Livres
du mois
JUILLET – AOÛT
2005
La Bible. Ancien et Nouveau
Testament à travers deux cents chefs-d’œuvre de la
peinture.
Introductions de
Régis Debray. Choix des sujets, récits et légendes
par François Lebrette. Paris, Presses de la
Renaissance, 2004.
Voici un beau livre de
vacances, une somptueuse Bible en images qu’on ne
se lassera pas d’explorer, de contempler. Elle ne
reproduit pas le texte biblique. Ce serait un tout
autre projet. On s’est restreint à quelques
paragraphes vis-à-vis chaque image, sur la page de
gauche, qui rappellent brièvement le récit
biblique dont s’inspire l’artiste et commentent
les particularités de l’iconographie. C’est court,
mais très pertinent.
Autre choix, aucune
présentation des artistes, des écoles, du contexte
historique… et pourtant ils sont variés ces
contextes, elles sont nombreuses ces écoles,
puisqu’on nous promène de siècle en siècle
(surtout du 15e au 19e), de
pays en pays, dans la peinture occidentale. Le
va-et-vient est constant et les sauts esthétiques
sont plutôt brusques d’une œuvre à l’autre… On
laisse à chacun le soin de poursuivre les
interrogations, les comparaisons que sa culture
lui suggère…
L’accent est
totalement placé sur l’image offerte à la
contemplation, comme si elle était auto-suffisante
dès qu’on nous en explique le thème. Et dans
l’ensemble, elles sont belles, ces images – deux
cents, une centaine pour chacun des deux
Testaments – puisqu’on a eu recours au fonds
d’agences photographiques très professionnelles
comme AKG, de photographes comme Érich Lessing,
le merveilleux collaborateur du site
Louvre-éducation…
Évidemment certaines
œuvres sont bien connues – de Titien, de Véronèse,
de Raphaël, de Poussin – mais je suis émerveillé
par le souci qu’on a eu de présenter de nombreuses
œuvres beaucoup moins accessibles, puisées dans
des musées municipaux, dans des églises modestes,
et qui se révèlent de magnifiques découvertes.
Lorsque les œuvres
reproduites sont de grande dimension, il est
difficile de communier à la sensibilité picturale
de l’artiste, ce que nous recherchons tellement
aujourd’hui. Mais heureusement plusieurs sont de
dimensions restreintes ou bien, pour d’autres, on
ne nous en présente qu’un détail. Alors le contact
s’établit avec une telle force, qu’on ne se lasse
pas d’y revenir.
Les férus d’histoire
de l’art auraient sans doute aimé qu’on ajoute
quelques précisions techniques, comme les
dimensions de l’original, le médium utilisé… Et,
plus grave, qu’on ne découpe pas plus ou moins
arbitrairement les œuvres, sauf pour en offrir des
détails qu’on signale comme tels. Sans doute
répondra-t-on que ces férus ne sont pas le public
visé, qu’on voulait accroître l’impact de
certaines œuvres… mais…
L’originalité de ce
livre repose en outre sur les deux textes de Régis
Debray qui introduisent d’abord à l’Ancien
Testament, puis au Nouveau. Dès les premières
lignes, il développe l’étrange paradoxe : comment
se fait-il que le Livre tellement soucieux de
l’ineffable transcendance de Dieu, tellement
vigilant contre l’idolâtrie qu’il prohibe
sévèrement toute fabrication d’images, soit devenu
un trésor d’images, en particulier dans le monde
chrétien?
Si pour le judaïsme,
le recours plus ou moins inévitable à l’image
était toujours une sorte de transgression, comme
dans l’islam, le rapport des chrétiens à l’image
sera tout autre. Mais il a fallu traverser la
querelle iconoclaste pour que la théologie
chrétienne de l’image apparaisse. Elle s’enracine
tout entière dans la thèse centrale de
l’Incarnation, la Parole de Dieu qui se fait
chair. Du même coup et la chair, et la
représentation de la chair deviennent le
sacrement, le lieu de présence et d’action du
Transcendant.
Au fil des siècles,
l’Église découvrira d’autres aspects du pouvoir de
l’image : sa valeur pédagogique pour enseigner les
foules dès le Moyen-Âge et même sa force
politique, sa puissance de ralliement par son
impact émotif. Peu à peu Régis Debray ouvre des
pistes sur le désenchantement progressif de
l’image, parallèle au désenchantement du monde,
qui se développe à partir de la Renaissance et qui
mène à ce qu’on pourrait appeler la tyrannie du
visuel, telle que nous la vivons aujourd’hui.
En bref un beau livre
qui répond aux attentes que fait naître
l’impressionnante jaquette, où se découpe, très
coloré sur fond noir, le groupe des apôtres autour
de Jésus qui remet les clefs du Royaume à Pierre
(par le Maître de la légende du saint prieur).
Claude Giasson
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