Livres
du mois
MARS
2011
Barbara Frale,
Le suaire de Jésus de Nazareth, Montréal,
Novalis, 2011.
Le suaire de Turin sous l’œil d’une paléographe
Le linceul conservé à Turin est un objet unique
dans l’histoire de l’art religieux qui exerce
une fascination universelle depuis le milieu du
quatorzième siècle, époque à laquelle son
existence fut attestée. En 1898, les
photographies de l’image du suaire réalisées par
le Turinois Secondo Pia révélèrent que les deux
images visibles sur les surfaces du linceul
avaient des propriétés singulières : impression
négative de l’image, absence de traits
directionnels, encodage tridimensionnel, absence
de tout pigment dans le dessin, etc. Dès lors,
la recherche se subdivisa en deux axes bien
distincts, consacrés respectivement au tissu et
à l’image. Le tissu subit les foudres d’une
lecture au carbone 14 en 1988; le lin du linceul
« datait » de la période médiévale. Notons que
cette investigation pluri-universitaire ne se
prononça aucunement sur la façon dont l’image
s’était imprimée sur le tissu, mais uniquement
sur la datation probable de l’âge du tissu.
Or dix ans auparavant, soit en 1978, le chimiste
Piero Ugolotti repérait des traces d’écriture
sur des photographies alors récentes du suaire.
Avec la corroboration rapide de cette
découverte, un troisième axe de recherches
s’ouvrit; il allait se consacrer précisément et
uniquement à ces « fantômes d’écriture », ainsi
que les appelle parfois la paléographe Barbara
Frale
[1] dans son récent ouvrage. Par la suite,
des dizaines de chercheurs chevronnés de
diverses universités seront appelés à se pencher
sur ces fragments de « caractères écrits » : les
spécialistes de paléographie, de papyrologie, de
diplomatique et d’épigraphie multiplient depuis
lors les investigations et proposent des
lectures, ou plutôt des hypothèses visant à
comprendre mais d’abord à expliquer la présence
de ces expressions hébraïques, grecques et
latines se côtoyant autour de l’image du visage.
Barbara Frale, paléographe en poste aux archives
secrètes du Vatican, résume cette recherche des
récentes décennies et énonce à son tour des
hypothèses sur le sens des fragments
difficilement lisibles des mots trouvés, mais
aussi sur l’origine de ces lettres provenant de
langues diverses et entourant une image déjà
énigmatique par elle-même.
L’auteure en profite pour reprendre l’ensemble
du récit entourant ce linceul, cité dans les
quatre Évangiles, mais qui devient ici un objet
archéologique pourvu d’une identification
publique et relevant de documents administratifs
de l’époque que nous connaissons bien
aujourd’hui. Aux chimistes, physiciens et
biologistes s’ajoutent donc désormais les
spécialistes des textes, des inscriptions et des
procédures funéraires de l’Antiquité. Cette
nouvelle perspective de l’histoire du célèbre
suaire par l’œil de la paléographe fait
découvrir tout un monde méconnu autour de ce
vieil objet. Loin de résoudre l’énigme, la
compilation et les suggestions de l’archiviste
italienne lui donnent une substance historique
inattendue et multiplient davantage les
problèmes de concordance des consensus entre les
différentes disciplines concernées par la
question.
Précisons immédiatement que ces « traces
d’écritures » ne sont pas visibles à l’œil nu
[2]. C’est en examinant minutieusement des
négatifs récents du suaire que le chimiste
Ugolotti remarque, tout autour du visage imprimé
du mort, des taches étranges aux formes
géométriques et orientées; il pense alors qu’il
s’agit peut-être de lettres. Ainsi débute, écrit
Frale, « l’histoire des caractères écrits sur le
suaire
[3] ».
Ugolotti distingue plusieurs lettres grecques et
latines puis s’associe à Aldo Marastoni,
professeur de littérature ancienne; ils
déchiffrent aussi des lettres hébraïques dans la
même zone. La paléographe Frale souligne que
cette cohabitation des trois langues en cause
est parfaitement naturelle dans le contexte. En
effet, l’expression inscrite sur l’écriteau de
la croix du Christ (« le roi des Juifs ») était
écrite dans ces trois langues, tel que le
précise l’Évangile de Saint-Jean
[4].
En 1994, c’est André Marion, ingénieur opticien
de l’Institut d’Orsay, qui numérise les
photographies du suaire faites par Enrie et les
soumet à un algorithme; il publie ses résultats
en 1997. Ces vestiges de lettres « identifiées
sur le linceul lui-même ne sont pas faits
d’encre, mais résultent d’une oxydation de la
cellulose des fibrilles superficielles du lin,
semblable (mais beaucoup moins intense) à celle
provoquée par l’image du corps. Un phénomène
physico-chimique, encore non élucidé, a provoqué
le transfert d’écriture, qui a donc traversé le
tissu de part en part, se reproduisant également
sur la partie interne, celle qui était en
contact avec le visage du défunt
[5] ». Les quelques lettres résiduelles
lisibles sont évidemment inversées et renvoient,
tels des os fossiles, à des mots et à des textes
que la paléographe du Vatican essaie de
reconstituer.
Barbara Frale n’a pas hésité à consulter de
multiples spécialistes de la science des textes
anciens. Tout au long de l’histoire des
écritures, certaines formes de lettres
apparaissent et disparaissent de l’usage à des
périodes précises. Aujourd’hui, notre
connaissance de la civilisation romaine antique
permet de connaître dans le détail les
procédures funéraires obligatoires dans l’Empire
au temps de Claude et de Tibère. Enfin, à la
lumière de notre érudition moderne, les
habitudes langagières des peuples conquérants et
conquis permettent d’établir des croisements des
données sociolinguistiques entourant l’objet
mystérieux conservé à Turin avec l’époque et la
communauté ethnique supposée de son origine.
De cette analyse et de ses nombreuses
consultations sur la signification des fragments
trilingues du suaire, l’auteure de la recherche
conclut que « les mots dont il reste des traces
sur le linceul de Turin semblent présenter (…)
un document d’époque romaine sur la mort de
Jésus de Nazareth
[6] »; « les mots du linceul semblent cadrer
fort bien avec ce que nous savons des usages
juifs à l’époque romaine
[7] ». Ce sont donc différentes bandelettes
de papyrus, déposées et collées sur la surface
extérieure du linceul tout autour de la tête.
Ces bandelettes écrites par les différents
fonctionnaires juifs et romains concernés
donnent actuellement le texte suivant : « Jésus
Nazaréen. Trouvé… Mis à mort en l’an 16 de
Tibère… Qu’il soit déposé à la neuvième heure…
(Doit être restitué) adar… Fait par…
[8] ».
L’auteure de cette recherche, dans un second
temps, a vérifié toutes ces informations
chronologiques et leur pertinence dans le
contexte funéraire de l’Empire romain de Judée.
Ces bribes de formules semblent correspondre à
la fois au protocole funéraire à cette époque
précise du règne de Tibère et aux informations
chronologiques données par le récit des
Évangiles synoptiques, surtout celui de Luc qui
donne plusieurs détails chronologiques des
événements. Cette concordance de période entre
l’histoire diplomatique des documents
administratifs et la forme évolutive de certains
signes linguistiques des trois langues
concernées n’est pas sans entraîner des
déductions majeures pour la problématique de
l’authenticité du linceul.
D’abord et avant tout, ces écritures ne sont
certainement pas médiévales, mais beaucoup plus
anciennes
[9]. L’exemple le plus démonstratif est sans
doute la façon d’écrire « Nazaréen » en grec sur
le suaire; le caractère hybride de certaines
lettres utilisées est une caractéristique qui
est déjà rare au IIe siècle de notre ère et
disparaît complètement un siècle plus tard
[10]. Mais c’est la datation de l’ensemble
des écritures administratives sur le linceul
(fort probablement du 1er siècle) qui falsifie
de facto la datation médiévale avancée
par la lecture au carbone ! Voilà l’une des
discordances résultantes des conclusions de
Barbara Frale. Ce n’est pas la seule !
La vie millénaire des orthographes, avec leurs
ligatures et conjonctions innombrables, n’est
pas le seul horizon littéraire considéré par la
paléographe. Une fois les lettres, mots,
formules et formulaires connus, elle souligne et
démontre longuement que l’appellation Jésus de
Nazareth est absente de tout le récit
évangélique et de la vie chrétienne primitive.
Cette dénomination de Nazaréen correspond
strictement à son identité civique répertoriée à
sa mort, comme c’était le cas pour tous les
citoyens recensés de l’Empire; corollairement,
«sur le linceul, le mot Christ est absent»
[11].
Barbara Frale précise à plusieurs reprises
qu’elle a consulté les divers historiens
d’écritures et d’épigraphies ‘à l’aveugle’,
c’est-à-dire qu’elle ne leur dévoilait pas
l’identité du document qu’elle cherchait à
déchiffrer. Il ressort aussi de son enquête des
informations diverses qui confirment ou
infirment plusieurs considérations antérieures
sur la question du contexte historique de la
condamnation de Jésus. Ainsi, l’exceptionnelle
qualité du tissu du linceul est en contradiction
avec le statut de criminel du défunt. Cette
sépulture exceptionnelle était en contradiction
avec ce que nous savons des rites funéraires
juifs de l’époque; cela avait déjà été évoqué
par certains spécialistes.
L’archiviste explique ce traitement de faveur
du criminel supplicié en exposant le détail du
contexte social de l’époque, le rôle de Pilate,
celui du sanhédrin et de deux de ses membres
influents dans ce traitement d’exception :
Joseph d’Arimathie et Nicodème. L’origine
fortunée de ces deux hommes de même que leur
positionnement social pourraient expliquer
comment un tissu cher, précieux et réservé aux
usages sacerdotaux du Temple de Jérusalem a pu
finir par envelopper un condamné à mort.
Cette concordance des données paléographiques
(formation des lettres), linguistiques (histoire
des grammaires), ethnolinguistiques (dominance
de la langue grecque dans l’Empire latin, moins
poussée dans le royaume de Judée), épigraphiques
(inscriptions trilingues) et diplomatiques
(procédures des comparutions en justice et des
rites funéraires) replonge donc l’aventure du
suaire dans l’époque antique. Ces traces
d’écritures émergées de la surface, pourrait-on
dire, semblent orthodoxes dans leurs formules et
sont presque aussi bouleversantes que les photos
de Pia à la fin du XIXe siècle. Le riche tissu
du suaire, pour sa part, conserve sa datation et
s’expliquerait en partie par les circonstances
politiques et par certains acteurs de la passion
du Nazaréen.
Cependant, d’autres problèmes de concordance
émergent et ne sont pas des moindres. Si nous
suivons la logique très serrée et bien
documentée de Barbara Frale, il conviendrait
d’identifier le suaire de Turin au mandylion de
la tradition byzantine. Certes, l’auteure expose
les deux opinions
[12], mais elle semble opter pour
l’identification des deux reliques : le suaire
aurait peut-être été plié pour être « conservé,
bien caché, à Qumran, à l’intérieur d’une jarre
comme les autres livres, entre les mains de la
première communauté chrétienne qui avait fui
Jérusalem après les persécutions d’Hérode
Agrippa »
[13].
L’auteure cite pourtant le contexte du mandylion
et l’existence d’une tradition byzantine solide
d’une correspondance entre le roi Abgar et Jésus
[14]. Or il est bien difficile d’identifier
le linceul de Turin et le mandylion alors que le
premier est le linge mortuaire et le second, une
image faite volontairement par Jésus après sa
résurrection ! D’autant plus que l’auteure parle
de certains plis apparents conséquemment à
l’enfouissement du suaire dans une jarre pendant
quelques décennies alors qu’elle ne fait aucune
observation de cette nature concernant des plis
qui auraient nécessairement marqué le suaire
replié sur lui-même et ne montrant que la face;
ceci, durant plus d’un millénaire (jusqu’à sa
disparition durant le saccage de Constantinople
en 1203) !
L’archiviste du Vatican relit donc l’histoire du
suaire à la lumière de l’histoire des textes,
inscriptions et procédures, mais elle jette
aussi un regard sur la configuration politique
de la comparution de Jésus. Les autorités
romaines et juives concernées sont revisitées,
elles aussi, sous l’éclairage des multiples
trafics d’influence dans ce petit royaume
revendicateur de la Judée. Le contrôle du
tribunal du sanhédrin par les sadducéens,
l’alliance entre Pilate et le grand prêtre
Caïphe, suivis de leur déposition simultanée par
le légat de Syrie, éclairent et expliquent
certaines décisions apparemment contradictoires.
Par exemple, on comprend mieux pourquoi Pilate
était presque obligé d’accorder à la caste du
Temple la condamnation à mort de Jésus (qui
avait perturbé les activités financières du
Temple tout juste un mois auparavant). Et
pourquoi, aussi, il a permis à deux riches juifs
convertis au Nazaréen de recueillir son corps,
de le parfumer et de le mettre au tombeau à
l’encontre des conventions prescrites contre les
criminels politiques. Il prenait là, croyait-il,
un simple risque calculé. Il rassura le tribunal
du Temple en faisant poster des militaires au
tombeau afin d’éviter que des fanatiques ne
viennent dérober le corps pour faire croire à
une résurrection; il fallait tout prévoir !
Ledit « certificat de décès et de sépulture»
[15], fabriqué en bandelettes de papyrus
collés sur le linge mortuaire, fut presque
certainement complété dans la soirée. Ainsi
s’achevait une mésaventure fâcheuse qui aurait
pu avoir de lourdes conséquences économiques et
sociales, car « ... chaque année, de grandes
sommes d’argent affluaient au temple, offertes
par les Juifs de la diaspora pour le maintien du
culte – dont l’essentiel était justement les
sacrifices d’animaux. Les changeurs, les
marchands de bœufs, de brebis et de colombes
sans défaut, les lévites qui servaient le culte,
les prêtres, constituaient une portion de la
société qui trouvait de quoi vivre – et
s’enrichir –, grâce à tout ce commerce destiné
au culte. Renouveler le culte comme l’entendait
Jésus de Nazareth, c’était ébranler jusque dans
ses fondements cet usage consolidé par les
siècles, et mettre en question des intérêts
énormes, des dynamiques économiques et
politiques puissantes sur lesquelles reposait la
primauté même de Jérusalem»
[16].
Trois jours plus tard, hélas ou tant mieux, le
certificat de décès n’était plus valide…
Claude Gagnon
claudegagnon33@videotron.ca
[1] Barbara Frale, Le suaire de Jésus de
Nazareth, p. 139 et p. 259.
[2] Barbara Frale précise cependant que les
étiquettes sur lesquelles étaient les
inscriptions ont formé des « halos » qui « se
voient nettement même à l'œil nu » (p. 310).
[3] Idem, p. 139. L’ouvrage de Frale
contient plusieurs illustrations et schémas en
hors-texte consacrés à ces fragments de mots.
L’une de ces illustrations a été reprise dans le
récent reportage de Lauren Demaxey sur le suaire
dans Sciences et Avenir, janvier 2011,
p. 49. La problématique de ces écritures est
brièvement évoquée par Demaxey (p. 61).
[4] Idem, p. 141.
[5] Idem, p. 151.
[6] Idem, p. 407.
[7] Idem, p. 408.
[8] Idem, p. 401. «adar» est
le dernier mois de l’année dans le calendrier
juif.
[9] Idem, p. 185.
[10] Idem, p. 263.
[11] Idem. p.187.
[12] Idem, p. 40.
[13] Idem, p. 231.
[14] L’édition la plus fiable pour le texte
de la lettre de Jésus à Abgar est celle du
philologue René-Georges Coquin, dans Bulletin
de l’Institut français d’archéologie orientale,
Le Caire, tome 93, p. 173-178. L’éditeur traduit
l’inscription trouvée dans l’une des chapelles
de Baouît (Égypte) en 1904 par l’archéologue J.
Clédat. Je remercie Jean Lauzon de m’avoir
communiqué cette source.
[15] Idem, p. 401.
[16] Idem, p. 360.
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