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FÉVRIER  2011

Anne Soupa, Christine Pedotti, Les pieds dans le bénitier, Paris, Presses de la Renaissance, 2010, 276 pp.

Journaliste, éditrice, diplômée en théologie et en sciences politiques, les auteures se présentent avant tout comme des laïques préoccupées de l’avenir du catholicisme. Elles brossent ici un portrait de la situation actuelle de l’Église, convaincues que cette prise de parole, devenue nécessaire, leur est conférée par leur statut de baptisées et de membres du peuple de Dieu. Fortes de leur expérience auprès des jeunes qu’elles initient depuis plusieurs années à la vie chrétienne, piquées au vif par l’humour déplacé de Mgr Vingt-Trois jugeant indispensable d’avoir quelque chose dans la tête en plus de porter la jupe pour occuper des fonctions dans l’Église, elles profitent de l’occasion pour élargir le débat et exprimer le désarroi de nombre de catholiques face aux orientations restauratrices mises de l’avant par les responsables romains depuis Vatican II. Ulcérées de se faire dire de rentrer dans le rang ou de quitter, elles entendent susciter un débat, une prise de conscience dans les cercles de plus en plus clairsemés des croyants français. Leur devise sera : ni partir, ni se taire. Et leur initiative de créer la Conférence des catholiques de baptisé-e-s de France (CCBF) en ralliera plusieurs tant elle répond à leur attente. Un site Internet en fournit déjà la preuve et leur permet un dialogue ailleurs inexistant.

On n’arrête pas le temps

Le constat est sans équivoque : l’Église est devenue dysfonctionnelle par son refus d’adaptation à la modernité. Dirigées par des messieurs célibataires, rendant des décisions largement controversées, allant même jusqu’à susciter la réprobation des milieux politiques, les officines romaines sont victimes d’un blocage idéologique qui se traduit entre autres par le maintien d’un statut d’exclusion pour les femmes, alors qu’elles forment le gros des effectifs encore agissant dans les communautés paroissiales. Elles s’occupent de catéchèse, de pastorale, d’éducation et de liturgie. Sans elles, la chute des effectifs cléricaux aurait des conséquences encore plus dramatiques. Mais dans les sphères du pouvoir ecclésiastique, les choses doivent être comme avant, c’est-à-dire avant le dernier Concile où le clergé seul dirigeait. Le cléricalisme entraverait-il la participation des laïcs à l’avenir de l’Église? Erreur : c’est l’esprit du monde qui cherche à la détruire qu’il faut combattre. Cette mentalité sectaire imprègne actuellement toute directive émanant de Rome et se traduit par la sélection et la formation d’un clergé à l’ancienne, détenteur de vérités anciennes.

Le christianisme est historique, nous rappellent les auteures. Il doit vivre à son époque et enseigner l’Évangile dans un langage adapté à la culture du temps comme il l’a toujours fait. L’ennemi véritable, c’est l’immobilisme. Il devient urgent de distinguer entre la Tradition qui est l’Évangile et les traditions qui en sont les lectures successives issues des différentes époques de sa longue histoire.

L’aujourd’hui de Dieu

Le mot d’ordre : ni partir, ni se taire, apparait comme un cri de ralliement des baptisés. Affirmant sans ambages le constat de faillite de l’Église institutionnelle, elles s’empressent de situer ailleurs l’avenir du catholicisme, c’est-à-dire dans les rassemblements restreints de croyants, réunis dans les maisons ou petites communautés électives ou de proximité. Soustraits à toutes formes de presbytérocratie, ces cercles incarneront une forme de collégialité qui permet une vraie participation des baptisé-e-s au sein de la communauté. Fondée avant tout sur les personnes en tant que fidèles du Christ, cette structure évitera la tentation centralisatrice et le langage de condamnations liés à toute forme de gouvernement autoritaire. Qualifiant d’idolâtrie des structures la volonté de maintenir la fonction cléricale et le magistère actuels dans des sociétés qui ont appris à penser par elles-mêmes, les A. soulignent que l’Église est faite de baptisés qui ensemble sont héritiers du Royaume de Dieu, au-dessus et à la tête de laquelle Église se situe non pas les évêques et le pape, mais le Christ seul.

Rebâtir l’Église

Il reste à se convertir et à reconvertir notre Église. Bien au-delà des problèmes de structures, les croyants doivent se préoccuper de rappeler le radicalisme évangélique qui tend à s’adoucir lorsqu’il devient politique. La tâche de réconcilier la condition chrétienne avec celle du citoyen demeure en effet une exigence fondamentale pour sortir l’institution catholique de l’ornière constantinienne où tente de la maintenir la Curie romaine et l’ouvrir pleinement à l’époque contemporaine. Il importe également de vivre les béatitudes, unis à nos frères et sœurs en humanité, puisque tous, autant que les chrétiens, sont les créatures de Dieu.

L’avenir ne se trouve pas ailleurs que dans les valeurs enseignées par le Christ. Quitter la sphère du pouvoir pour celle de la fraternité; opter pour la pauvreté; ne pas s’accaparer de Dieu et agir en pharisien; retrouver le nomadisme en abandonnant ses certitudes intégrales ou intégristes; redonner place au prophétisme, au dialogue, car la vérité n’est pas un concept à définir, mais s’acquiert auprès des humains regardés, comme le Christ l’a fait, de façon compatissante.

Ce livre traduit avec justesse un état d’esprit et des idées assez répandues dans le catholicisme actuel. Il le fait avec vigueur dans un discours teinté d’humour. Mais l’enjeu présenté est de taille. Comment renouer avec l’aggiornamento souhaité par Jean XXIII et attendu par tout le peuple des baptisés, alors que Vatican II n’est plus pour le clergé traditionnaliste et les représentants du courant conservateur prédominant à Rome qu’un malheureux épisode historique à oublier.

La crise qu’affronte l’Église actuelle atteint le cœur même de sa présence au monde : les croyants autrefois engagés se sont lassés d’attendre le renouveau et sont partis. Il  reste une masse de chrétiens culturels qui s’y réfèrent comme à un univers symbolique, mais dont l’éducation religieuse est quasi inexistante. Il y a de quoi être pessimiste. Ce n’est pourtant pas une invitation à ne rien faire que les auteures entendent laisser aux lecteurs, mais tout au contraire un message d’espérance dans le salut annoncé par le Christ. Ils retiendront davantage de cette prise de parole éclairante un appel à travailler à une re-spiritualisation de l’Église basée sur la liberté des enfants de Dieu, animée par la flamme de l’évangile, et non plus par un corps sacerdotal épuisé et une structure hiérarchique incapable de renouveau et du moindre élan prophétique.

 

Raymond Légaré

 

 

 

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