Livres
du mois
FéVRIER
2010
Albert Schweitzer, Agir. 21 sermons sur les
missions et l’humanitaire. Traduction,
introduction et postface de Jean-Paul Sorg.
Éditions Ampelos, 2009, 191 pages.
Une parole et un engagement prophétiques
N’est-ce pas une gageure de publier, en ces temps où
tout se renouvelle sans cesse, un recueil de
sermons vieux d’un siècle et en plus consacrés à
des questions missionnaires ? De fait, l’ouvrage
est d’une surprenante actualité théologique,
philosophique et sociopolitique, ouvrant sur des
perspectives d’une rare lucidité et néanmoins
chargées d’espérance. À l’image exotique du
grand docteur blanc de Lambaréné se substitue,
au fil de ces prédications, la figure d’un homme
très proche qui a tenté, avec autant de
compréhension que d’exigence, de dépasser les
contradictions entre le christianisme et le
monde contemporain. Croyant éclairé, précurseur
de la cause humanitaire et initiateur d’un « altermondialisme »
d’inspiration chrétienne, Albert Schweitzer a
posé d’utiles jalons pour le christianisme de
demain.
Prononcés en allemand et jusqu’à présent inédits en
français, ces sermons bénéficient d’une
excellente traduction ainsi que d’une
présentation et d’une postface de Jean-Paul Sorg.
L’introduction justifie le regroupement de trois
lots de prédications : le premier porte sur les
missions chrétiennes dans les pays d’outre-mer,
le second sur la mission dite intérieure vouée à
promouvoir une forme de christianisme social, et
le dernier sur les engagements bénévoles ou
tâches « secondes » qui s’offrent aux fidèles en
marge de leurs obligations ordinaires. Critique
et prospective, la postface invite le lecteur à
discerner les périls et les promesses des temps
actuels, à imaginer avec audace l’avenir du
christianisme, et à participer au travail
d’enfantement d’un monde plus juste et plus
fraternel selon l’éthique laïque et universelle
esquissée par Schweitzer.
Un diagnostic sans concession
Stigmatiser en chaire la cupidité de l’Occident et
l’injustice perpétrée dans les colonies n’est
pas banal à Strasbourg autour de 1900. Au risque
d’offusquer, Schweitzer affirme que les cruautés
et les crimes commis par les conquérants et
leurs successeurs ont été innombrables dans ces
pays, des siècles durant : l’esclavage, les
invasions, les spoliations foncières, les
exactions et les répressions, le pillage des
ressources, une imposition exorbitante, etc. Des
millions d’êtres humains ont été « torturés et
assassinés sous couvert de christianisme »,
dit-il, avec l’aval d’un droit international
inique. Et ce sans contrepartie profitable :
« Qu’avons-nous apporté à ces peuples
d’outre-mer ? L’oppression, la misère, les
massacres, l’alcool et d’autres fléaux qui les
ont décimés. Ainsi se comportait l’humanité
chrétienne ; ainsi se comporte-t-elle encore. »
[1] Estimant que « le nom de Jésus est comme
blasphémé par nous auprès des païens », il fait
observer que les missions ne constituent pas
tant la « merveilleuse action de charité » qu’on
se plaît à exalter, qu’« une impérative action
de réparation des fautes du christianisme et de
l’humanité en général », une « œuvre
d’expiation ».
Son analyse de la situation sociale en Europe n’est
pas moins sombre : Schweitzer dénonce les
processus de déshumanisation qui asservissent
les pauvres et pervertissent l’ensemble des
structures de la société. Les progrès du
machinisme et l’évolution qu’ils entraînent le
rendent pessimiste : « L’industrie, qui obéit à
la puissance du capital, exploite les hommes et
les réduit à l’état de machines de production.
Elle mine leur santé, les arrache à leur terroir
pour les jeter dans les grandes villes sur le
marché du travail. Elle détruit leur vie
familiale [...] » Pour subsister, les
travailleurs sont condamnés à des tâches
répétitives qui sapent leur intériorité et leur
dignité. Les liens et les solidarités
traditionnels se défont, le cynisme se répand,
et le mépris des hommes conduit à celui de la
nature. Le christianisme s’en trouve
particulièrement affecté dans la mesure où sa
collusion avec les structures dominantes
entraîne, selon Schweitzer, une
« déchristianisation galopante » et un sentiment
de « haine contre le christianisme établi » :
« Voilà pourquoi les pauvres maudissent le
christianisme et le regardent comme la religion
de la classe possédante. » Invoquer le
matérialisme pour expliquer la désertion des
fidèles ne sert, dit-il, qu’à dissimuler les
causes réelles du désaveu.
Aujourd’hui, il est politiquement correct d’affirmer
que la décolonisation des années 60 a mis fin
aux injustices coloniales, et que la
mondialisation finira par apporter à l’humanité
la démocratie et la justice. Mais, s’il est vrai
que les relais et les formes de la domination et
de l’exploitation ont changé, les nations
puissantes et les nantis continuent partout à
exercer leur suprématie en privilégiant
outrageusement leurs propres intérêts. Que
dirait Schweitzer des manœuvres et des guerres
qui, sous le prétexte fallacieux de défendre les
droits de l’homme et la liberté politique, sont
d’abord menées pour le contrôle des matières
premières, des ressources énergétiques, et des
profits que génère le marché mondial ? Que
dirait-il du gaspillage des richesses
naturelles, de la destruction de la biosphère et
de la dévastation du patrimoine culturel de
l’humanité au profit de minorités favorisées ?
Il n’appartient à personne de répondre à sa
place, mais sa critique de la colonisation et du
système industriel et marchand n’est pas
dépourvue de pertinence face aux méfaits du
capitalisme financiarisé qui ruine actuellement
nos sociétés et la planète.
Combattre la souffrance et la fatalité
Rien n’est écrit par Dieu, affirme Schweitzer, et il
n’y a pas de fatalité. L’homme est libre et
responsable de son existence, et le monde sera
ce que l’humanité en fera. Du point de vue
philosophique, cette position annonce celle que
développeront plus tard le personnalisme et
l’existentialisme. « La volonté est ce qu’il y a
de plus fondamental dans l’être humain » dit-il,
et il revient à chacun de se mobiliser pour
rendre la société plus humaine. Disserter à
perte de vue des bienfaits à attendre du bon
plaisir de Dieu est peine perdue, ainsi que de
disserter du mal que commettent les hommes, et
ce pour la double raison qu’il s’agit de
mystères insondables et qu’aucun discours ne
saurait avoir par lui-même une quelconque
efficacité. C’est par l’action que transite le
salut selon Schweitzer qui, sans craindre de
choquer, va jusqu’à appliquer ce principe à sa
foi : « Mon expérience dans la vie quotidienne
m’a appris ceci : les œuvres ne viennent pas de
la foi, c’est la foi qui vient des œuvres. »
En même temps que Schweitzer identifie sans ambages l’origine des maux
dont souffre l’humanité, incriminant en
particulier l’exploitation et l’oppression
exercées par les structures coloniales et
capitalistes, il se préoccupe d’y remédier sans
rien céder aux mouvements politiques et
syndicaux qui prônent le recours aux seuls
rapports de force. La violence reproduit et
exacerbe, dit-il, les antagonismes au lieu
d’aider à les surmonter.
Pour restaurer l’humanité asservie et déchirée,
et pour permettre au christianisme de témoigner
de sa vérité, il n’existe pas d’autre voie,
selon lui, que celle des œuvres de miséricorde
et de réconciliation prescrites par l’évangile :
« C’est en portant secours à ceux qui sont
exclus et en les réconciliant avec le genre
humain que le christianisme trouve sa
justification. » Chacun est invité à devenir,
comme le bon Samaritain, le prochain de ceux qui
souffrent. L’immensité de la misère du monde
n’excuse pas l’insensibilité et l’inaction, car
chaque être humain est responsable de tous, les
plus favorisés devant se dévouer aux déshérités
en contrepartie des avantages dont ils
jouissent.
Se méfiant des projections idéologiques ou religieuses
abstraites et des grandes institutions,
Schweitzer donne la priorité à la conversion
personnelle : d’abord se libérer des pièges de
la richesse et du pouvoir, pour ensuite aider
les autres et la société à s’en libérer
également. « Nous devons avoir le courage de
nous opposer à l’esprit de notre temps, dit-il,
et par nos paroles, nos réflexions, par notre
action éducative, travailler à former une autre
mentalité. » Contre la démission qu’impose à
l’humanité actuelle la rationalité qui la
gouverne au nom d’un destin prétendu
incontournable, Schweitzer rappelle que le monde
est fait pour l’homme, et non l’homme pour tel
ou tel système économique ou politique, voire
religieux. Qu’il s’agit d’un combat inégal ne
fait pas de doute, mais David a vaincu Goliath
et les engagements les plus modestes peuvent
mener aux résultats à première vue les plus
improbables : « Qu’il nous suffise de savoir que
rien de ce que nous faisons pour le Christ n’est
vain et que par son esprit, sa grâce, une grande
chose se prépare à partir d’une multitude de
petites choses. »
La médiation des structures religieuses
Le jugement porté par Schweitzer sur le paganisme est
moins perspicace. Il reflète l’ethnocentrisme
européen et les prétentions hégémoniques du
christianisme de son époque. Tout en déplorant
la médiocrité des revues missionnaires, il en
adopte certains préjugés, opposant les dérives
du paganisme à l’idéal évangélique coupé des
maux qui l’accompagnent souvent. À présent
qu’aucune forme historique du christianisme ne
peut plus s’arroger l’exclusivité de l’esprit
évangélique et qu’il est accepté que d’autres
religions contribuent à leur manière au salut
des hommes, on peut le regretter. Mais le
comportement de Schweitzer à l’égard des païens
n’en a pas moins été exemplaire.
L’évangélisation ne constitue pas, pour lui, à
une entreprise de conquête. Une seule chose lui
importe : témoigner de l’amour de Dieu en
libérant les humains des entraves qui les
empêchent de vivre spirituellement et
physiquement heureux. Jésus n’avait-il pas
enjoint à ses disciples, bien que la fin des
temps semblait proche, de guérir les malades en
chassant leurs « démons » en même temps que
d’annoncer la bonne nouvelle ? « Action
missionnaire signifie action de secourir. [...]
Que les gens se laissent baptiser ou non, cela
est presque indifférent. »
Mais relativiser la religion ne signifie pas en
minimiser l’essentiel. Bien qu’interdit de
prédication par les Missions Évangéliques de
Paris en raison de son libéralisme, Schweitzer
n’a jamais cessé de prêcher à Lambaréné. Il
pense que la prééminence de l’amour qui
caractérise en principe le christianisme en fait
la religion la plus humaine, voire la plus
haute. « Pour moi, le christianisme représente
la religion unique parce que son fondateur,
entre tous les personnages qui ont fondé une
religion, est le plus « homme » [...], et parce
que tout ce qui joue par ailleurs un rôle
capital au sein des religions, comme les dogmes,
les formules incantatoires de la foi, le rituel
des cultes, n’avait pas d’intérêt à ses yeux. »
En dépit de ses critiques, il défend avec
conviction les Églises et leurs activités
missionnaires. Ne faut-il pas porter à leur
crédit d’avoir été les porte-parole de
l’évangile à travers les siècles, d’avoir libéré
une multitude d’hommes des « terreurs
primitives » et des maladies provoquées par
leurs « démons », d’avoir produit des œuvres
caritatives exceptionnelles, notamment dans les
domaines de la santé et de l’éducation, et
d’avoir prêché l’égale dignité de tous les
humains ?
Le Dieu dont témoigne Schweitzer dans ses sermons
n’est pas la toute-puissante et omnisciente
Trinité qui surplombe le christianisme
historique, entité abstraite qu’il laisse aux
spéculations théologiques. Et pas davantage la
divinité trop souvent présentée comme assoiffée
du culte organisé à sa gloire, et exigeant de
ses élus une soumission servile aux dogmes et à
la moralité conventionnels. Son Dieu est en
toute simplicité la source de vie, d’amour et de
salut à laquelle aspirent tous les hommes en
leur for intérieur, y compris nos contemporains
lassés par une religion qui prétend expliquer
l’inexplicable et encadrer la liberté. Dès lors
la foi n’est-elle pas pour Schweitzer une
compilation de croyances et de rites, mais une
expérience révolutionnaire de l’existence menée
à la lumière de l’exemple donné par Jésus. S’il
n’a jamais construit de temple à Lambaréné,
c’est parce qu’il estimait que les soins
dispensés à l’hôpital parlaient de son Dieu bien
mieux que les discours prononcés en chaire. Au
plan œcuménique, il a préconisé que des actions
réalisées en commun se substituent aux querelles
doctrinales.
L’évangile comme avenir du christianisme [2]
Suivre Jésus sur les chemins qui sont les nôtres,
telle est en fin de compte l’unique précepte à
observer, déclare Schweitzer. Après avoir
consacré de longues années à étudier ce que la
théologie et la philosophie ont produit de
meilleur du point de vue intellectuel, il
conclut que la connaissance de Dieu issue des
actes est plus lumineuse que tous les savoirs
érudits. Et ce parce qu’elle relève directement
de l’amour divin qui inspire l’action : « Un
homme simple, mais qui est agissant, connaît
Dieu et tous ses mystères mieux que les plus
grands penseurs. » Vivre en communion avec le
Christ mort et ressuscité consiste pour
Schweitzer en une intime et efficace communauté
de volonté, le croyant faisant sienne la volonté
qui a animé Jésus durant sa vie et qui le
maintient vivant par delà sa mort. La vérité de
cette union ne s’évalue pas à l’aune des
doctrines, mais à ses fruits : « L’esprit de
Jésus nous commande d’être toujours doux et
patients avec les hommes qui sont dans la
détresse, surtout au moment où nous pensons
avoir des raisons naturelles de les accabler de
reproches. »
Schweitzer a-t-il été moins missionnaire que ses
confrères ecclésiastiques, ou plus ? La question
peut paraître oiseuse, mais la priorité qu’il a
donnée à l’humanitaire illustre l’urgence
d’engagements inédits. Pourquoi le christianisme
s’est-il englué et affadi au point de se trouver
dans le « triste état » qu’il connaît à
présent ? Les fondements de la piété n’ont pas
changé : « La religion en nous, dit Schweitzer,
c’est vivre en communauté avec Dieu et par là se
trouver libéré du monde, tout en lui restant
subordonné. Nous unir dans notre finitude avec
l’infini ; dans notre temporalité avec
l’éternité ; dans notre imperfection être saisi
par ce qui est parfait ; dans notre volonté
confuse et fautive, être attiré par la volonté
supérieure, sans faute [...]. » Mais la foi en
Dieu ne se concrétise qu’à travers la foi en
l’homme et le service d’autrui. La piété conduit
d’abord à compatir aux souffrances matérielles
et spirituelles des autres, à les soulager, à
devenir pleinement humain parmi les hommes à
l’image du Christ. « C’est à leur humanité qu’on
mesurera leur religion. La fin ultime de la
piété est l’accomplissement de l’humain en
l’homme. »
C’est au nom de l’évangile, et non par renoncement ou
déviation, que la vocation missionnaire de
Schweitzer s’est progressivement transformée en
vocation humanitaire, sur le terrain et selon
les besoins se manifestant à ce niveau. Dans la
postface, Jean-Paul Sorg situe cette évolution
dans l’histoire : « Ce n’est pas la fin du
christianisme, ce n’est que le crépuscule de sa
forme religieuse, une forme qu’il a prise et
fixée dans la civilisation européenne construite
sur les ruines – et le paradigme – de l’empire
romain. » Le christianisme vit à travers ses
métamorphoses, poursuit Sorg, marqué par les
vicissitudes de l’histoire en même temps que
conduit par l’esprit : « Il n’est pas donné dans
son essence et son excellence définitive à
l’origine [...]. Non, le christianisme, comme
toutes les autres religions, est ce que les
hommes en font au fur et à mesure. [...]
En langage biblique, c’est à ses fruits que l’on
reconnaît la qualité de l’arbre. C’est à la
valeur des actions et œuvres qu’il a inspirées
que le christianisme sera jugé. » Dépassant la
religion sans la renier, la « mission » telle
que Schweitzer la concevait s’élargit en une
éthique sécularisée du respect de la vie et de
l’attention bienveillante à autrui.
Jean-Marie Kohler
www.recherche-plurielle.net
[1] Toutes les citations dans ce texte sont
extraites du livre recensé.
[2] Le terme évangile renvoie ici aux
préceptes du Christ, à l’opposé des positions
sectaires de type évangéliste.
[ RETOUR ]