Livres
du mois
FÉVRIER
2011
Bernard Émond, Il y a trop d’images. Textes épars
1993-2010. Montréal, Lux, 2011, 126 pages.
Bernard Émond ou le droit à la tragédie
Le cinéaste Bernard Émond ne tourne ni n’écrit
pour divertir ou faire rire. Même s’ils
comportent leur part de lumière, ses films et
ses textes sont empreints d’une gravité qui
impose l’esprit de sérieux. Il s’agit, pour lui,
de « s’approcher de ce qui importe », de
« défendre le droit à la tragédie, ainsi que le
droit au refus de l’artifice ». Au
divertissement, qu’il assimile à un refus du
réel et de la responsabilité, le cinéaste oppose
l’attention, la présence « au monde, à sa
beauté, à sa douleur ».
Bref recueil de « textes épars » publiés entre
1993 et 2010, Il y a trop d’images est un
peu la version essayistique de l’œuvre
cinématographique de Bernard Émond. On y
retrouve, sous forme de prose d’idée,
l’intensité et la profondeur qui habitent La
Neuvaine, Contre toute espérance et
La Donation, les trois films qui
composent la Trilogie des vertus théologales.
Le constat que dresse Émond de l’état actuel de
la société québécoise est sombre. Il évoque « un
recul désastreux des valeurs humaines et
spirituelles », un recul de l’idée de bien
commun, le triomphe de la culture de masse
d’inspiration américaine et de
« l’endoctrinement publicitaire ». Notre
héritage chrétien, note-t-il, s’est effacé
devant « la progression de l’hédonisme
individualiste, du consumérisme et de la culture
de masse ». Nous sommes peut-être libérés, mais
nous nous retrouvons « isolés, désorientés et
accablés par le sentiment irrémédiable d’une
perte de sens ». Émond est tenté par
l’idéalisation d’un passé dans lequel les
traditions étaient pourvoyeuses de sens, mais il
ne propose pas un illusoire retour en arrière.
Sa « nostalgie de la transcendance perdue »
l’incite toutefois à rechercher « ce qui est
devenu invisible dans un monde encombré
d’images ».
Il y a un paradoxe, pour un cinéaste, à déclarer
qu’il y a trop d’images. On saisit mieux la
formule quand on comprend que ces images trop
nombreuses sont celles qui relèvent de
« l’imagerie commerciale », celles dont le seul
objectif est de nous distraire du monde.
Pourquoi, dans ces conditions, en rajouter?
Pour, justement, renouer avec la fonction
artistique de l’image, qui consiste à « parvenir
à une véritable attention au monde ». « Pendant
toute ma vie de cinéaste, déclare Émond, j’ai eu
la conviction qu’on devait faire des films
“pour” quelque chose, quelque chose qui serait
comme au-dessus des films, qui les justifierait,
et sans quoi le cinéma ne serait qu’une
technique perfectionnée du mensonge. » C’est ce
« quelque chose » de transcendant que
l’essayiste cherche à cerner, à dire, dans les
courts textes très denses de ce recueil.
Au cœur de La Neuvaine, explique Émond,
se trouve l’opposition entre la mort « sensée »
de la grand-mère de François et les morts
« insensées » d’une mère et de son enfant.
L’enjeu de la croyance habite le récit. « D’une
certaine manière, écrit le cinéaste, dans La
Neuvaine, Dieu parle. Il parle par la beauté
de la nature, par la bonté de François, par la
sagesse de la grand-mère. Mais la vraie
difficulté de croire ne réside-t-elle pas dans
le silence de Dieu? » Sommes-nous seuls? Dès,
lors, comment espérer? Ce grand film,
rappelons-le, a été nommé, à l’automne 2010,
film québécois de la décennie 2000 par
l’Association québécoise des critiques de
cinéma.
Contre toute espérance, deuxième film de la trilogie, a été accueilli avec quelques
réserves. La charge politique, a-t-on dit,
manquait de subtilité et l’ensemble était « trop
noir ». Émond reconnaît que les premières
minutes du film, qui montre le bonheur du
couple, sont plus faibles. Le sirop
publicitaire, déplore-t-il, a rendu la vie
heureuse difficile à filmer, raison pour
laquelle il faut « réapprendre à filmer le
bonheur humain, ces moments qui échappent par
miracle à l’implacable machine à désirer qu’est
devenue la société contemporaine ».
Pour le reste, Émond défend son film avec
ardeur. La réalité du travail et celle des
rapports sociaux imposés par les entreprises
sont trop souvent absentes du cinéma, comme si
elles étaient devenues socialement impossibles à
montrer. Le cinéaste soutient que ce qu’il en
montre dans Contre toute espérance n’a
rien de « chargé » et que ceux qui croient le
contraire « devraient s’interroger sur le milieu
où ils vivent, sur les gens qu’ils fréquentent,
et sur la connaissance réelle qu’ils ont de
milieux étrangers à ceux dans lesquels ils
frayent de coutume ».
A-t-on le droit, demande Émond, de faire des
films sombres, des romans noirs, des pièces
désespérantes? Le cinéma tel qu’il le conçoit,
répond-il, est un art, et « l’œuvre d’art nous
bouscule, elle nous arrache à nous-mêmes, à nos
habitudes, à notre confort intellectuel, à nos
partis pris », là où le divertissement se
contente de nous ramener sans cesse à
nous-mêmes. Est-il pessimiste de faire des films
« désagréables », qui n’hésitent pas à plonger
au cœur de la noirceur du monde? « Voir le mal
là où il se trouve, réplique Émond en
s’inspirant d’une formule de Rossellini, c’est
le contraire du cynisme, dont l’intelligence
désabusée s’arrange plutôt bien de la misère du
monde. Voir le mal là où il se trouve, c’est
refuser le défaitisme et croire, peut-être
naïvement, qu’on peut quelque chose au monde et
que l’indignation n’est pas inutile. »
Une question fondamentale traverse la trilogie
filmique d’Émond : comment vivre sans foi dans
le Québec contemporain en perte de sens? C’est
Pierre Vadeboncoeur, dans une lettre, qui
souffle la réponse au cinéaste agnostique. « La
foi, écrit-il, pointe vers l’infini, vers ce qui
nous dépasse absolument. L’être, Dieu peut-être,
selon le nom consacré. » C’est cette foi, cette
transcendance qu’il est incapable de nommer mais
dont il sait qu’elle appelle un engagement à
l’égard du réel, que cherche à évoquer l’œuvre
de Bernard Émond. « Je crois qu’il faut
servir », fait-il dire au vieux docteur
Rainville de La Donation, en guise de
« réponse totalement laïque » à cette question.
Bernard Émond est un moraliste au sens noble du
terme, à la façon des Vadeboncoeur et Falardeau,
deux hommes qu’il admire. Aussi ardente mais
plus transparente que celle du premier, aussi
véhémente mais moins rugueuse que celle du
second, sa prose brise l’indifférence qui tue.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
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