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L'Autre Parole
Yvette Laprise


Je me sens vraiment dans la même lignée que celles qui ont précédé, puisque je suis femme. Je vais essayer de ne pas répéter ce qu’elles ont dit. On pourrait quand même découvrir que les femmes ont encore des cordes à leur arc. Je vous prie de remarquer que, dans mon texte, le féminin englobe le masculin.

L’Autre Parole est une collective de femmes féministes et chré­tiennes actives au Québec depuis 1976. On sait que 1975 a été l’Année de la femme, ça a commencé à bouger. Les premières femmes canadiennes sont admises au rang de théologien, comme professeures dans les départements et les facultés de théologie, c’est du neuf. Monique Dumais, qui est la fondatrice de L’Autre Parole, était l’une de celles-là. Dans son université, l’Université du Québec à Rimouski, elle a eu l’idée de dire : si on prenait notre place pour de bon, les femmes dans l’Église, et que nous ayons accès aussi au sacré. Elle a lancé un appel aux autres théologiennes, et Montréal et Sherbrooke ont répondu. C’est ainsi que com­mence la collective, qui n’a pas tardé à prendre de l’expansion à travers le Québec.

C’est un lieu majeur de développement, de diffusion, de vulgarisation de la pensée critique sur les femmes et la religion, qui contribue à la mise en place de pratiques féministes religieuses alternatives. La spécificité plus grande, peut-être, de L’Autre Parole, c’est qu’elle revoit les textes et l’Écriture, et les féminise, les met au féminin. Et en même temps elle fait des célébrations… sans… curé.

Grâce à la collective, des femmes de plus en plus nombreuses oseront rompre leur isolement, libérer leur parole, vivre la sororité et la solidarité. La caractéristique de L’Autre Parole : je le disais, elle a voulu dès le début que ce soit un travail solidaire. Donc on fait partie de l’Autre Parole dans les groupes et non pas individuellement. Le partage en petits groupes, c’est la pierre d’assise de la collective, qui devient un lieu de support, d’échanges, de vérification et d’élaboration d’une parole autre.

La coordination de la collective est assurée par des représen­tantes de chacun des groupes, et un colloque nous réunit chaque année sous un thème différent. Par conséquent nous n’avons pas de hiérarchie, puis ça va bien !

Nous avons un bulletin de liaison, qui vient de publier son centième numéro, et qui rejoint pas mal de monde à travers le Québec, et même traverse l’océan.

Depuis sa création, la collective affirme son féminisme en se faisant solidaire des luttes et des revendications du mouvement des femmes, parce que L’Autre Parole, c’est un mouvement de femmes féministes et chrétiennes. Cela en étonne plusieurs, parce que féministe et chrétienne, ça ne va pas toujours ensemble. Avec le temps, il s’est créé un espace nous permettant de porter un regard neuf sur le monde, de prendre autrement la parole en public (parce que nous avons organisé certaines célébrations publiques) et de participer à l’invention de manières alternatives de vivre en Église. Voilà pour l’orientation.

Souffrance en Église

Ce qui nous est source de souffrance dans l’Église aujourd’hui, on en a parlé avant moi, je pense que je n’irai pas en sens contraire. L’Autre Parole remet en cause de façon radicale les différentes institutions patriarcales qui, au nom de traditions religieuses, briment les femmes dans leurs aspirations à vivre leur pleine humanité. Cette remise en cause implique un sérieux effort pour débusquer les biais sexistes des approches utilisées en théologie, déconstruire le savoir traditionnel masculin, construire des outils nouveaux qui rendent compte de la présence des femmes. Je pense aussi à certains concepts à déconstruire, comme patriarcat, société, culture, privé et public, le contrôle des hommes ou de certains hommes, sexisme, approches discrimi­na­toires de la réalité fondées sur la hiérarchisation des sexes et la dévalorisation du sexe féminin par rapport au masculin; l’androcentrisme, approche du réel à partir du seul point de vue des sujets de sexe masculin, et qui universalise ce point de vue (parce que les gens pensent que c’est pareil pour les femmes et qu’on n’a pas besoin de s’en occuper); la division sexuelle du travail dans l’Église : fondée sur un accaparement masculin du sacré, elle empêche l’avènement de l’égalité entre les sexes et, ainsi, la participation continue des femmes à la vie ecclésiale ne transforme pas significativement cette institution patriarcale. Pour nous, la participation des femmes à la vie ecclésiale, tout en ayant une signification propre, contribue directement à la reproduction du pouvoir clérical, parce que dans cette institution, les femmes sont soumises à des rapports d’appropriation. Dans ce cadre restreint de la vie ecclésiale, il est difficile pour les femmes de prendre conscience de leur aliénation. Pour penser et oser le changement, elles doivent se donner des lieux autonomes de réflexion et d’action. L’Autre Parole est l’un de ces lieux.

Germe d'espérance ?

Ce qui est germe d’espérance pour nous… Est-ce qu’il y en a ? L’Autre Parole s’inscrit dans la tradition chrétienne d’une ekklésia en devenir. Dans une communauté de disciples égales, chacune porteuse d’une parole vivante, qui stimule une praxis de libération et refuse toute domination. Ce pari de nous identifier comme féministes et chrétiennes nous amène, avec d’autres, à afficher une option fondamentale pour la justice, l’égalité et la sororité. Alors, pour nous aider à cette espérance, eh bien, je vais quelques lignes d'un article paru dans notre numéro 100, que j’ai entre les mains, qui parle des perspectives d’avenir pour l’Église.

« L’Église de demain sera bien différente de celle que l’on connaît présentement. Elle ressemblera sans doute beaucoup plus à ce qui existait aux premiers temps du christianisme. Au lieu de structures imposantes pour rassembler les chrétiens , on y retrouvera des maisons, des cuisines, des salons, qui accueilleront des petits groupes, des ami-e-s qui viennent partager leur vécu.

« On y parlera des vrais besoins, de situations de travail, de conflits à gérer…mais aussi de situations politiques, de tensions mondiales, de l’environnement… Avant tout, l’Église de demain sera surtout un lieu privilégié où l’on discutera et priera ensemble à la lumière de l’Évangile. On cherchera à mettre en œuvre des moyens pour s’engager plus entièrement dans la construction d’un monde centré sur des valeurs de partage, d’amitié, d’amour.

« Les sacrements seront également vécus autrement. Pour le moment, ils font, dans l’ensemble, plutôt partie de la culture…Plusieurs d’entre nous sont baptisés, confirmés, mariés…sans être liés aux bases mêmes de la foi. Dans la projection d’une Église pour demain, les sacrements ne seraient plus perçus comme de simples rites sociaux mais plutôt comme de véritables Signes de l’amour de Dieu.

« L’engagement pourrait reprendre un sens qui s’est perdu. Aujourd’hui on est humaniste, ce qui est déjà bien, mais qu’en serait-il si tous les gestes de gratuité que nous posons l’étaient dans un esprit de fraternité et de sororité chrétiennes, sous le signe d’un amour plus grand encore – celui d’un amour qui rassemble tous les peuples dans une seule et grande famille. Croire qu’un tel avenir est possible pour l’univers entier, n’est-ce pas déjà entrevoir le projet d’avenir souhaité pour l’Église.

« Pour ce qui est de la place des femmes dans l’Église, il n’en sera même plus question dans l’Église de demain. Au cœur de cette Église les tâches ne seront plus liées au sexe des hommes et des femmes mais aux capacités et aux talents de chacun et de chacune. Le respect profond de la personne, de ses dons à mettre au service des autres seront les seuls critères utilisés pour déterminer les rôles de chacun et chacune. » (Extrait du texte de Denyse Marleau, L’autre Parole, no 100 , hiver 2004)

En terminant, je dirais, pour paraphraser le titre de la rencontre d’aujourd’hui : entendez-vous la voix du peuple de Dieu ? Merci.

 

http://www.er.uqam.ca/nobel/r22734/

 

 

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