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L'Entraide Missionnaire
Suzanne Loiselle


D’abord un petit mot de l’Entraide Missionnaire. On parlait de l’âge des organismes (non pas des individus, évidemment), je pense que l’Entraide fait partie des « vieux » organismes. Elle a été mise en piste au début des années 1950, dans des sous-sols de communautés religieuses, un peu clandestinement pour vous dire la vérité, et elle a été incorporée en 1958. Donc, on vient de tourner 46 ans. Remarquez que c’est jeune, dans nos vies.

Il y a peut-être trois choses à dire sur l’organisme. La première, c’est que l’Entraide est d’abord un collectif, un regroupement de communautés religieuses et d’instituts, ou plutôt regroupements, de laïcs engagés dans la mission. J’insiste pour dire regroupements de laïcs, parce que, dès le départ, dans les années 1950, les laïcs étaient associés à la mise sur pied de ce projet-là, Il faut savoir qu’on est avant le concile Vatican II; je pense que déjà c’était prophétique que des religieux et des laïcs s’associent dans un projet collectif. Une centaine de communautés et de regroupements laïques font partie de l’Entraide Missionnaire jusqu’à ce jour; il y des communautés qui y étaient et n’y sont plus, des regroupements qui se sont ajoutés, etc. Donc un collectif.

J’insisterais aussi sur le caractère autonome de l’organisation. Dans la définition de la mission et de ce qu’est l’organisme, c’est bien écrit : organisme autonome d’Église. Il faut savoir que ça a été écrit en 1958, hein, formalisé dans une charte. J’allais dire que ça me vieillit, mais ça n’a aucun rapport.

Et le spécifique de l’organisation, de ce collectif, de ce regroupement autonome, c’est de donner aux communautés religieuses et aux instituts laïques engagés dans la mission un espace pour réfléchir sur les enjeux internationaux. Évidemment, la formulation de la mission a évolué au cours des ans. La conception dans les années 1950 et la conception de la mission aujourd’hui… Tous les passages historiques, les rapports avec des peuples différents, des Églises différentes, des cultures différentes, ont modifié ce qu’on entend par le rapport à la mission et à la solidarité internationale. La grande préoccupation que nous portons, à l’Entraide Missionnaire, depuis plusieurs années, c’est de relire la mission dans une perspective sociale, politique, spirituelle et culturelle, avec de grands accents sur la lutte contre l’appauvrissement. Je dis bien l’appauvrissement et non pas la pauvreté. L’appauvrissement, c’est un processus qui est provoqué par les systèmes économiques et qui s’aggrave, vu la consolidation du système néolibéral. Nos préoccupations sont de l’ordre de propositions de sociétés démocratiques, de respect des droits humains, les questions écologiques, tout le processus de mondialisation, mais à partir de la société civile, la mondialisation des solidarités, les rapports foi-société, le dialogue interreligieux. C’est un peu notre pain quotidien.

L’Entraide est un collectif, mais c’est aussi un organisme qui est en réseau avec d’autres organisations. Quand Hélène Chénier parlait de l’isolement de nos organisations, elle a tout à fait raison, mais on n’est pas si isolés que ça. En arrivant ici ce matin, j’ai vu beaucoup de personnes qu’on retrouve dans d’autres lieux ou dans la rue, ou des sessions ou des réunions. Il y a des passerelles entre nos organisations, et aussi des solidarités qui se construisent. Donc l’Entraide est un collectif autonome, d’Église, mais en réseau, et je me donne la peine de nommer quelques organisations : ça dit aussi nos couleurs, et nos rapports avec l’Église institutionnelle (je vais y revenir dans deux secondes). L’Entraide est membre fondateur de l’AQOCI, l’Association québécoise des organisations de coopération internationale, qui regroupe actuellement 53 organisations. Elle est membre du Réseau œcuménique Justice et paix, qu’on appelle ROJEP dans le jargon (déjà, trois interventions en ont fait mention). Elle est membre actif dans la Concertation pour Haïti, le collectif Échec à la guerre et toute cette vaste coalition qui a été mise en place l’année passée dans la mouvance des menaces guerrières qui se sont réalisées; membre du collectif Justice et paix en Palestine, du Forum Afrique-Canada. C’est vous dire que nos réseaux formels d’appartenance, de travail, de réseautage et d’investissement, c’est à ces niveaux-ci.

Souffrances en Église

J’ai été très angoissée par les questions posées par la rencontre d’aujourd’hui sur l’avenir de l’Église. Je me suis dit : comment je vais parler de ça ? Évidemment, je n’exprimerai pas de position officielle, il n’y a pas eu d’assemblée de consultation pour dire : voici comment l’Entraide Missionnaire souffre dans l’Église. Mais elle souffre beaucoup effectivement. J’ai le goût de vous raconter une histoire.

L’Entraide Missionnaire, dans son travail d’éducation à la solidarité, de formation à la mission, organise des sessions de travail (je n’entre pas dans les détails), elle a une petite publication, L’EMI en bref, que plusieurs d’entre vous connaissent; bon, on travaille avec d’autres réseaux, et on organise un congrès annuel depuis maintenant plus de trente-cinq ans, sur une thématique spécifique liée aux enjeux sociaux et à la vie ecclésiale, à la recherche de foi... Je voudrais vous raconter une histoire liée au congrès de 1989, mais ça pourrait être 2004, et on serait exactement dans les mêmes paramètres. On avait organisé un congrès sur la thématique de la démocratie : « Nos sociétés et nos Églises en mal de démocratie. » La démocratie dans nos sociétés, la construction de projets démocratiques, les résistances à la démocratie, les pouvoirs dictatoriaux ou la surconcentration des pouvoirs… ça allait. Difficilement, mais quand même assez bien. On a abordé la démocratie dans nos Églises, donc les processus de prise de décisions, la façon de gérer le pouvoir, la place des femmes dans l’institution... Les gens apportaient tout leur vécu, et non pas seulement au Québec, mais en Amérique latine, en Amérique centrale, en Afrique, en Asie... Donc, l’échange sur la démocratie dans l’Église a été extrêmement difficile. Et à la fin du congrès, par (sûrement) l’action de l’Esprit, les gens ont décidé de faire une déclaration publique sur leur appartenance à l’Église, mais sous l’angle de leur souffrance dans l’Église. Par hasard ou non (je ne vous raconte pas toute la petite histoire), il y avait des journalistes, qui ont trouvé ça très intéressant, parce que, dans cette déclaration, on remettait en question la gestion du pouvoir dans l’Église, les fermetures de centres de théologie progressiste et entre autres des centres de théologie de la libération, on abordait l’approche féministe dans la théologie, l’imposition du serment de fidélité aux professeurs de théologie... Alors, 400 quelque personnes acceptent de signer la déclaration, et qu’elle soit publiée dans les journaux. Le lundi matin, Le Devoir la publie intégralement et, à notre surprise, l’éditorial porte sur elle. Nous sommes en 1989. Deux jours après : tempête, non pas dans le verre d’eau, mais à l’Entraide et dans les communautés. Et là, trois évêques du Québec sont intervenus. Je ne vous les nommerai pas mais vous seriez très étonnés; on peut être progressiste sur une question sociale, et sur une question doctrinale être extrêmement traditionaliste, conservateur, intégriste...

Les évêques n’ont pas appelé à l’Entraide, évidemment. Parce que là, on aurait été comme en dialogue, sur un pied… pas d’égalité évidemment. Ils ont contacté des supérieures majeures de communautés religieuses, parce que ce sont les communautés qui sont membres de l’Entraide; ils ont proposé une rencontre avec les supérieures majeures. J’avais quelques amies parmi les supérieures majeures, elles m’ont téléphoné pour me mettre au courant. L’objectif de la rencontre était de demander aux supérieures générales, d’abord de nous faire taire, et deuxièmement de remettre en question la structure de l’Entraide (à qui on devait répondre dans l’institution, dans l’Église du Québec, de nos prises de position, de nos orientations) et de sanctionner, si c’était possible. Mais ce qui était sous-jacent à ce qui était à fleur de peau, c’était toute la conception du pouvoir dans l’Église et la manière de reconstruire l’Entraide sur une base telle qu’on pourrait dire : l’Entraide missionnaire, organisme d’Église, est dans la structure ecclésiale, pour que les évêques aient droit de regard sur nos contenus et sur nos façons de nous relationner avec les Églises du Sud. Parce qu’on était en contact permanent avec des théologiens, des théologiennes, des gens de communautés de base...

Ça s’est passé au Québec; je ne vous raconte pas une chose qui s’est passée au Brésil ou en Haïti ou je ne sais trop. Voilà un exemple de ma grande souffrance dans cette Église. Il y en a eu d’autres. Je le donne parce qu’il illustre, non pas seulement les rapports entre les évêques et la communauté élargie des chrétiens et des chrétiennes, mais aussi les relations des évêques avec les communautés religieuses. Il faut aussi domestiquer cet espace. Ce qui est un peu affolant (mais pas de mon côté !), c’est que les supérieures générales ont dit non aux évêques. Elles ont dit : «Écoutez! on a une structure décisionnelle, il y a une assemblée générale où les supérieures majeures représentent les communautés : si elles ont quelque chose à dire à l’Entraide, c’est là que ça va se passer.» Quinze ans plus tard, nous sommes toujours un organisme autonome d’Église.

Ma grande souffrance, elle est née à travers ce travail de solidarité internationale, de réseautage avec des groupes de solidarité : l’Église institutionnelle n’est pas là dans les enjeux du monde d’aujourd’hui. Ce qui me préoccupe, ce n’est pas l’avenir de l’Église, vraiment, c’est l’avenir de l’humain, des êtres humains : les hommes, les femmes, les enfants en quête de dignité, de liberté et de paix. C’est ça les enjeux majeurs de notre monde aujourd’hui. Concevoir la mission, c’est la concevoir en relation avec le salut de l’humanité, qui passe par les conditions concrètes de vie, de travail et d’organisation sociale de gens très concrets, au Nord et au Sud. Et ma grande souffrance, c’est que, quand on pense à l’Église, nos grandes préoccupations, c’est de repenser la structure, l’avenir en termes institutionnels. Il me semble que ce qui est premier, c’est le monde dans lequel on vit. L’Évangile nous apprend à regarder la réalité de cette façon : « Dieu a tant aimé le monde ». Il n’a pas dit : j’ai tant aimé la synagogue ou j’ai tant aimé l’Église institutionnelle… Je ne veux pas simplifier, mais je pense que le souffle évangélique, le souffle prophétique va du côté de la solidarité avec les appauvris.

Dans ce contexte-là, ma passion va plus du côté de l’humanité, mais elle va aussi beaucoup du côté des femmes, et la souffrance, dans l’Église institutionnelle, est dans les réseaux de solidarité (on est confronté aussi à ces réalités). C’est l’exclusion des femmes dans cette construction de projets d’Église.

Sources d'espoir

Mon espoir, je dirais, c’est dans la résistance, non pas abstraite, mais dans les personnes concrètes. Des femmes, des hommes, des jeunes qui résistent à perpétuer une structure centralisatrice, loin de la vie des gens, où le refus du partage du pouvoir est extrêmement inquiétant. Dans cette institution, les droits humains et particulièrement les droits des femmes sont bafoués quotidiennement. Mon espoir, c’est qu’il y a des gens qui résistent, et des réseaux de résistance qui se construisent.

Ici, nous sommes peut-être plusieurs à s’inscrire dans ces réseaux de résistance pour construire quelque chose de neuf. Notre objectif, ce n’est peut-être pas de bricoler quelque chose, mais d’être influencé par la nouveauté de l’Esprit, et je ne suis pas sûre qu’on a donné la place qu’il faut dans nos recherches, dans notre théologie, dans nos solidarités, à l’Esprit. L’Esprit qui souffle, qui apporte la nouveauté.

Et dans ce sens-là, je termine en disant que oui, mon espoir est dans la construction de communautés où la recherche de sens est importante, mais aussi la construction de réseaux de solidarité. Une petite pub. On a fait un congrès l’année passée sur « le monde en mal de paix », dans toute la mouvance des mouvements sociaux pour la paix, nationaux, internationaux. Dans notre revue, il y a un texte de Gregory Baum sur la résistance; dans un réseau comme le vôtre, ça pourrait être très intéressant (il y a des gens ici qui étaient au congrès). J’ai aussi apporté un petit document sur la situation en Irak, fait par des bénévoles qui ont beaucoup travaillé.

Mes espoirs vont de ce côté-là, des gens qui donnent du temps pour comprendre ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, qui sont en réseautage avec d’autres organisations, et pour qui des valeurs comme la liberté, la paix, les rapports entre les peuples, les rapports solidaires, les rapports entre les hommes et les femmes, c’est par là que passent la mission et la construction d’une terre nouvelle et peut-être d’une Église nouvelle, mais dans d’autres espaces, d’autres paramètres, d’autres lieux. Merci beaucoup.

 

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