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Parole de jeunes, parole aux jeunes : quatrième témoignage
Sylvie Fisette


Au point de départ lorsque je me suis mise à examiner les thèmes proposés, j’avais du mal à dégager mon rapport au Christ de ma vision du monde. Il me semblait a priori que mon rapport au Christ de l’Évangile et ma vision du monde étaient étroitement liés. Teilhard de Chardin exprime d’ailleurs très bien mon sentiment : Nous ne sommes pas des être humains vivant une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine.

Pour moi, l’expérience spirituelle est la seule vraie aventure humaine, celle à partir de laquelle le sens de ma vie — sa trame intime — se tisse et s’actualise.

Mais avant d’aborder ma réflexion, j’aimerais vous situer un peu plus quant à ma trajectoire de vie. Je suis née en 1963 à Coaticook, une petite ville de sept à huit mille habitants à l’époque. Grandir en région est, je crois, différent de grandir dans une grande ville comme Montréal. Même si les années 1960 et 1970 ont marqué un moment de rupture avec les traditions important au Québec, il n’en reste pas moins qu’en région, les événements ont été vécus avec un certain délai. Dans une petite ville où les industries principales touchent à la vie rurale, les mœurs et coutumes sont assez différents (même aujourd’hui). Étant enfant, j’ai été peu touchée par les mouvements sociaux qui remettaient en cause notamment les valeurs et principes de l’Église catholique.

Par ailleurs, mes parents, très actifs dans leur paroisse et leur diocèse, ont senti ce vent de changement et ont collaboré au sein de l’Église au renouvellement de la liturgie et des rituels. Enfant, j’ai vécu beaucoup d’eucharisties à la maison et mes parents pratiquaient des rituels privés avec nous, où le sens nous était transmis. Je pense notamment à la fête de Pâques. Il y avait une place à table pour le Christ, avec un couvert et la coupe des grands jours. Chez nous, les temps forts de l’année étaient soulignés et la dimension du sacré était très présente. Mes parents m’ont légué un solide héritage spirituel.

Aujourd’hui, ils sont décédés tous les deux, mais malgré leur absence, je les sens très vivants en moi. Et la vie a le don de me faire des clins d’œil qui me portent à croire à leur présence réelle. Laissez-moi vous en raconter un. Lors de la ma collation des grades à l’université Laval, Jacques Grand'Maison recevait un doctorat honoris causa en compagnie d’autres grandes personnalités. Il s’est adressé à nous en parlant de la transmission intergénérationnelle. J’ai été très touchée par son propos et j’ai soudain compris comment cet homme avait influencé ma propre vie. En effet, Monsieur Grand'Maison a été un des auteurs les plus influents auprès de mes parents. J’ai reconnu dans ses mots et au-delà de ses mots mes propres racines éducatives. Symboliquement, mes parents étaient présents ce jour-là. Je me sentais portée par la vie et, au lieu de la nostalgie intérieure qui aurait pu m’habiter, je me sentais portée. À la fin de la cérémonie, j’ai souhaité pouvoir donner la main et remercier Monsieur Grand'Maison. Or, il y avait des milliers de personnes au PEPS ce jour-là, j’ai donc abandonné l’idée. En sortant, je suis tombée face à face avec lui et j’ai pu le remercier personnellement. À quelque part, je suis aussi une fille spirituelle de Jacques Grand'Maison, ce qu’il ne sait pas. Mais gageons que je ne suis pas la seule.

Il n’en reste pas moins que je côtoie peu de gens de mon âge qui ont reçu ce type d’éducation et d’enseignement chrétien. Je me sens donc souvent marginale, mais je n’en souffre pas. Au contraire, j’estime avoir été très privilégiée par la vie.

Par ailleurs, je soupçonne que des semences de chrétienté dorment au cœur de plusieurs jeunes de ma génération. Si, pour la plupart d’entre nous, les principes catholiques trop rigides nous ont tenus éloignés de la pratique, plusieurs (sur une base privée) croient en un Dieu et aussi au Christ. Ici à la paroisse cette année, j’ai rencontré quelques parents du quartier que je ne savais pas croyants lors des catéchèses et des sacrements. Quelque chose d’un peu spécial en émergeait, c’est que le lien entre nous changeait après nous être croisés à l’église. Comme si une reconnaissance de cœur nous sortait de l’enclave d’une croyance privée pour aboutir sur du plus grand. Sans mots, juste à travers le regard et le sourire. De la même manière que, dans le silence des retraites, les méditants se sourient et se rejoignent dans le silence de la prière. Je crois de plus en plus qu’entre chrétiens on se reconnaît comme faisant partie d’une même famille. Je vais donc aborder tout de suite mon rapport au Christ avec vous. Et pour moi cela s’appelle :

« Vivre avec la grâce »

Être chrétien, c’est être béni, c’est avoir reçu la grâce de l’amour divin. Je suis toujours émue lorsque j’entre en relation avec cet amour incommensurable dans ma vie. Telle que je suis, je suis aimée, sans rien faire, ni même prouver, je suis aimée. Je n’ai pas à forcer, je n’ai pas à travailler, je suis aimée. Et cet amour est tellement puissant, il déborde tellement qu’il me met en route, il m’amène à progresser vers plus d’amour. Lorsque je me retourne et que je regarde ma vie passée, je vois à quel point j’ai été protégée de par mon baptême et comment cette grâce d’amour ne m’a jamais abandonnée. Je l’ai toujours sentie sans toujours pouvoir la nommer si explicitement, mais je reconnais aujourd’hui comment j’ai été aimée et portée par Dieu à tout moment.

J’ai été émue aussi de constater toute la dimension de la liberté dont je jouis comme humaine dans mon rapport au Christ et au Père. J’ai compris comment je n’avais pas à être méritante de cet amour, mais tout simplement à l’accueillir. Et ce positionnement intérieur m’amène à mieux m’accepter, à être bienveillante envers moi-même et mes proches. Je peux regarder mes pauvretés intérieures sans me sentir menacée, je peux aborder mes ombres et les épreuves comme des occasions, je peux laisser tomber davantage mes masques parce que je me sens en sécurité. Comme je sens moins le besoin de prouver que je suis quelqu’un, j’accède à des relations plus authentiques. Je peux goûter davantage l’instant présent.

Se reconnaître comme pécheur signifie pour moi une possibilité : me voir comme une humaine en devenir de plus d’amour : Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guérie. Pour moi ce consentement à la guérison dans la relation eucharistique me parle à la fois de ce sentiment de me sentir aimée au-delà de tout et aussi d’être portée par cet amour du Christ.

Lors d’une retraite chez les moines, au moment de la communion, en entrant dans ce mystère et en m’abandonnant, j’ai senti les tensions de ma nuque se détendre à un point tel que ma tête s’inclinait comme ces hommes qui priaient. Ce geste d’humilité qu’on les voit poser, je l’ai compris de l’intérieur. Non pas comme celui d’un abaissement servile, mais comme la possibilité de me déposer complètement en Dieu, quel soulagement. Évidemment, je l’oublie trop souvent…

Dans ce consentement, je reconnais aussi que je suis un être en progression, en devenir. Je n’ai pas à être parfaite, à essayer de me sauver moi-même.

Mon grand-père m’a d’ailleurs légué en cadeau ce message tout simple avant de mourir : « Fais de ton mieux Sylvie, personne ne t’en demande davantage ».

Chaque instant est porteur, chaque instant est une occasion de m’inscrire dans cette relation de confiance au divin et d’être avec cet instant, rien de plus. Pas tout ce bavardage sur ce que j’ai à faire, ce que je devrais faire, mais simplement être en rencontre avec.

Voilà une aspiration : être en chemin, c’est me rendre disponible aux invitations de la vie, et combien de fois je suis résistante, et encore pire, inconsciente de l’être. Ce qui m’est demandé c’est de faire de mon mieux. Combien bienveillantes ces paroles étaient pour moi, sans cesse je les réentends. Le Seigneur est passé par mon parrain pour m’adresser ce simple et troublant témoignage de sagesse. Combien de fois je me suis proposé un programme qui était inaccessible, alors que j’avais seulement à faire de mon mieux, à me rendre disponible.

Je suis aimée et mon engagement est la conséquence de ce trop-plein d’amour, qui se révèle dans le partage. Le Christ me demande de lâcher le contrôle et d’entrer dans ma vie, de me laisser aimer et transformer par lui. Me rendre disponible à cette expérience intérieure. J’aurais le goût de faire un parallèle avec mes grossesses. Lorsque j’étais enceinte, j’étais fascinée de constater à quel point la vie dans toute son intelligence intrinsèque se développait en moi sans que j’aie quoi que ce soit à y voir. Lors de mes deux grossesses, j’ai été amenée à prendre le lit plusieurs semaines pour que mes filles arrivent à terme. Ce fut toute une leçon de vie. Abandonner pour un temps le travail, ne plus rien faire, ne plus pouvoir rien décider, attendre, juste cela attendre, et me rendre complètement disponible pour que la vie se passe en moi et à travers moi. Attendre, c’est entrer dans l’espérance et dans le dessein de Dieu sur soi. Lâcher le contrôle, collaborer à un mystère plus grand que soi, qui nous dépasse, et entrer dans une profonde confiance que Dieu sait mieux que moi ce qui est juste pour moi. Combien de fois, j’ai expérimenté que ma perception était bien limitée et que la vie pouvait m’offrir bien plus que ce que j’avais entrevu. Mais pour cela il existe pour moi une condition préalable qui est de s’engager dans la confiance et dans la conscience que Dieu pourvoira à tout.

Je ne laisse pas pour autant mon gros bon sens et mon esprit critique de côté, non. Et il m’est particulièrement utile pour regarder ce qui fait obstacle dans ma personne et autour de moi à ce que la vie se manifeste avec justesse et fluidité. La foi me permet d’ouvrir mon esprit, de guérir des blessures, d’entrer dans une plus grande fermeté face aux gestes que j’ai à poser. Plus ma foi grandit et plus je deviens concrète, plus j’ai la tête froide et le cœur à la bonne place. Plus j’ai le courage de dénoncer ce qui ne va pas à mon travail, dans ma famille, dans mes engagements.

Je côtoie la souffrance de bien des façons dans mon travail. Je rencontre des gens qui vivent de grands drames humains. Selon moi, le plus grand entre tous est celui de la perte de sens et du manque d’amour. Les épreuves peuvent nous broyer intérieurement, mais la plus grande des détresses est celle où l’amour est mort en soi.

Souvent on me demande : comment fais-tu pour faire ce travail d’accompagnement (je travaille avec les gens vivant des deuils et des passages de vie) ? C’est ma profonde confiance qu’il y a une place pour tous, une possibilité d’émergence pour tous, une possibilité d’amour pour tous. Et régulièrement j’assiste à des petits miracles de grâce dans la vie des gens que j’accompagne et cela est une nourriture de foi extraordinaire. Je ne vous parle pas ici de conversion, je vous parle des miracles de la vie comme des ouvertures de conscience, des réconciliations, des pardons, des guérisons intérieures, des réorientations de vie…

Ce qui me donne la force surtout face aux grandes détresses que je rencontre (dépression, tentatives de suicide, désarroi d’un orphelin, séparation d’une famille), c’est que je demande l’assistance de Dieu dans mon bureau. Je ne fais pas de l’accompagnement spirituel, mais je me nourris spirituellement pour faire mon travail. Avant de commencer, je demande assistance, quand je ne sais plus, je demande assistance. Je prie pour mes clients et j’offre régulièrement mes souffrances en union avec les leurs. Ça me procure énormément de force intérieure et aussi des révélations intimes qui m’aident à dépasser mes difficultés personnelles.

Je n’ai pas le temps de prier longuement, mais je pose régulièrement des pierres sur ma route en ce sens. Ma vie devient une grande prière. Dieu nous parle à chacun dans l’intimité de notre cœur, suis-je capable de me mettre à l’écoute de cette voix intime ? Suis-je capable de me rendre disponible ? Saint Benoît disait : Écoute.

Le bavardage incessant du mental, les bruits constants du quotidien… Demeurer à l’écoute, vigilant, tourné vers l’intérieur est une expérience difficile.

Dans cette période-ci de ma vie, ce n’est pas en me retirant de mon quotidien dans un lieu protégé que j’entre en relation avec Dieu (ah, si parfois, je le fais environ une fois par trois mois), mais surtout dans la manière dont la vie m’interpelle à travers les demandes de mes enfants, leurs regards sur la vie. Dieu m’interpelle aussi dans la personne d’un client qui m’invite à entrer en relation avec lui et dans ce qu’il interpelle dans ma propre dimension humaine.

Conclusion

Je suis très inquiète pour l’humanité. Je trouve qu’en voulant tout contrôler, les hommes ont perdu le sens du sacré et la confiance profonde dans la Vie. Le contrôle, le désir aveugle de tout ramener vers soi, de vouloir tout garder, les visions de courte vue au niveau économique, politique, environnemental… Toutes ces choses dont nous sommes témoins, souvent impuissants et dont vous connaissez les rouages sûrement beaucoup mieux que moi.

Et pourtant, j’entretiens en moi la flamme de l’espoir et de la prière, je pense que si individuellement et communautairement nous prions pour l’humanité la Vie sera plus forte. Je crois que nous pouvons, par nos pensées, nos prières et nos actes, renverser ce qui nous semble parfois comme un compte à rebours. Nous sommes en des temps où la promesse de Résurrection prend tout son sens, et moi en tant que femme et chrétienne je veux y croire, je veux collaborer à cette possibilité. Je veux y croire pour mes enfants et pour nous tous.

 

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