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JUILLET  2009

Alain Ambeault, c.s.v., Lise Baroni Dansereau, Yvonne Bergeron, Lucien Lemieux, Marco Veilleux, Dissidence, résistance et communion en Église, sous la direction d’Yvon Métras. Montréal, Novalis, 2009, 164 pages.

Même si l’Église catholique est un lieu privilégié de dialogue et de liberté, son magistère a bien du mal à s’accommoder de quelque  forme de dissidence ou de résistance. Tout écart du discours officiel ou des pratiques dûment autorisées par le magistère, et particulièrement par l’autorité centrale du Vatican, est perçu comme un obstacle à l’unité, sinon comme une attaque ennemie, mais jamais comme une forme d’enrichissement. Et il est souvent suivi de condamnations ou de sanctions.

Il faut savoir gré à Yvon Métras, de Novalis,  d’avoir réuni cinq auteurs bien qualifiés pour réfléchir à cette question de la dissidence ou de la résistance dans l’Église. L’ouvrage n’est pas volumineux, mais il est riche. Les cinq auteurs constatent tous que la dissidence et la résistance sont des courants qui ont toujours existé dans l’Église et qui sont nécessaires à sa vitalité, mais qui ont repris de la vigueur ces dernières années parce que son mode de fonctionnement autoritaire, mal accepté aujourd’hui, lui a fait perdre beaucoup de crédibilité.

Lucien Lemieux, historien, montre que la dissidence et la résistance existent depuis les tout débuts. Jésus et ses Apôtres ont été des dissidents du judaïsme, et on connaît la dissidence de Paul face à Pierre. Les manifestations de dissidence apparaissent et sont nécessaires quand la structure ecclésiastique et l’affirmation de son autorité ont priorité sur l’annonce de l’Évangile. La dissidence est parfois le fait d’éclaireurs et parfois le fait de personnes en autorité (comme on a pu le constater récemment, lorsque le pape Benoît XVI a levé l’excommunication des quatre évêques intégristes ordonnés par Mgr Lefebvre et que de nombreux évêques ont manifesté leur étonnement, pour ne pas dire leur désaccord). L’auteur rappelle que l’encyclique Humanae vitae n’a pas, lors de sa publication en 1968, reçu un accueil unanime des différents épiscopats du monde. De toute façon, la discussion et le désaccord sont essentiels à la vie de l’Église, car ils rendent possibles la solidarité et le dialogue. Le conformisme et l’uniformité  ne peuvent qu’empêcher le progrès et compromettre l’entreprise théologique. L’auteur rappelle le rôle important joué à Vatican II par des théologiens dissidents comme les Congar, Chenu, Rahner et d’autres.

Les théologiennes Lise Baroni Dansereau et Yvonne Bergeron parlent plutôt de résistance que de dissidence, car la résistance est plus chargée d’espérance et a un aspect plus constructif. Elles proposent donc une théologie de la résistance dont les fondements sont inscrits dans la Bible. Bien fondée, leur contribution me paraît importante.

Parce que la perte de crédibilité de l’organisation ecclésiale est profonde et atteint surtout les femmes, elles lancent un appel au changement, voire à la révolution pour mettre fin à un système qui exclut les femmes. Elles dénoncent, comme des groupes de femmes l’ont fait depuis quatre décennies, un mode d’organisation ecclésiale autoritaire, répressif et violent. «La situation est sérieuse, écrivent-elles, nous ne pouvons plus en rester aux réformes organisationnelles d’ajustement ou de réorganisation, il nous faut opérer une conversion radicale, une transformation sans complaisance de la culture, du droit, des structures, des statuts et des normes qui régissent la quotidienneté ecclésiale des pratiques».

Pour elles, des changements cosmétiques à la structure ne suffisent pas, il faut des changements autrement plus profonds. Quand la veuve et l’orphelin sont arbitrairement et systématiquement bafoués dans l’Ancien Testament, Dieu suscite des résistants et des résistantes dont le rôle est d’annoncer la fin de l’injustice et d’en dénoncer les causes: Moïse, libérateur de son peuple, les prophètes, qui dénoncent la perversion de la royauté et de l’institution sacerdotale, comme Jésus le fera. Une pratique de résistance ouverte et éclairée ne peut que servir l’Église et lui permettre d’annoncer son message de libération. Et quand l’Église s’écarte de sa mission ou que son organisation interne occulte sa mission de libération, les fidèles ont un devoir de résistance.

La gouvernance ecclésiale est faite de trois magistères s’exerçant à des niveaux différents : celui des ministres ordonnés, celui des fidèles et le magistère d’expertise (services de la théologie), et un devoir de résistance est dévolu à chaque niveau.  Les auteurs insistent particulièrement sur la résistance nécessaire des femmes engagées en Église. Celles-ci ont le devoir de résister au dirigisme et à l’autoritarisme, et de refuser les injustices, les inégalités et l’immobilisme qui compromettent l’action de l’Église. La résistance des femmes doit être imaginative et capable d’instaurer de nouvelles pratiques, mais pour être efficace, elle a besoin de la solidarité de toute la communauté ecclésiale.

Sous le titre Liberté de parole, un espace à occuper, Alain Ambeault souligne l’urgence de créer des lieux de dialogue dans l’Église catholique d’ici. «La liberté de parole en Église n’est pas un droit, elle est une condition pour que l’Église soit telle». Mais quand on l’exerce, on risque de ne pas être écouté ou d’être exclu. Il rappelle les deux expériences malheureuses qu’il a eues, en 2006, d’abord, comme membre du Forum André-Naud à partir de la déclaration publique de ce groupe sur la position de l’Église institutionnelle par rapport aux personnes homosexuelles, et aussi comme président de la Conférence religieuse canadienne quand cet organisme a adressé un  message aux évêques du Québec à la veille de la visite ad limina de ceux-ci à Rome.

C’est comme homme d’Église (il est prêtre et religieux, et membre du Conseil général des Clercs de Saint-Viateur) qu’il réfléchit à l’importance de la liberté de parole à l’intérieur de l’Église. Pour lui, la liberté de parole est un besoin ecclésial historiquement fondé. Les personnes qui prennent la parole en Église assument leur responsabilité baptismale dans un monde où les rapports entre les personnes ont bien changé et où le clivage s’accentue entre les hommes et les femmes d’aujourd’hui et une Église aux comportements autoritaires dont le pouvoir est en un seul lieu et entre les mains du seul genre masculin.

Notre Église, pour redevenir crédible, doit revoir les rapports qui se sont établis entre ses membres et s’interroger sur les conséquences graves d’une centralisation romaine de la pensée et  du développement d’un agir uniforme. La question de la dissidence fait naître la question de la fidélité. La dissidence n’est pas un espace permanent, mais un lieu de passage, la recherche d’une fidélité tant au réel qu’aux valeurs évangéliques et non le cloisonnement dans un seul courant de pensée. À condition, bien sûr, que l’institution demeure ouverte et accessible à tous les membres du peuple de Dieu, y compris les personnes à la marge. Je ne me souviens plus quel penseur a écrit que, lorsqu’on ferme sa porte à l’erreur de façon trop étanche, on empêche aussi la vérité de passer. En fermant sa porte à la liberté de parole, l’Église la fermerait à toute parole prophétique. La pire crise de l’Église catholique romaine d’ici est celle de ses solidarités; elle ne rend apparente que sa solidarité aux autorités romaines alors que nos pasteurs devraient engager un dialogue avec les hommes et les femmes d’ici.

Enfin, Marco Veilleux dans un texte intitulé La dissidence comme pratique de recomposition de la communion ecclésiale, écrit que, pour un homme de sa génération (il est dans la mi-trentaine), la dissidence est « le seul chemin praticable vers une authentique communion ecclésiale ». Et l’Église dont il parle est l’Église locale, l’Église du Québec, qui est influencée et marquée par le monde dans lequel elle est insérée.

Pour lui, la dissidence est la volonté de sauvegarde et de renouvellement de ce dialogue vivant entre une Église locale et le monde. Vatican II a remis en valeur la reconnaissance et l’affirmation de l’Église locale, mais cela est chose du passé. Le désenchantement a remplacé l’enthousiasme et l’optimisme postconciliaires. Les causes, pour lui, en sont la proclamation, en 1983, du nouveau Code de droit canonique qui consacrait le centralisme romain, puis l’abandon, au Synode de 1985, de l’ecclésiologie du peuple de Dieu et la mise en oeuvre d’une interprétation conservatrice de Vatican II, et la mise au rancart de la collégialité épiscopale (corollaire de la reconnaissance de l’Église locale). On assiste alors au déclin institutionnel de l’Église du Québec. La pastorale a été remplacée par la gestion de la décroissance et les réaménagements paroissiaux selon le personnel disponible. L’avenir apparaît particulièrement sombre pour l’Église d’ici : paroisses et églises en voie de disparition, ministres peu nombreux et vieillissant, assemblées dominicales clairsemées, ressources financières de plus en plus rares, déclin des communautés religieuses, etc.

Il appartiendra dorénavant à chaque baptisé d’incarner l’Église locale, devenue un « petit troupeau », selon la belle expression de Karl Rahner, et d’annoncer l’Évangile. Avec l’appauvrissement graduel de l’Église d’ici en ressources humaines et matérielles, et avec le rétrécissement de l’assemblée chrétienne, les croyants et croyantes de la jeune génération deviendront des itinérants engagés sur des sentiers incertains dont la mission sera de rejoindre les gens là où ils sont. La seule voie qui leur est ouverte est celle de l’appropriation critique et réflexive des fondements d’une foi enracinée dans la dignité baptismale et la vie théologale qui en découle.

On doit espérer que la pauvreté ecclésiale constatée aujourd’hui verra naître un nouveau type de communion voisin proche de la dissidence.


Réjean Plamondon

 

 

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