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FÉVRIER 2001.

Richard Bergeron, Les pros de Dieu, Montréal-Paris,  Médiaspaul  2000.

Qui sont les pros de Dieu, les professionnels de Dieu ? Tous ceux qui dans l’Église catholique, ont par office un rapport privilégié à Dieu. Les théologiens développent depuis toujours un savoir, une science de Dieu. Les prêtres exécutent les rites, annoncent la Parole : ils sont les intermédiaires entre Dieu et les hommes. Au nom de leur compétence sur Dieu, on a même structuré une hiérarchie de prêtres qui assurent que tout se passe bien à tous les niveaux de l'Église! Quant aux religieux, ils anticipent ici-bas la vie céleste, sensés avoir renoncé à leur volonté propre, aux richesses personnelles, à vivre en couple et à construire une famille, pour ne s’occuper que de Dieu…

L’intuition profonde de ce livre vient de l’évangile, lorsque Jésus affronte les professionnels de la religion juive : docteurs de la Loi, grands prêtres et pharisiens. Tous des spécialistes qui, dans l’ensemble, sont passés à côté de la révélation du mystère de Dieu en Jésus. Et qui sont même devenus des opposants féroces à toute innovation de l’Esprit. Méditant cette réalité historique, Richard Bergeron développe un parallèle étroit entre les docteurs de la loi et nos théologiens, entre les grands prêtres et la hiérarchie ecclésiastique, entre les pharisiens et les religieux.

Son livre, au ton parfois passionné, est le cri du cœur de quelqu’un qui a été, sa vie durant, un pro de Dieu au triple titre de théologien, de prêtre et de religieux. L’expérience affleure partout, mais le niveau de l’analyse dépasse de loin l’histoire personnelle. Ce sont vraiment les handicaps des rôles que ce texte poursuit dans tous leurs méandres : le théologien qui ne saura pas avouer les limites de son savoir, le religieux qui n’osera pas faire face devant ses frères, devant sa famille, devant la société aux limites et à la pauvreté de ses comportements moraux devant Dieu, le prêtre que sa fonction oblige à masquer ses doutes, ses faiblesses, ses ignorances…

Tous sont amenés à se voir à part, plus compétents, plus proches de Dieu que l’immense troupeau des laïcs, surtout les distants et les non-croyants. Nous, on l’a, les autres ne l’ont pas. On se voit comme un possesseur de Dieu, un familier de Dieu. On n’est pas comme ce pécheur de publicain. Et cela même lorsque dans son fort intime on se reconnaît comme théologien, prêtre, religieux pécheurs…Tellement est forte l’emprise des rôles sociaux. Les images qu’on a intériorisées, celles qu’impose l’institution, celles que renvoie un certain public, empêchent la transparence et la sincérité des relations. Elles empêchent d’être soi-même… et d’être heureux.

Les sciences humaines –  sociologie, psychologie, psychanalyse, philosophie existentielle – ont développé dans l’homme moderne une sensibilité au poids des rôles sociaux sur l’individu, au poids des images intériorisées, celles qu’on se fait de notre rôle, celles que les autres nous imposent par leurs attentes. Nous sommes davantage conscients de l’insécurité profonde au cœur de tout être humain, du besoin de dominer qui en découle et des ramifications, des camouflages que ces pulsions peuvent prendre. Même et surtout dans le domaine religieux, là on se veut en contact direct avec la réalité ultime qui donne sens à la vie humaine.

L’auteur développe longuement  et avec subtilité cette dynamique trop réelle…Son propos dépasse les règlements de comptes qui rejettent tout en bloc. Au contraire, il poursuit une réflexion profonde sur le sens fondamental des vocations de théologien, de prêtre, de religieux, même si le moment fort est surtout la dénonciation des déviations quasi inévitables qui briment l’authenticité du développement authentique de soi. Finalement, au cœur de ce livre, il y a l’expérience de Dieu comme l’indicible, comme l’au-delà de nos conceptualisations trop humaines. Dieu est le présent-absent, irréductible à tous les discours, à tous les systèmes qui prétendent en cerner la réalité, inaccessible à tous les comportements qui prétendent conquérir ses bonnes grâces. L’essentiel, comme dirait Bellet (après saint Paul), ce ne sont pas les discours sur l’amour, si beaux, si lumineux soient-ils, c’est la pratique de l’amour, qui est don gratuit de Dieu. Comme son pardon…

C’est parce qu’il réfléchit sur le mystère de Dieu et notre entrée dans ce mystère, que ce livre met en garde  contre les rôles qui figent et qui installent dans une dynamique de pouvoir, dans des sentiments de supériorité. Les figures du théologien, du prêtre, du religieux sont très relativisées dans notre culture moderne. Des penseurs chrétiens vont très loin dans leurs réserves (je pense en particulier à Maurice Bellet, à Eugen Drewermann…). La réflexion de Richard Bergeron apporte des éléments de réflexion tant aux personnes immédiatement concernées qu’aux laïcs qui s’interrogent sur ces figures de notre tradition religieuse.

Et surtout la mise en garde qui est faite aux pros de Dieu ne vaut-elle pas pour tout croyant catholique, convaincu que lui possède la vérité définitive sur Dieu et que toute autre religion, tout autre système de croyances ne peut être que dans l’erreur… Le rapport de Dieu aux individus et aux religions du monde n’est-il pas beaucoup plus riche et mystérieux?

En terminant, ajoutons que ce livre est aussi un témoignage d’amitié et d’admiration que l’auteur rend à plusieurs de ses frères religieux et à leur parcours spirituel.

Claude Giasson

 

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