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Livres du mois

 

MARS-AVRIL 2002.
 

Maurice Bellet, La quatrième hypothèse. Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
 

Nous avions choisi ce beau texte comme livre du mois et nous étions à le lire et relire au moment où nous est parvenu de Belgique un excellent résumé (aux 4/5 fait de citations) par Louis Fevre. Il permet un premier contact fort avec l'essentiel de la démarche de Maurice Bellet. Nous le remercions donc de nous avoir permis de le livrer à nos visiteurs.

Dans notre monde, chacun s'en tire comme il peut : déprimes, sectes, intégrismes, argent fou, envies incontrôlables, pouvoirs délirants… Et la course générale nous mène nous ne savons où. 

Dans un tel monde, quel peut être l’avenir de la tradition chrétienne et de l’intuition qui est à son origine? Cette intuition pourrait-elle se réveiller, ébranler à nouveau le genre humain? Comment, à quel prix, l'Évangile peut-il encore paraître comme Évangile, c'est-à-dire annonce de la bouleversante nouveauté qui rend l'homme sauf? Le Christ a-t-il un avenir?
Il existe des gens pour qui cette question a du sens.

Bellet défie aucun homme d'Occident de parler « objectivement » de Jésus-Christ. Ce qui a surgi avec lui constitue un bouleversement tel qu'on peut considérer le Christ comme la figure majeure de l'inconscient « culturel » de l’homme occidental, là même où la mémoire directe en a péri.

Le « monde païen » d'Occident est aujourd'hui un monde post-chrétien où le christianisme a perdu la place qu'il occupait. Le mouvement de l'humanité s'opère ailleurs ; le christianisme résiste ou suit.

Si l'on regarde les choses sur le long cours, il est difficile de nier le repli du christianisme : l'initiative de pensée est passée ailleurs, la vieille structure doctrinaire-disciplinaire se disloque (dans l'Église catholique, le clergé meurt), la mission s'essouffle, et le retour du religieux pourrait bien être une menace plus grave que le vieil athéisme : il conteste la religion chrétienne sur son propre terrain.

Pour l'avenir du christianisme, quatre possibilités.

1. Le christianisme disparaît, et avec lui, le Christ de la foi. L'événement a été souvent annoncé, aux XVIIIe et XIXe siècles déjà. Eh bien, il s'accomplit. Ce n'est même plus l'effet d'un conflit, d'une lutte anti-chrétienne. Cela s'en va. Cela s'évacue. C'est indolore. On n'y songe même plus. Disparition. La foi chrétienne n'est même plus à combattre.

2. Deuxième hypothèse : le christianisme se dissout. Il n'est pas, à proprement parler, détruit. Mais ce qu'il a pu apporter à l'humanité devient le bien commun et lui échappe. Ainsi ces « valeurs chrétiennes » de respect de la personne, soin des souffrants, dignité des pauvres, etc., si fortement méconnues dans les « âges chrétiens » et qui s'imposent davantage aujourd'hui. Même du côté du « spirituel », l'Évangile devient une composante de cet immense domaine dont l'homme d'Occident redécouvre l'importance par ses propres misères et par la rencontre des sagesses orientales. Jésus peut trouver place là-dedans, comme dans le panthéon hindou. Maître spirituel admirable, il ne serait plus que l’un des chaînons de la grande tradition.

3. Troisième hypothèse : le christianisme continue. On conserve, on restaure, on rétablit. Et, d'autre part, on adapte, on s'accommode, on arrange. C’est Pie IX et Jean XXIII. L’opposition reste intérieure à un même ensemble, fondamentalement inchangé : un pas à droite, un pas à gauche, pour pouvoir durer dans les cahots de l'âge moderne.

À cet égard, il y a toute une « contestation » intérieure à ce système, qui en dépend beaucoup plus qu'elle ne croit. Les questions qu'elle pose sont essentiellement des affaires d'Église, d' « institution » comme on dit; alors que les questions décisives sont beaucoup plus radicales : elles concernent la possibilité même d'entendre l'Évangile comme une parole de vérité, de pouvoir-vivre.

4. La quatrième hypothèse, c'est qu'il y a bien quelque chose qui finit, inexorablement: et c'est précisément ce système religieux lié en fait à l'âge moderne de l'Occident, tout comme l’idéalisme, le marxisme, le matérialisme... Quelque chose meurt et nous ne savons pas jusqu'où cette mort descend en nous. La crise chrétienne est indissociable d'une crise beaucoup plus générale, qui met en cause tant d'évidences et tant d'aspirations.

Ce qui est en cause est comme la fin d'un monde, au moment même où il peut paraître à son apogée. Mais quelque chose s'annonce, et nous ne savons pas ce que ce sera. C'est comme si nous étions sur la ligne de départ, à l'orée d'un nouvel âge d'humanité. Pour le pire ou pour le meilleur? Nous ne savons pas; mais c'est largement entre nos mains.

En ce moment inaugural, l'Évangile peut-il paraître ce qu’il est, parole inaugurale qui ouvre l'espace de vie? Le paradoxe est grand, puisque l'Évangile… c’est vieux ! Mais peut-être que le temps des choses capitales n'est pas régi par la chronologie et que l’inouï se répétera, comme après tout, chaque naissance d'un être humain.

Si l'Évangile est, ici et maintenant, cette parole-là, nous nous arrangerons de tout le reste. Tous ces problèmes d'Église qui tourmentent les chrétiens, on peut vivre sans qu'ils soient résolus. Mais si l'Évangile devient silence, tout le reste est vain.

Je choisis la quatrième hypothèse. Elle peut paraître impraticable; comme si l'on voulait à la fois être dehors et dedans; hors de ce qui constitue la chose chrétienne, et pourtant dedans et au centre. Position intenable? Oui, si c’est une position. Ce ne peut être qu’un mouvement et rien ne nous assure qu’il nous mènera à quelque repos. Nous voici avertis : si quelque chose demeure et surgit comme foi, ce sera sans la tranquillité de la croyance.

Du moins ce choix a le mérite d'aller au plus fort, au plus difficile. Car il est clair, d'emblée, qu'il y faudra un engagement radical; aucun compromis, ni conservatisme ni concession, l'Évangile repris dans tout son abrupt, et dans un espace autre que l'espace connu, en proximité avec ce qui est au cœur de la difficulté du monde présent.

Le nouvel homme pour aujourd’hui et demain. Nous ne pouvons oublier que la crise du christianisme s'inscrit dans une situation globale, caractérisée par une crise grave du « sens », par l'effondrement des grandes instances d'autorité (religieuses, politiques, idéologiques, traditionnelles); marquée en particulier par la disparition de la coercition; on croit ce qu'on veut, on vit comme on veut : pas (ou peu) de sanctions douées d’efficacité dans le christianisme.

Si l'on observe les crises de son passé, on perçoit qu'à chaque fois ce qui a surgi, ouvrant un avenir, c'est un type d'homme neuf, original. Ainsi, vers la fin de Rome et le début du Moyen Âge, le moine ; au XIIIème siècle, François le mendiant et Dominique le prêcheur; au XVIe siècle, le jésuite et, plus largement, l'homme des exercices ignatiens (qui peut fort bien être un laïc). Vers le même temps, François de Sales propose « la vie dévote » aux gens du monde ; quant à Luther, il crée ce nouveau type de chrétien, en refus des traditions romaines, qu'il juge paganisantes et judaïsantes.

La question devient : pour l'Évangile maintenant, quel nouveau type d'homme ?

Mais les exemples précédents invitent à préciser la portée de la question. François d' Assise ne prétend pas supprimer les Bénédictins, ni Ignace de Loyola les Franciscains. Le cas de Luther est différent, mais on peut penser que la rupture qui suivit est un grand malheur. Car les expériences du passé indiquent que la nouveauté n'est pas destruction, mais création. Quelque chose ou quelqu'un surgit. Si cela doit vivre, cela vivra, et prendra peut-être le relais de ce qui défaille. Le rapport n'est pas d'abord conflit mais surgissement de l'inédit.

Pas de pensée solitaire dans le temps et dans l’espace. Pour Jésus (et les siens) la foi d'Israël est la vraie foi. Mais l'Évangile opère la vérité de la vérité, c'est-à-dire la délie de l'illusion où sans cesse elle s'enferme. Et, du même coup, c'est aussi rupture : le Christ met fin à l'Israël selon la chair, comme dit Paul.

D'un côté, acceptation, reconnaissance, adhésion. Adhésion : la tradition, en tant qu'elle est le véhicule indispensable, inévitable de ce qui a surgi dans le Christ jusqu'à nous. En ce sens, large et décisif, la tradition comprend les textes mêmes de la Bible. Il n'y a pas de foi chrétienne qui commencerait par « la table rase » du passé.

Adhésion aussi au monde qui est le nôtre  puisque de toute façon, nous l'habitons ; et puisqu'il est le champ de l'Évangile, au moins sous cet aspect capital que l'Évangile s'ouvre à tout homme, qu'il ne peut que vouloir la plus grande fraternité humaine, le respect, l'amour envers tous les humains, et pour chacun, selon son lieu, sa langue, la culture où il vit. Et parmi ces semblables si divers, échange, rencontre, solidarité avec ceux qui se reconnaissent disciples de Jésus Christ. Pas de table vidée des convives du partage de la parole et du pain. Ils forment une assemblée, une ecclesia.

Ils ont à ressusciter l'Évangile en son origine et non en son début! Car la nouveauté de notre situation montre qu’une telle reconstitution ne peut être que fictive; l'analogie exige une réitération qui n'est pas inscrite dans « ce que nous savons déjà ». À situation inédite, réponse inédite. Retrouver l'origine n'est pas un retour mais une découverte! C’est l’invention aujourd’hui de ce qui a fait irruption avec le Christ et ne peut resurgir que par des relations « constitutives », et dans la situation actuelle.

Le christianisme à venir n’a plus peur de la critique: en lui la force de la foi se confond avec une recherche inconditionnelle de la vérité. Plus de « mais » restrictif, de « jusque-là mais pas plus loin »! Et si cette recherche amène les interrogations les plus sévères – ce que le croyant apeuré nomme doutes – on n'a plus peur de les affronter, la foi peut penser. La dérive de la foi en l'amour vers une religion de la peur et de la culpabilité, jusqu'à ce retournement complet qui fait du Dieu amour un despote tout puissant, persécuteur et trompeur ; ce resserrement anxieux qui, sous des allures de fermeté et d'assurance, rend impuissant, rend la foi incapable de créer la nouveauté évangélique au sens de la modernité. L'entrée dans la foi chrétienne, c'est la foi elle-même qui l'énonce : Il s'agit d'entendre ce qui donne la vie. L'Évangile est rupture. Il brise le cercle de fer où sans cesse s'enferment les humains : L'Évangile , est désordre fondamental par rapport à ce qui se présente comme l'ordre nécessaire.

La relation humaine, l'amour tant cité : mais dans cette dimension christique qui a quelque chose d'effrayant, l'amour des ennemis, le don et pardon sans réserve, l'amour inconditionnel, l'agapè divine, un arrachement à la violence dans le lieu même de la violence.

Alors s'annonce pour nous, encore dans la brume et le lointain, cet immense Christ de Jean et Paul, l'avènement de l'humanité délivrée. Il ne s'agit plus seulement d'un individu, si estimable soit-il, il s'agit de l'Homme, avec majuscule! C'est-à-dire : l'humanité; et chacun d'entre nous avec lui. Un commencement qui ne cesse de commencer.

Faut -il ajouter qu'un tel Évangile est au plus vif de ce que vit l'homme contemporain? Peut-être cet homme ne le sait-il pas encore. Mais cette parole, oubliée, travestie, inentendue, parle en ce lieu du fond des fonds, où se creuse le plus redoutable, par-dessous tous les remuements de la scintillante surface.

La joie, si enfin nous l’avons trouvée, rien ne la détruira – même pas l'épreuve qui l'attend. Car ce qui est en cause c’est  de construire l'homme, et à nouveau, dans les déferlements de notre époque. La vieille et grande ambition! Elle retrouve souffle de se reprendre à l'infini, là où l'homme naît, dans les relations primordiales, à l'inconnu, à la mort, au monde, à autrui. Il nous est bon d'être nés. L'homme vaut d'être, pour l'éternité. Fin originelle des désespérances et des destructions. Un heureux goût de la vie!

Dureté du réel 

L' œuvre de l'Évangile n'est pas l'application d'un système, d'une méthode, etc., avec ses règles et ses procédures. Elle est la pénétration d'une réalité que d'abord on ne maîtrise pas, on ne connaît pas.

Chemin sans protection. Le vieil appareil du christianisme s'est usé et défait: voici l'homme nu comme au premier jour, affrontant le monde, les autres et lui-même. N'est-il pas l'homme naissant, dans la jubilation neuve, indestructible? Mais l'Évangile arrache à toute facilité, à tout arrangement; l'Évangile défait l'ordre du monde.

Épreuve pour ceux qui malgré tout se veulent ensemble disciples de Jésus-Christ. Elle peut être passée – c'est le dur chemin qu'on a fait. Pourtant elle demeure, marquée en nous; et elle peut resurgir. Ou bien, elle est présente : on est dedans; et alors, quel chemin? Ou elle s'annonce, elle va survenir ; et alors, veillons! Il y a là une dimension de la vie extrêmement présente à ce que l’on peut appeler la situation collective du christianisme aujourd’hui.

Il est vrai que l'effondrement peut prendre pour nous des tonalités très diverses. Il peut aller jusqu'au tragique, et il se peut qu’au cœur du néant, se tienne un « vouloir croire », que demeure vive la relation avec « ce qui ne peut pas mourir ». (On peut entendre ainsi Thérèse de Lisieux.) Ou bien, c'est froideur, glaciation; ou silence douloureux, le secret qu'on n'ose se dire à soi-même. Ou bien (et je crois le cas répandu), on n'a même pas conscience claire de l'effondrement; on ne sent, on ne montre qu'une attitude confuse ou distante envers le christianisme.

Le terrible, en vérité, c'est la mort du Christ. Non comme objet d'histoire, de dogme, d'effusion pieuse, mais comme ce qui a lieu maintenant et en nous. Car nous l'avons tué. Bien plus que de la mort de Dieu, c'est du meurtre du Christ qu'il s'agit en Occident.

Il se peut qu'au cœur de l'effondrement soit le resurgissement. Humilité, un presque rien, un souffle, une rencontre indicible, ce qui du dehors peut même paraître entêtement et faiblesse (comme le « je veux croire » de Thérèse), ou bien de l'affectif, de l'irrationnel. En vérité, en amont de tout, le don pur, la pure présence, fulgurance au milieu de nos désastres.

C’est par cette vie neuve que l’homme peut enfin changer. C’est de l’amour. Qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ? C’est même un amour qui aime avant tout, avant la raison, l’affect, la société, l’individu, avant toute répartition et mise en ordre. Aussi bien, le sens sera ce qui nous en est donné – sans aucune prétention à détenir le « vrai sens ». Puisque ce qui se dit là est l'Homme, le sens est infini. On en goûte ce qu'on peut. Ainsi le lieu d'écoute de cette Parole, le lieu premier et ultime, c'est ce qu'il en est de l'homme, et du monde avec lui, dans sa confrontation avec l'extrême : la naissance et la mort, l'amour et la violence, la vérité et la ténèbre, le chaos et la genèse, etc. C'est là que s'entend la résonance en nous de ce qui s'est comme déposé dans l'Écriture. Tout autre lieu (d'histoire, exégèse, morale, dogmatique, etc.) est insuffisant.

Si l'Évangile est l'heureuse annonce qui éveille l'homme et le fait sortir du tombeau, alors il s'agit de l'homme, et pas seulement du chrétien! Et la vérité de la foi veut que le chrétien s'exile de son lieu propre pour porter à tous le don qu'il a reçu.

Il convient même d'en retrouver les grandeurs oubliées. Mais l'idée qu'il faudrait y faire entrer les autres paraît hors de saison et contraire même à l'esprit du christianisme : qu’est-ce qu’un amour qui voudrait s'imposer? A la volonté de conquête succède le goût du dialogue : C'est l' écoute de la différence qui me provoque à percevoir et mes manques et mes richesses. Il peut y avoir beaucoup d'illusion sur la portée réelle de ce dialogue : Mais-si c'est la seule voie acceptable?

Ce peut être alors l’explosion (la quatrième hypothèse!). Le vieux schéma religieux éclate, la religion n'est plus où elle est, il s'agit d'autre chose, que nous ne savons même pas nommer, que nous pouvons évoquer quand même, en parlant de naissance d'humanité, d'assurance primordiale, d'émergence hors de la destruction... Mais un tel déplacement du religieux fait bouger tout.

Le déplacement touche au premier chef la religion chrétienne. C'est pourquoi la foi ne peut être qu'une critique implacable, la plus implacable, de tout ce qui se pense et se fait en son nom. L'Évangile est toujours « du deuxième degré », parole de jugement, en fonction critique.

Il ouvre une critique féroce du monde-tel-qu'il-va. L'amour ouvre les yeux aveugles et ils voient l'abominable. Par-delà toutes les misères dénombrables (lisez les journaux; regardez; entendez; jugez votre propre vie), par-delà et en elles, le malheur-et-faute d'humanité, la déviance première. Le monde est un champ de bataille sans pitié entre la puissance infiniment fragile qui veut la vie (la joie, l'amour, la vérité vivifiante) et la puissance de mort qui se repaît d'avilissement et de destruction.

Nous ne pouvons qu'aimer nos frères humains et chercher la vérité. Nous ne pouvons que désirer passionnément la vérité, si dérangeante qu'elle soit et aimer tout l'humain en tous les humains, même ennemis ou étrangers ; et rien d' autre. Alors peut nous être donné que les paroles de l'Évangile prennent vie en notre bouche. L’Évangile peut tout d’un coup apparaître à chacun dans une lumière neuve. Car, il le dit, c’est dans l’amour de nos frères que nous
connaissons Dieu.

L’être en Église touche au radical de l’existence… L’Église a perdu cette arme essentielle du pouvoir : la coercition (par la police et les tribunaux, par la pression sociale, par l'oppression des consciences, etc., etc.). Obéit qui veut, comme il veut; en tout cas pour l'immense majorité des gens; ne dépend vraiment d’elle qu'un groupe restreint et vieillissant. À l'âge de la Toile, de la « communication » incontrôlable, chacun peut se faire la
religion qu'il veut, ou s'en passer.

Selon cette hypothèse, nous avançons ainsi sans jugement sur le chemin que d'autres peuvent suivre. La grande Église est l’antisecte : il y a diversité de chemins, de styles, de pensée. Quant aux maîtres... « N'appelez personne père ou maître. » Il n'est Église que de frères, s'aimant et s'aidant les uns les autres.

Cela n' empêche point du tout la critique – au contraire. L'un des grands malheurs de l'Église moderne (spécialement catholique), c'est que la critique y a été étouffée par peur des dissidences et de l'incrédulité, au moment même où il aurait fallu qu'elle prenne un degré, assumant le formidable soulèvement de pensée qui a bouleversé le monde.

L'esprit de l'Église, c'est: ne pas réduire, ne pas exclure. Ne pas réduire la hauteur, l'abrupt de l'Évangile; ne pas exclure les hommes, dans leur diversité et jusqu'en leurs faiblesses, tant qu'ils préfèrent la communion à leur prétention à se tenir seuls en excluant autrui.

Dire cela, c'est reconnaître le Christ comme dévoilement de l'invisible; non point limité à l'individu historique, pas même à l'unité des deux natures, mais comme vérité de l'inaccessible rapport entre Dieu et l'homme : cette unité où l'homme est la manifestation, « l'icône du Dieu invisible »; et non comme représentation, mais comme puissance symbolique dans le mouvement où l'homme vient à naître – enfin. 

Louis Fevre  

 

 

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