Livres
du mois
AVRIL
2009
André Myre, Lui. Montréal, Novalis, 2009,
178 p.
L’AUTEUR PRÉSENTE SON LIVRE
Lui
n'appartient à aucun genre
littéraire classique. C'est une forme littéraire
étrangère à l'évangile lui-même. La forme
évangélique a été créée de toute pièce autour de
l'an 70 de notre ère par un rédacteur anonyme
que la Tradition a plus tard nommé « Marc ». On
savait certes à l'époque comment rédiger une
biographie de héros ou de grand personnage, mais
avant Marc, on n'avait encore jamais mis en
paroles et en images le parcours d'un homme
qu'on croyait être devenu « seigneur » dans le
mystère de Dieu. On ne s'était jamais,
jusqu'alors, appuyé sur certains événements
réels survenus dans l'existence d'un être
humain, pour mettre en scène le seigneur
transcendant, actif dans l'histoire présente.
L'auteur, appelé Marc, a donc inventé un genre
nouveau, un genre qui a séduit les trois
évangélistes de la Nouvelle Alliance qui l'ont
suivi, et combien d'autres encore après eux.
En rédigeant
Lui,
je
suis les traces de l'évangile de Marc pas
à pas, épisode par épisode. [Le livre
comporte en dernière partie une traduction
nouvelle de cet évangile] La numérotation
des chapitres et des parties du récit est
identique d'un ouvrage à l'autre pour rendre la
consultation plus facile. Le déroulement des
scènes
suit donc le même ordre
chronologique. Mais l'interprétation de tout
cela ne va pas de soi. Je me permets un exemple
pour illustrer mon propos. Voici les premiers
mots par lesquels commencent les deux ouvrages.
|
Marc |
Lui |
|
I,1 |
I,1 |
|
Cette annonce de bonheur, à savoir que
Jésus est le messie et le fils de Dieu,
en voici le commencement. |
Il fallait bien que ça commence, il
fallait
que ça commence bien. |
Dans
la transposition de Lui, j'ai laissé
tomber les deux titres qui, dans Marc,
sont donnés à Jésus : « messie » et « fils de
Dieu ». Or, pour l'évangéliste, ces titres sont
très importants, car ils disent l'objectif de sa
rédaction. Il n'a pas d'abord l'intention de
parler du Jésus de l'histoire : il n'en traitera
que dans la mesure où cela sera utile pour faire
comprendre que Jésus est, dans le présent de sa
rédaction, le messie et le fils de Dieu.
Contrairement à Marc, dans Lui, je
ne parle pas du seigneur Jésus. « Lui » n'est ni
le Nazaréen de jadis, ni le seigneur de gloire.
Il n'est pas le Jésus qui serait projeté
artificiellement dans ma ville, au XXIème siécle.
Il ne fait pas non plus de miracles – du moins,
il ne pense pas qu'il en fait – et il ne marche
pas sur les eaux du fleuve. Il n'est pas un être
de l'au-delà qui serait incarné parmi nous. Il
est l'un des nôtres.
« Lui » est un homme qui parle
parfois de Jésus, et de temps en temps, il lui
arrive de citer une parole de l'évangile.
« Lui » est un homme d'aujourd'hui à qui il
arrive des choses semblables à celles qu'a
vécues le Nazaréen parce qu'il fait des choix
similaires. Il n'est jamais nommé ni décrit
physiquement. Bien que, d'ici, il n'est pas
nécessairement un Québécois de souche. Ce
pourrait être quelqu'un de notre entourage qui
vit dans notre monde culturellement métissé. Il
est tout simplement l'un de nos frères en
humanité qui a voulu vivre comme le Jésus de
Marc. Sa grandeur est dans tout cela.
Le lecteur ou la lectrice
comprend peut-être un peu mieux ce que j'ai
voulu dire en parlant de Lui comme
n'appartenant à aucun genre littéraire
classique. Ce n'est pas un évangile, puisque ce
qui définit un évangile, c'est d'être un texte
qui parle à la fois du Jésus de l'histoire et du
Christ de la foi. Mais son déroulement est celui
de l'évangile de Marc : il commence par
la rencontre bouleversante avec un prophète
d'aujourd'hui et va jusqu'à une mort tragique
aux mains de l'empire de notre temps. Il est
fait d'une succession de courtes scènes, dans
lesquelles le personnage central rencontre des
malades, discute avec des représentants des
pouvoirs en place, forme la bande des « Douze »,
réagit aux attroupements que sa présence
provoque. À qui lit ce texte, en cette aube du
XXIème siécle, son propos risque de paraître
invraisemblable : impossible qu'en l'espace
d'une si courte vie humaine il se passe autant
de choses! C'est que, dans sa facture, l'ouvrage
est modelé sur l'évangile, lequel se présente
comme une suite accélérée de petites scènes
censées évoquer différents aspects importants
par rapport au sens de la vie. Il y avait
beaucoup de contraintes dans la rédaction de ce
récit relativement court dans la mesure où mon
souhait était de demeurer fidèle au modèle vieux
de deux millénaires. À faire l'exercice de me
soumettre à ces contraintes, j'ai compris des
choses que quarante années d'étude et
d'enseignement ne m'avaient pas encore permis de
voir. Lectrices et lecteurs comprendront
peut-être que ce curieux « genre littéraire » a
des choses surprenantes à dire.
[…]
Contrairement au Nazaréen de
l'évangile dont la Tradition a relu l'existence
en disant qu'elle se situait dans les
profondeurs de Dieu, « lui » raconté par une
narratrice externe, n'a aucun moyen de faire
plonger lecteurs ou lectrices au coeur de son
intimité. Cependant, quiconque a un peu
d'expérience de l'engagement devine rapidement
la profondeur de l'homme. Les lectrices et
lecteurs, qui auraient lu Lui avant de
prendre connaissance de cette introduction,
auront noté que les questions religieuses
intéressent peu le personnage et qu'il répugne à
discourir sur Dieu. Il devra s'expliquer
là-dessus quand il se fera interpeller par un
théologien :
Tes prises de positions sociales
sont admirables, mais on t'entend peu parler de
Dieu, de foi, des réalités religieuses. Es-tu
croyant?
Entre autres réponses, il dira
ceci :
Je suis davantage intéressé à
parler de ce que J'ai à faire dans la vie que de
ce qui me fait vivre.
(XII, 4)
L'homme fait des choix. Fait-il
les bons? Correspondent-ils à ceux qu'avait
faits le Nazaréen dans son contexte à lui? Aux
lecteurs et aux lectrices d'en décider. Lui
ne se veut pas une réponse aux questions
d'aujourd'hui, mais une invitation à se les
poser à partir d'un ensemble cohérent de choix
faits par l'un de nos contemporains.
Les choix que « lui » doit faire
sont nombreux. Répondre à l'invitation du
« Gueulard », se trouver un logement, s'entourer
d'un cercle d'amis. Tout cela n'est pas anodin.
On compte cinq femmes dans le groupe des
« Douze ». Parmi celles-ci, « la Solide » qui
joue le rôle de Pierre (le « Roc » de jadis). Le
cercle est aussi composé d'une musulmane, d'un
juif, d'un sikh, d'un motard. Tout comme le
Nazaréen, qui annonçait un changement radical du
Régime de Dieu pour l'ensemble du peuple et non
pour un petit groupe d'élites, « lui » se
préoccupe de l'ensemble de sa société et n'est
pas intéressé à la formation d'un « club sélect
de cathos ». Comme le Nazaréen, qui était un
prophète et n'avait rien d'un professeur
patenté, « lui » n'enseigne pas : il fait des
choix éloquents et les défend. Il n'enseigne
pas, et pourtant, son langage est davantage
celui d'un enseignant que celui d'un ouvrier.
Cette dissonance était exigée par le modèle
évangélique. Les scribes chrétiens de jadis se
sont certes inspirés du parler du Nazaréen, mais
ils l’ont fait s'exprimer comme eux, l'ont fait
discuter comme eux, l'ont fait citer l'Écriture
comme eux. Ils ont fait parler le charpentier
comme un scribe. Lorsque nous lisons l'évangile,
deux mille ans aprés sa rédaction, nous sommes
peu portés à noter cette disparité de langage.
Mais quand nous la rencontrons chez « lui », un
de nos contemporains, nous risquons d'y être
sensibles. « Lui » n'est pas un enseignant, mais
il a plein de choses à dire.
Il est à observer aussi qu'aucun
des personnages du récit de Lui n'est
nommé. Cependant, plusieurs d'entre eux ont des
surnoms : « le Gueulard », qui crie dans le
désert de la ville, « la Carrure », un agent des
services de renseignements, « le Voile », une
musulmane du groupe des « Douze », « l'Édenté »,
un sans-abri, etc. C'est là une façon populaire
et affectueuse de parler. Quant aux lieux, c'est
l'inverse, ils sont nommés et sont bien réels.
Ils permettent de le situer, « lui », car cet
homme est d'ici et d'aujourd'hui. D'autres
auteurs, inspirés par l'évangile de
Marc,
auront peut-être envie un jour d'écrire ce que
feraient d'autres
« lui », ce qu'ils diraient,
ailleurs, en d'autres temps. Lui, pour sa
part, met donc en scène des types de personnes
qui vivent, ici, dans ma ville, dans les années
2000, tout comme l'évangile de Marc parle
de lettrés, de sadducéens, ou encore de malades
de l'époque. Or, ce récit ancien est
profondément conflictuel et à des lieues du
« politiquement correct ». Dans la mesure du
possible, en rédigeant la version actualisée de
Marc, j'ai tenté de rendre compte de
situations comparables dans leurs complexités,
avec des personnages aux comportements également
comparables à ceux de cette époque. Nous sommes
souvent peu sensibles à l'âpreté des conflits
dont témoignent les évangiles, parce qu'ils sont
situés dans un passé lointain et mettent en
cause des institutions qui nous sont en grande
partie inconnues. Transporter ces oppositions
anciennes dans notre présent actuel leur confère
une forte charge provocatrice. Une anecdote pour
illustrer cela : au début de l'évangile de
Marc sont décrites en rafale cinq
controverses percutantes (II,1 - III,1). À les
lire les unes à la suite des autres dans leur
version actualisée, l'une de mes étudiantes
a réagi en disant : « Une, deux, ça va. Cinq,
c'est trop! » Bien sûr. Dés que les événements
évoqués sont trans-posés ici, maintenant, leur
impact devient manifeste!
Un dernier mot sur moi et
« lui ». Lui est évidemment une œuvre
d'imagination. Certes, il y a quelque chose de
moi en « lui », car ce que je suis devenu au fil
des ans a notamment été influencé – du moins, je
l'espère – par mon expérience de bibliste et par
la vision que je me suis faite du Nazaréen. Pour
tracer son portrait à « lui », je me suis
évidemment servi de tout cela. Il y a donc, oui,
un peu de moi dans « lui », mais « lui » n'est
pas mon moi idéalisé ni une pure projection de
ma part. « Lui » a sa personnalité propre, sa
vie propre modelée sur celle du Nazaréen telle
que Marc la présente. Il fait des choses que je
ne ferais pas, il dit des choses que je n'aurais
pas le courage de dire. Il a de la facilité à
entrer en contact avec les gens, une façon
naturelle d'être à l'aise avec chaque personne.
Il fait preuve d'un à-propos dans les répliques,
d'un souci constant d'interroger son intériorité
– notamment, au cours de ses promenades dans les
rues de sa ville – et il s'exprime avec un
radicalisme qui ne me ressemble pas. Je dois
avouer avoir été tenté, ici ou là; d'atténuer un
éclat dans le propos ou une brusquerie du geste.
Mais j'en ai été incapable. J'aurais eu le
sentiment de le trahir. Il me semble qu'il y a
dans Lui quelque chose qui se situe
au-delà de moi, qui est différent de moi, qui
m'atteint, m'interpelle, et que je crois
retrouver chez celles et ceux qui me sont chers
dans la foi. Mon espoir est que ceux-ci s’y
reconnaissent.
(Extrait de l’Avant-propos, p.
9-16)
André Myre
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