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JANVIER  2010

André Beauchamp, L'eau et le terre me parlent d'ailleurs. Une spiritualité de l'environnement. Montréal, Novalis, 2009.

AVANT-PROPOS

Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est la question que je me pose parfois quand ma voiture reste coincée dans un bouchon sur l’autoroute 15 sud, au kilomètre 23, ou sur le boulevard Métropolitain. Quand la météo annonce une alerte au smog sur la ville de Montréal. Ou quand j’apprends que désormais plus de la moitié de l’humanité réside en milieu urbain, un milieu presque entièrement artificialisé qui suppose, pour fonctionner, un arrière-pays capable de fournir l’énergie, l’eau, l’alimentation et toutes les ressources de la vie moderne.

Entre la colère, le déni, la désespérance, la peur, l’indifférence, je cherche les voies qui me permettraient de rester humain. Je travaille en environnement depuis plus de trente ans. J’ai vu des choses affreuses et d’autres, merveilleuses. Au fond de moi, une voix me dit que notre salut ne peut pas passer seulement par la colère et, encore moins, par l’indifférence. Il faut un sursaut d’amour. Il faut convertir notre regard et trouver un autre souffle.

La question écologique est aussi, et peut-être d’abord et avant tout, une question spirituelle, comme si l’immensité du monde et du cosmos se retrouvait au centre de nous-mêmes et nous forçait à découvrir la complicité de tout notre être avec l’Univers. La question écologique est une question technique et scientifique certes, une question éthique, bien sûr, mais plus profondément encore, elle est une question spirituelle qui ébranle nos philosophies et nos religions.

Le présent livre entend proposer une spiritualité de l’environnement. Le mot « spiritualité » renvoie ici à « esprit », au sens sémitique du terme (ruah en hébreu et pneuma en grec) : la respiration, le souffle, ce qui permet de rester en vie. L’environnement est devenu un problème, c’est bien connu, mais s’il n’est qu’un problème, nous sommes perdus. L’environnement est tellement plus qu’un problème. Il est source de vie, milieu de vie, il est le socle de toute notre existence. La crise écologique dont nous prenons de plus en plus conscience s’explique par une rupture radicale de l’être humain avec le milieu écologique. On pourrait dire : un divorce, au sens si pénible de l’expérience que vivent tant de nos contemporains, une perte de l’amour. Cette rupture ne peut être absolue car alors l’être humain finirait par s’anéantir lui-même, par se suicider à force de vouloir s’affirmer.

Pour faire face à la crise écologique, il faudra déployer un effort colossal. D’abord, dans les domaines de la science et de la technique, pour mieux connaître l’environnement, ses ressources et ses faiblesses, mais surtout pour apprendre à s’y intégrer sans le détruire. Actuellement, la technique est triomphante et dure. Il lui faudra faire une importante mutation pour tenir compte du milieu écologique et de ses fragilités. Ensuite, nos sociétés auront besoin d’un sursaut politique pour arriver à penser à long terme. Les politiques actuelles sont à courte vue (quatre ans, le temps d’arriver aux prochaines élections) alors que les problèmes écologiques s’inscrivent sur une échelle de temps de cinquante ou cent ans au moins. En ce domaine, le système démocratique se révèle parfaitement inadéquat. Je ne plaide pas ici pour l’abolition de la démocratie, mais pour l’inscription de la durée dans le débat démocratique; ce qui suppose une façon différente pour le pouvoir de composer avec les médias. Enfin, pour faire face à la crise écologique, il faudra une double mutation éthique : d’une part, il s’agit de sortir du consumérisme à tout crin et, d’autre part, d’inscrire la nature dans notre horizon éthique : l’animal, la plante, l’eau, la pierre, le vent et la montagne, à la fois le paysage et l’histoire. Pour l’instant, l’éthique ne se préoccupe que de l’autre (l’autre humain, et Dieu pour les personnes croyantes.) Certes, dans la relation avec l’autre humain, l’environnement est déjà inclus par le biais du milieu humain ou encore par le biais du patrimoine. Mais il serait sain de dégager quelques principes de considération éthique proprement écologique (éthique animale, éthique de la conservation, principe de précaution, éthique de la gestion responsable, etc.) pour qu’ils apparaissent plus clairement à la conscience.

Voilà pour ce l’on pourrait appeler notre devoir. Tout cela est indispensable et urgent. Mais tout cela est insuffisant s’il n’y a pas aussi l’amour, s’il n’y a pas derrière ces attitudes un regard dégagé des contingences et capable de s’ouvrir à la gratuité, à la générosité, à la beauté.

C’est pourquoi j’ose écrire un livre sur la spiritualité de l’environnement. J’ai hésité entre « spiritualité » et « symbolique ». L’environnement est une source intarissable de symboles et ce livre s’articule autour des symboles. Le propre du symbole est de relier, de mettre ensemble, d’évoquer une réalité puis une autre, parfois la même et parfois son contraire, comme l’eau qui représente la vie et la mort. Si le symbole unit (sunbolos, en grec), son contraire, le diable (diabolos, en grec), divise. Le symbole est à la fois malléable et inépuisable. J’ai préféré le terme « spiritualité » à cause du sujet humain qui cherche à respirer; il veut cesser de suffoquer, il aspire à un nouveau souffle. « Symbolique de l’environnement » pourrait donner l’impression d’un discours à distance. « Spiritualité » me paraît ouvrir la porte à une plus grande implication. Le point de vue est moins académique et plus axé sur la mise en route de l’auteur et, je l’espère, du lecteur et de la lectrice. Une théorie symbolique de l’environnement exigerait un ouvrage de deux mille pages et conduirait nécessairement à une intrusion dans la psychanalyse et la psychologie des profondeurs. J’ai préféré m’en tenir à des évocations sommaires.

Pour ce qui est de la méthodologie, je procède de la même façon d’un chapitre à l’autre : je présente l’élément dans sa réalité écologique (ou le problème) et j’en explore la dimension symbolique. Je déploie ensuite la dimension chrétienne, tout en esquissant, très chichement je l’admets, la dimension interreligieuse.

Un tel pari est en soi toujours impossible. La question est trop vaste pour une seule personne, surtout pour l’homme que je suis, qui n’a pas une vaste culture et qui a passé l’essentiel de sa vie dans l’action. Il m’a pourtant paru impérieux de tenter l’expérience pour permettre à d’autres d’aller plus loin ensuite. On dit en anglais : work in progress. Il y a tant à faire pour explorer, ensemble et diversement, les chemins d’une spiritualité de l’environnement. Ma contribution n’est qu’un témoignage, une fenêtre ouverte à la polyphonie des voix qui voudront se joindre à la mienne.

Pour m’en tenir à un niveau simple de vulgarisation, j’ai pris appui sur un nombre limité d’ouvrages : un dictionnaire de science de Claude Allègre, Dictionnaire amoureux de la science; un dictionnaire des symboles de J. Chevalier et A. Gheerbrant; une anthologie des grands textes, Compagnons du Soleil, de Ki-Zerbo et une recherche fondamentale sur les symboles dans la Bible de Marc Girard. Je n’ai pas rappelé la longue tradition de Otto, Caillois, Eliade, Jung, Levi-Strauss, Bachelard, etc. L’appareil critique aurait été insupportable.

Mon travail est donc inachevé, il propose tout au plus un premier regard d’ensemble. Ouvrir un véritable chantier sur la spiritualité de l’environnement obligera à une exploration plus systématique des trésors de l’humanité, passés et présents.

Souhaitons-nous bonne route!

 André  Beauchamp


Pour aller plus loin, lire le premier chapitre, consulter la table des matières, commander le livre :
http://www.entrepotnumerique.com/p/9782896467020

 

 

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