Livres
du mois
JUIN
2011
Des
hommes et des dieux. Réalisation : Xavier
Beauvois. Why not productions, 2010, 123 min.
John Kiser,
Passion pour l’Algérie, Les moines de
Tibhirine. L’enquête d’un historien américain.Nouvelle
Cité, 2006 (2010), 475 p.
Henry
Quinson, Secret des hommes, secret des dieux,
L’aventure humaine et spirituelle du film
Des hommes et des dieux, Presses de la
Renaissance, 2011, 295 p.
Ceci n’est ni une recension, ni une critique.
C’est un témoignage sur des hommes qui sont
eux-mêmes témoins de « Plus-grand-qu’eux ».
L’histoire est maintenant connue : prise au
milieu des combats meurtriers et fratricides qui
opposent les combattants islamistes et l’armée
algérienne au cours des années 1990, la petite
communauté de Tibhirine se veut fraternelle,
priante et non-violente, tant à l’égard des
« frères de la montagne » que des « frères de la
plaine ». Solidaires des villageois avec qui ils
partagent le quotidien, les moines refusent
d’être instrumentalisés par les deux clans
combattants, comme ils déclinent une
« protection » qui n’est pas disponible pour le
peuple algérien. Témoins gênants d’une violence
omniprésente, ils affirment obstinément la
possibilité d’une présence aimante et désarmée.
Inévitablement, ils forcent à la fois
l’admiration et l’exaspération des deux camps
opposés.
La nuit de Noël 1993, six combattants islamistes
font irruption dans leur monastère et expriment,
à la pointe des armes, trois exigences en
concluant : « Vous n’avez pas le choix! »
Calmement, le prieur Christian de Chergé répond
« Si, j’ai le choix. » et avec amour, il
explique pourquoi il refuse les trois demandes.
Et quand il rappelle que cette nuit « n’est pas
comme les autres puisqu’elle célèbre la venue du
Prince de la Paix », le chef du groupe s’excuse
d’avoir dérangé les moines et repart sans autre
menace. Confrontation violence/non-violence
décisive, qui influera sur la réflexion de la
communauté jusqu’à la nuit du 26 mars 1996,
durant laquelle sept moines seront enlevés et
retrouvés morts à la fin du mois de mai.
C’est là le matériau des trois œuvres, chacune
remarquable en elle-même : trois regards très
différents mais complémentaires sur un même
diamant qui brille dans la pénombre.
Le livre de John Kiser est le plus ancien. Écrit
en 2006, il est le fruit de plusieurs années
d’enquête sur cette histoire infiniment plus
riche que le drame qui en marque le sommet, mais
non la fin. Il exprime parfaitement cette
histoire d’amour plus que centenaire entre un
ordre monastique d’origine européenne et un pays
d’Afrique du Nord berbère et musulman. Chaque
frère de Tibhirine l’a vécue différemment, mais
tous dans une offrande totale à l’Autre. Le
livre de Kiser raconte les faits vraiment vécus,
tels qu’enracinés dans leur histoire profonde.
Il donne la parole à toutes les parties – aux
Français comme aux Algériens, au christianisme
comme à l’islam – avec un respect tel que
l’histoire des moines débouche sur le rappel de
l’histoire de l’émir Abdelkader (1808-1883),
cette grande figure politique et religieuse
algérienne.
Ce livre a servi de base factuelle pour le film
Des hommes et des dieux. Mais le film de
Xavier Beauvois est bien autre chose qu’une
transposition. C’est une œuvre à part
entière. Fiction plus que documentaire,
réflexion et méditation plus que drame, tragédie
intemporelle plus qu’histoire géographiquement
située. Œuvre d’art et expérience spirituelle
fortes, à la mesure de chefs-d’œuvre
cinématographiques qui ont tenté de traduire la
transcendance à l’écran, comme
La
Passion
de Jeanne d’Arc
de Dreyer, L’Évangile selon saint Matthieu
de Pasolini ou Thérèse d’Alain Cavalier.
Porté par des comédiens transfigurés par leurs
personnages, par une musique réduite aux hymnes
religieux et par la beauté rude des paysages de
l’Atlas, le film fait parler les silences et
rencontrer les humains. Le spirituel absolu est
incarné dans le quotidien le plus terre à terre.
Film étonnant et admirable : dans l’Occident
déchristianisé de 2010, la rencontre d’un projet
monastique avec un cinéaste et une équipe
agnostiques ou athées s’attire un succès
commercial.
C’est précisément l’objet du livre d’Henry
Quinson, qui fut traducteur de Kiser et
conseiller de Beauvois. Dans une sorte de
journal, il raconte la préparation, le tournage
et même la diffusion du film, mais
essentiellement pour réfléchir à la rencontre
possible et imprévue entre la transcendance et
notre monde contemporain. En 2010, comment
traduit-on la foi à l’écran? Pourquoi ces moines
assassinés il y a 15 ans touchent-ils tant de
gens peu religieux? Quelles relations peuvent
encore entretenir les hommes et les dieux en ce
début de troisième millénaire? Le titre lui-même
(l’ordre des mots comme les minuscules) n’est-il
pas une affirmation théologique? Et une piste de
« convivance » possible pour l’avenir?
Dominique Boisvert
Relations, no 749, juin 2011
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