Mais il n’y a pas d’évangélisation sans Église. Choisir l’un au détriment de l’autre, c’est entraîner l’Église à la mort.

Il y a des germes d’espoir. De nombreux chrétiens entreprennent de se questionner sur eux-mêmes, cherchent là où est leur désir profond. Il y a aussi de nombreuses demandes de formation : la formation corrigera un peu le « déficit intellectuel ». Pour certains, cela fait partie du bagage des solutions. Le temps ne nous appartient pas. Les sujets croyants sont l’Église et la transforment.

Qu’elle soit attentive à la Parole là où elle se dit.

 

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