|
D’abord un petit mot
de l’Entraide Missionnaire.
On parlait de l’âge des organismes (non pas des
individus, évidemment), je pense que l’Entraide
fait partie des « vieux » organismes. Elle a été
mise en piste au début des années 1950, dans des
sous-sols de communautés religieuses, un peu
clandestinement pour vous dire la vérité, et elle
a été incorporée en 1958. Donc, on vient de
tourner 46 ans. Remarquez que c’est jeune, dans
nos vies.
Il y a peut-être trois choses à dire sur
l’organisme. La première, c’est que l’Entraide est
d’abord un collectif, un regroupement de
communautés religieuses et d’instituts, ou plutôt
regroupements, de laïcs engagés dans la mission.
J’insiste pour dire regroupements de laïcs, parce
que, dès le départ, dans les années 1950, les
laïcs étaient associés à la mise sur pied de ce
projet-là, Il faut savoir qu’on est avant le
concile Vatican II; je pense que déjà c’était
prophétique que des religieux et des laïcs
s’associent dans un projet collectif. Une centaine
de communautés et de regroupements laïques font
partie de l’Entraide Missionnaire jusqu’à ce jour;
il y des communautés qui y étaient et n’y sont
plus, des regroupements qui se sont ajoutés, etc.
Donc un collectif.
J’insisterais aussi sur le caractère autonome de
l’organisation. Dans la définition de la mission
et de ce qu’est l’organisme, c’est bien écrit :
organisme autonome d’Église. Il faut savoir que ça
a été écrit en 1958, hein, formalisé dans une
charte. J’allais dire que ça me vieillit, mais ça
n’a aucun rapport.
Et le spécifique de l’organisation, de ce
collectif, de ce regroupement autonome, c’est de
donner aux communautés religieuses et aux
instituts laïques engagés dans la mission un
espace pour réfléchir sur les enjeux
internationaux. Évidemment, la formulation de la
mission a évolué au cours des ans. La conception
dans les années 1950 et la conception de la
mission aujourd’hui… Tous les passages
historiques, les rapports avec des peuples
différents, des Églises différentes, des cultures
différentes, ont modifié ce qu’on entend par le
rapport à la mission et à la solidarité
internationale. La grande préoccupation que nous
portons, à l’Entraide Missionnaire,
depuis plusieurs années, c’est de relire la
mission dans une perspective sociale, politique,
spirituelle et culturelle, avec de grands accents
sur la lutte contre l’appauvrissement. Je dis bien
l’appauvrissement et non pas la pauvreté.
L’appauvrissement, c’est un processus qui est
provoqué par les systèmes économiques et qui
s’aggrave, vu la consolidation du système
néolibéral. Nos préoccupations sont de l’ordre de
propositions de sociétés démocratiques, de respect
des droits humains, les questions écologiques,
tout le processus de mondialisation, mais à partir
de la société civile, la mondialisation des
solidarités, les rapports foi-société, le dialogue
interreligieux. C’est un peu notre pain quotidien.
L’Entraide est un collectif, mais c’est aussi un
organisme qui est en réseau avec d’autres
organisations. Quand Hélène
Chénier parlait de l’isolement de nos
organisations, elle a tout à fait raison, mais on
n’est pas si isolés que ça. En arrivant ici ce
matin, j’ai vu beaucoup de personnes qu’on
retrouve dans d’autres lieux ou dans la rue, ou
des sessions ou des réunions. Il y a des
passerelles entre nos organisations, et aussi des
solidarités qui se construisent. Donc l’Entraide
est un collectif autonome, d’Église, mais en
réseau, et je me donne la peine de nommer quelques
organisations : ça dit aussi nos couleurs, et nos
rapports avec l’Église institutionnelle (je vais y
revenir dans deux secondes). L’Entraide est membre
fondateur de l’AQOCI, l’Association québécoise des
organisations de coopération internationale, qui
regroupe actuellement 53 organisations. Elle est
membre du Réseau œcuménique Justice et paix, qu’on
appelle ROJEP dans le jargon (déjà, trois
interventions en ont fait mention). Elle est
membre actif dans la Concertation pour Haïti, le
collectif Échec à la guerre et toute cette vaste
coalition qui a été mise en place l’année passée
dans la mouvance des menaces guerrières qui se
sont réalisées; membre du collectif Justice et
paix en Palestine, du Forum Afrique-Canada. C’est
vous dire que nos réseaux formels d’appartenance,
de travail, de réseautage et d’investissement,
c’est à ces niveaux-ci.
Souffrances en Église
J’ai été très angoissée par les questions posées
par la rencontre d’aujourd’hui sur l’avenir de
l’Église. Je me suis dit : comment je vais parler
de ça ? Évidemment, je n’exprimerai pas de
position officielle, il n’y a pas eu d’assemblée
de consultation pour dire : voici comment
l’Entraide Missionnaire souffre dans l’Église.
Mais elle souffre beaucoup effectivement. J’ai le
goût de vous raconter une histoire.
L’Entraide Missionnaire, dans son travail
d’éducation à la solidarité, de formation à la
mission, organise des sessions de travail (je
n’entre pas dans les détails), elle a une petite
publication, L’EMI en bref, que plusieurs
d’entre vous connaissent; bon, on travaille avec
d’autres réseaux, et on organise un congrès annuel
depuis maintenant plus de trente-cinq ans, sur une
thématique spécifique liée aux enjeux sociaux et à
la vie ecclésiale, à la
recherche de foi...
Je voudrais vous
raconter une histoire liée au congrès de 1989,
mais ça pourrait être 2004, et on serait
exactement dans les mêmes paramètres. On avait
organisé un congrès sur la thématique de la
démocratie : « Nos sociétés et nos Églises en mal
de démocratie. » La
démocratie dans nos sociétés, la construction de
projets démocratiques, les résistances à la
démocratie, les pouvoirs dictatoriaux ou la
surconcentration des
pouvoirs… ça allait.
Difficilement, mais
quand même assez bien. On a abordé la démocratie
dans nos Églises, donc les processus de prise de
décisions, la façon de gérer le pouvoir, la place
des femmes dans l’institution...
Les gens apportaient tout leur vécu, et non pas
seulement au Québec, mais en Amérique latine, en
Amérique centrale, en Afrique, en Asie...
Donc, l’échange sur la démocratie dans l’Église a
été extrêmement difficile. Et à la fin du congrès,
par (sûrement) l’action de l’Esprit, les gens ont
décidé de faire une déclaration publique sur leur
appartenance à l’Église, mais sous l’angle de leur
souffrance dans l’Église. Par hasard ou non (je ne
vous raconte pas toute la petite histoire), il y
avait des journalistes, qui ont trouvé ça très
intéressant, parce que, dans cette déclaration, on
remettait en question la gestion du pouvoir dans
l’Église, les fermetures de centres de théologie
progressiste et entre autres des centres de
théologie de la libération, on abordait l’approche
féministe dans la théologie, l’imposition du
serment de fidélité aux professeurs de théologie...
Alors, 400 quelque personnes acceptent de signer
la déclaration, et qu’elle soit publiée dans les
journaux. Le lundi matin, Le Devoir
la publie intégralement et, à notre surprise,
l’éditorial porte sur elle. Nous sommes en 1989.
Deux jours après : tempête, non pas dans le verre
d’eau, mais à l’Entraide et dans les communautés.
Et là, trois évêques du Québec sont intervenus. Je
ne vous les nommerai pas mais vous seriez très
étonnés; on peut être progressiste sur une
question sociale, et sur
une question doctrinale être extrêmement
traditionaliste, conservateur, intégriste...
Les évêques n’ont pas appelé à l’Entraide,
évidemment. Parce que là, on aurait été comme en
dialogue, sur un pied… pas d’égalité évidemment.
Ils ont contacté des supérieures majeures de
communautés religieuses, parce que ce sont les
communautés qui sont membres de l’Entraide; ils
ont proposé une rencontre avec les supérieures
majeures. J’avais quelques amies parmi les
supérieures majeures, elles m’ont téléphoné pour
me mettre au courant. L’objectif de la rencontre
était de demander aux supérieures générales,
d’abord de nous faire taire, et deuxièmement de
remettre en question la structure de l’Entraide (à
qui on devait répondre
dans l’institution, dans l’Église du Québec, de
nos prises de position, de nos orientations) et de
sanctionner, si c’était possible. Mais ce qui
était sous-jacent à ce qui était à fleur de peau,
c’était toute la conception du pouvoir dans
l’Église et la manière de reconstruire l’Entraide
sur une base telle qu’on pourrait dire :
l’Entraide missionnaire, organisme d’Église, est
dans la structure ecclésiale, pour que les évêques
aient droit de regard sur nos contenus et sur nos
façons de nous relationner avec les Églises du
Sud. Parce qu’on était en contact permanent avec
des théologiens, des théologiennes, des gens de
communautés de base...
Ça s’est passé au Québec; je ne vous raconte pas
une chose qui s’est passée au Brésil ou en Haïti
ou je ne sais trop. Voilà un exemple de ma grande
souffrance dans cette Église. Il y en a eu
d’autres. Je le donne parce qu’il illustre, non
pas seulement les rapports entre les évêques et la
communauté élargie des chrétiens et des
chrétiennes, mais aussi les relations des évêques
avec les communautés religieuses. Il faut aussi
domestiquer cet espace. Ce qui est un peu affolant
(mais pas de mon côté !), c’est que les
supérieures générales ont dit non aux évêques.
Elles ont dit : «Écoutez!
on a une structure décisionnelle, il y a
une assemblée générale où les supérieures majeures
représentent les communautés : si elles ont
quelque chose à dire à l’Entraide, c’est là que ça
va se passer.» Quinze
ans plus tard, nous sommes toujours un organisme
autonome d’Église.
Ma grande souffrance, elle est née à travers ce
travail de solidarité internationale, de
réseautage avec des groupes de solidarité :
l’Église institutionnelle n’est pas là dans les
enjeux du monde d’aujourd’hui. Ce qui me
préoccupe, ce n’est pas l’avenir de l’Église,
vraiment, c’est l’avenir de l’humain, des êtres
humains : les hommes, les femmes, les enfants en
quête de dignité, de liberté et de paix. C’est ça
les enjeux majeurs de notre monde aujourd’hui.
Concevoir la mission, c’est la concevoir en
relation avec le salut de l’humanité, qui passe
par les conditions concrètes de vie, de travail et
d’organisation sociale de gens très concrets, au
Nord et au Sud. Et ma grande souffrance, c’est
que, quand on pense à l’Église, nos grandes
préoccupations, c’est de repenser la structure,
l’avenir en termes institutionnels. Il me semble
que ce qui est premier, c’est le monde dans lequel
on vit. L’Évangile nous apprend à regarder la
réalité de cette façon : « Dieu a tant aimé le
monde ». Il n’a pas dit : j’ai tant aimé la
synagogue ou j’ai tant aimé l’Église
institutionnelle… Je ne veux pas simplifier, mais
je pense que le souffle évangélique, le souffle
prophétique va du côté de la solidarité avec les
appauvris.
Dans ce contexte-là, ma passion va plus du côté de
l’humanité, mais elle va aussi beaucoup du côté
des femmes, et la souffrance, dans l’Église
institutionnelle, est dans les réseaux de
solidarité (on est confronté aussi à ces
réalités). C’est l’exclusion des femmes dans cette
construction de projets d’Église.
Sources d'espoir
Mon espoir, je dirais, c’est dans la résistance,
non pas abstraite, mais dans les personnes
concrètes. Des femmes, des hommes, des jeunes qui
résistent à perpétuer une structure
centralisatrice, loin de la vie des gens, où le
refus du partage du pouvoir est extrêmement
inquiétant. Dans cette institution, les droits
humains et particulièrement les droits des femmes
sont bafoués quotidiennement. Mon espoir, c’est
qu’il y a des gens qui résistent, et des réseaux
de résistance qui se construisent.
Ici, nous sommes peut-être plusieurs à s’inscrire
dans ces réseaux de résistance pour construire
quelque chose de neuf. Notre objectif, ce n’est
peut-être pas de bricoler quelque chose, mais
d’être influencé par la nouveauté de l’Esprit, et
je ne suis pas sûre qu’on a donné la place qu’il
faut dans nos recherches, dans notre théologie,
dans nos solidarités, à l’Esprit. L’Esprit qui
souffle, qui apporte la nouveauté.
Et dans ce sens-là, je termine en disant que oui,
mon espoir est dans la construction de communautés
où la recherche de sens est importante, mais aussi
la construction de réseaux de solidarité. Une
petite pub. On a fait un congrès l’année passée
sur « le monde en mal de paix », dans toute la
mouvance des mouvements sociaux pour la paix,
nationaux, internationaux. Dans notre revue,
il y a un texte de Gregory Baum sur la résistance;
dans un réseau comme le vôtre, ça pourrait être
très intéressant (il y a des gens ici qui étaient
au congrès). J’ai aussi apporté un petit document
sur la situation en Irak, fait par des bénévoles
qui ont beaucoup travaillé.
Mes espoirs vont de ce côté-là, des gens qui
donnent du temps pour comprendre ce qui se passe
dans le monde d’aujourd’hui, qui sont en
réseautage avec d’autres organisations, et pour
qui des valeurs comme la liberté, la paix, les
rapports entre les peuples, les rapports
solidaires, les rapports entre les hommes et les
femmes, c’est par là que passent la mission et la
construction d’une terre nouvelle et peut-être
d’une Église nouvelle, mais dans d’autres espaces,
d’autres paramètres, d’autres lieux. Merci
beaucoup.
http://www.web.net/~emi/
[ RETOUR ]
|