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NOVEMBRE  2007
 

André Myre, Pour l’avenir du monde. La résurrection revisitée. Montréal, Éditions Fides, 2007. 265 p.
 

RAYMOND  LÉGARÉ,  CLAUDE  GIASSON :
 

Bibliste, l’auteur a consacré les deux-tiers de son livre au relevé, à l’analyse et à l’étude comparative des passages de la Bible relatifs à la résurrection. Sous cet angle, il retrace le parcours de l’espérance d’Israël soumis à l’oppression des grands empires et parfois même à celle de ses propres souverains. Cette espérance a pour objet la justice de Dieu qui s’exercera un jour, il en est certain, pour le libérer de ses oppresseurs. Sur ce point, les textes de la première Alliance (AT) emploient les mêmes mots que ceux de la seconde Alliance (NT) : la résurrection équivaut à se lever, à se réveiller du sommeil de la mort après avoir mené son combat contre les injustices des grands et avoir été vaincu en apparence.

Dans ce contexte, André Myre fait ressortir avec force l’absence de dualité corps/âme dans le langage de la résurrection employé par les auteurs du NT. Être une ombre dans le schéol, c’est être réduit à presque rien, à disparaître pour ainsi dire, tandis que selon l’espérance chrétienne Dieu recréera sous un autre statut (peumaticos dira Paul) la personne ressuscitée.

L’enquête entreprise s’oriente ensuite vers l’actualisation de la foi, passant par-dessus les siècles d’anthropologie chrétienne nourrie par la pensée de Platon et d’Aristote. Écartant la notion d’âme immortelle en attente de la résurrection de son corps, l’auteur fait plutôt appel à une anthropologie contemporaine matérialiste, où la personne se construit à partir de structures matérielles extraordinairement complexes qui rendent possibles toutes ses activités les plus spirituelles : intellection, amour altruiste, engagements sociaux, désir d’infini, d’éternité, évidemment sous la motion du Souffle de Dieu…

À la mort, tout cela disparaît, totalement détruit dans le cadavre qui se décompose. Il n’y a même plus d’ombre au schéol – une vision mythique pour qui n’envisageait pas le néant ou n’avait pas l’idée que tout devient autre. Tout disparaît de la personne qui décède, mais elle est aussitôt recréée sous un autre mode, hors du temps et de l’espace, dans la clarté de Dieu. Et cela vaudrait tout autant pour le cosmos.

André Myre se sent ici en continuité avec l’anthropologie biblique ainsi qu’avec son message éthique de combat pour la libération des opprimés. On doit dire que sa démarche correspond à celle de nombreux croyants qui éprouvent un réel malaise devant l’édifice dogmatique élevé au cours des siècles en incorporant les concepts de la philosophie grecque. Sans vouloir tout rejeter de cette inculturation de la foi dans les siècles passés, on réclame une lecture, une appréhension moins spéculative, plus proche du langage de la révélation en Jésus-Christ. Fondée sur cette approche, ne voit-on pas surgir, une sorte d’Église hors les murs, de nouveaux types de rassemblements soucieux de poursuivre les combats de Jésus. Des rassemblements qui se veulent d’Église mais en prenant leur distance d’un encadrement institutionnel rigide…

Le contenu d’un tel ouvrage ne se résume pas, on en conviendra. Ses aperçus sur l’anthropologie biblique et la place du cosmos dans une révélation actualisée, son analyse de l’influence de l’Église actuelle (véritable pièce d’anthologie), donnent à réfléchir. En ces domaines, l’auteur nous fait profiter à la fois des recherches les plus récentes de l’exégèse scientifique et de sa propre vision spirituelle approfondie au fil de ses engagements chrétiens.

Subsistent des interrogations. Une première concerne le flou (inévitable?) des développements sur la résurrection des personnes et du cosmos en Dieu. Une deuxième est d’ordre méthodologique: après qu’il ait si finement distingué l’apport de la révélation hébraïque et la part de la culture grecque dans le langage relatif au thème de la résurrection, on s’étonne de retrouver chez l’auteur, pour désigner l’Être ou Dieu, le vocabulaire propre à cette même pensée métaphysique mise au point par les anciens philosophes grecs et véhiculée par la scolastique.

Cet exercice conduit-il à un type de religion naturelle, à un humanisme renouvelé, discours agréable à entendre pour les écologistes de toutes tendances : « C’est la personnalité même du cosmos qui aura un avenir » (p.237). L’auteur précisait déjà : « La lignée remonte à la naissance de la conscience humaine » (p.226). Et pour conclure : « Dieu n’est pas strictement affaire de religion, il est affaire d’humanité » (p.227).

Cela va de soi : il faut lire dans leur contexte ces affirmations comme autant de coups de sonde prophétiques « au-delà du mur infranchissable de la mort », pour reprendre un des leitmotive de l’ouvrage. Le discours de l’auteur se veut inclusif et ne peut se satisfaire de l’impossible rêve d’une Église qui se prétend unique et exclusive gardienne des portes du royaume de Dieu. Déviant de sa route et de sa vocation ancillaire, l’Église s’est elle-même enfermée dans cet enclos clérical. Pour L’avenir du monde, il faudra peut-être qu’elle apprenne à relativiser son rôle et à voir sous un autre angle le message de la résurrection.

 

BERNARD  VAN  MEENEN :
 

Pour l’avenir du monde n’est pas un livre d’exégèse, au sens habituel du terme. C’est le livre d’un exégète, un essai, dans lequel l’auteur allie sa compétence biblique, son expérience humaine, son engagement et sa recherche de croyant. L’originalité des approches bibliques de l’auteur apparaissait déjà dans ses livres sur l’Esprit chez Saint Paul ou sur le Discours sur la Montagne chez Matthieu[1]. Cette originalité est amplement confirmée dans ce livre-ci. Elle est sensible dès la Lettre aux lectrices et lecteurs, placée en tête de l’ouvrage, et qui lui donne le « la », comme disent les musiciens.

Variations, donc, sur le thème de la résurrection. Variations car, de page en page, André Myre ne cesse de déplacer et d’enrichir le thème, par glissements successifs, pour le laisser résonner hors de ce qui a déjà été mille fois entendu. La résurrection, hors de la répétition, qu’elle soit dogmatique, catéchétique ou homilétique. La résurrection, déplacée hors du champ de vision de l’ « au-delà », auquel on la confine si aisément, bien qu’il n’y ait rien à voir. La résurrection, qui prend sa liberté au-delà des commentaires convenus et ressassés sur le « tombeau vide » ou les « apparitions » de Jésus dans les évangiles.

On l’aura compris : André Myre n’a pas écrit pour convaincre les sceptiques de haut vol, ni pour rassurer les esprits frileux. Son propos est ailleurs, différent. « Résurrection », dit l’auteur, est d’abord un terme mobilisateur : il véhicule un dynamisme qui prend corps dans une dissidence, une résistance, une contestation. « Résurrection », c’est le contraire du conformisme, qu’il soit social, politique ou religieux, car la résurrection n’est « conforme » à rien de connu, et aucun système de société ou de croyance ne peut se l’approprier ni en venir à bout. Loin de s’identifier à l’avenir supposé bienheureux des « âmes individuelles », la résurrection participe d’un souffle inextinguible, minoritaire et jamais dominant, signant la rupture avec le cynisme, la peur et l’inespoir, apanages séculaires des pouvoirs meurtriers.

C’est face à ces pouvoirs que la résurrection trouve son origine : non pas comme une « idée », ni même comme une croyance, mais comme une alternative radicale à toute force destructrice de l’humain et de son rapport au monde, hic et nunc. Une alternative, ce qui ne veut pas dire une rivalité, ni une tactique supputant la victoire. On peut en effet tout perdre en croyant Dieu vivant, et faisant vivre. Notre Dieu n’étant pas l’immortalité faite dieu, la résurrection ne répond pas à un calcul de survie au milieu des atrocités perpétrées dans l’histoire humaine. « Impossible de dire “résurrection”, écrit André Myre, sans s’opposer à ce qui meurtrit l’être humain, fait violence à la nature, contredit les dynamismes fondamentaux insérés par le “Créateur” dans son œuvre pour qu’elle évolue dans un contexte d’harmonie, de paix et de justice. Cette opposition fondamentale se manifeste dans une lignée qui traverse l’Écriture à partir de Moïse, en passant par les prophètes, en incluant le Baptiste, le Nazaréen et les auteurs des textes de la Nouvelle Alliance, ainsi que l’avenir immédiat, jusqu’à la “résurrection”, alors que les humains découvriront le sens de leur vie. Dire “résurrection”, c’est donc beaucoup plus que d’exprimer une espérance de survie personnelle, beaucoup plus que de parler d’un futur ultime. C’est considérer tout ensemble Dieu, le cosmos et l’être humain, et les situer chacun par rapport aux autres. C’est faire un choix conscient parmi les multiples façons qu’ont les humains de se comprendre, de comprendre leur monde et de comprendre Dieu » (p. 167).

L’auteur écrit ces lignes après avoir patiemment traversé l’Écriture, de la Genèse à l’Apocalypse. C’est la première partie du livre, où il suit principalement le fil conducteur des mots « (se) réveiller » et « (se) relever », lesquels ont servi de trame à notre terme de « résurrection ». Cet itinéraire biblique de « relèvement » – dont on soulignera les pages lumineuses sur les lettres de Saint Paul[2]  –, n’est pas dessiné sur une carte tombant du ciel. Il est tracé, l’auteur le montre, dans les méandres de la chair, et de la manière hébraïque de concevoir le monde, l’être humain et l’histoire, et d’y vivre la relation à Dieu. Une manière reprise et assumée entièrement par les auteurs du Nouveau Testament, qui ne cèdent pas à la tentation du dualisme entre corps (naturellement mortel) et âme (immortelle, comme il se doit). Évidemment, serait-on tenté d’ajouter, puisqu’un tel dualisme dissocierait la résurrection (la vie) et l’incarnation (le corps de chair), ce que les gnostiques avaient parfaitement compris dès le 2ième siècle, n’en déplaise à leurs émules d’aujourd’hui, qui n’en savent probablement rien.

Or justement, si l’être humain est « un », souffle et chair en deux sexes, dans son rapport à lui-même, à autrui, au monde et à Dieu, comment dire et vivre aujourd’hui « résurrection », en présence des changements de conceptions du monde, et de l’excès du mal dans l’histoire ? C’est à cette question que l’auteur consacre, courageusement et librement, la deuxième partie de son livre. Il ne s’agit pas de se livrer à un « lifting » du langage de la foi, supposé le rendre plus présentable par les temps qui courent. La résurrection, ce n’est pas une affaire promise au succès des entreprises croyantes, et de leurs systèmes de soutien. Non, il s’agit d’envisager une manière de s’inscrire aujourd’hui, en pleine finitude du monde, en pleine relativité de nos cultures et de nos sociétés, dans la lignée de ceux et celles qui ont reconnu et reconnaissent que, si rien d’humain n’a en soi et par soi le pouvoir de traverser la mort, « Dieu » demeure origine faisant vivre, sans que nous puissions prétendre savoir la fin. « Tous les membres de la lignée sont des dissidents, des marginaux » (p. 249), et cette dissidence transcende les frontières instituées entre religions et appartenances. Les systèmes durent, la dissidence demeure. Pour sa part chrétienne, cette dissidence a pour nom « résurrection », le plus méconnu et ignoré de ses termes fondateurs, sans doute, tant on a pu confondre le christianisme avec tout autre chose. Une religion, par exemple.

Pour l’avenir du monde, s’agirait-il alors d’estomper la mémoire de Jésus ? Certes non. Mais puisque Jésus est mort « hors les murs », il serait difficile de « rapatrier » sa résurrection intra muros. Et la joie qu’on a à lire André Myre vient de là : de cette insondable et incommensurable synonymie entre résurrection et liberté, dès aujourd’hui. Quoi qu’il en coûte, et sereinement.

 

Bernard Van Meenen est bibliste, professeur aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles. Il exerce son ministère à la paroisse Saint-Antoine de Padoue.


 

[1] Un souffle subversif. L’Esprit dans les lettres pauliniennes, Éd. Bellarmin-Cerf, Montréal-Paris, 1987 ; Écoutez ce que je vous dis. Le Sermon sur la montagne (Mt 5-7), Éd. Paulines, Montréal, 2002. André Myre, bibliste québecois, a également apporté d’importantes contributions à la Bible Bayard. Dans ses livres, son art de traduire les textes fait redécouvrir ceux-ci avec fraîcheur et bonheur.

[2] Saint Paul est aujourd’hui le grand méconnu de la parole sur la résurrection. On a accroché bien des casseroles à ses basques (trahison de « l’idéal » de Jésus, hostilité aux femmes, conformisme bourgeois, on en passe et des meilleures …). On sera donc reconnaissant à André Myre d’avoir restitué la teneur subversive du propos paulinien, fondé sur la résurrection. Subversion qui se propage aux autres aspects de la pensée et de l’action de l’Apôtre, nous y reviendrons dans un prochain article, à l’occasion – bienvenue – de l’ouverture d’une « Année Saint Paul ».

 

 

 

 

 

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