Livres
du mois
SEPTEMBRE
2008
Caroline Fourest et Fiammetta Venner,
Les nouveaux
soldats du pape.
Paris,
Éd. du Panama, 316p.
Opus Dei et consorts : enquête sur l'idéologie
du pape
Objet de controverses non seulement en raison de
son coût et de la pompe qui l’entoure, mais
aussi par ce qu’elle laissera sans doute
entrevoir des conceptions du président Sarkozy
en matière de laïcité, la visite du Pape Benoît
XVI se doit néanmoins
d’être appréciée avec du recul. En l’occurrence,
non par le biais d’un anticléricalisme
épidermique, mais à la lumière de la situation
actuelle dans l’Église catholique, de son
évolution théologique et, oserait-on
dire, idéologique.
C’est précisément ce que font, dans un ouvrage
aussi sérieux que documenté, Caroline Fourest et
Fiammetta Venner qui, évitant toute tonalité
inutilement polémique, démontrent grâce à un
large travail d’enquête que depuis le concile
Vatican II,
l’ouverture au monde régresse dans l’Église.
L’opinion généralement répandue, y compris en
science politique, consiste à mettre
systématiquement en équation les idées
catholiques réactionnaires et la petite frange
d’intégristes qui a suivi feu monseigneur
Lefebvre jusque au schisme. Ce livre explique au
contraire que c’est au cœur de l’Église romaine,
avec l’appui des papes successifs depuis Paul
VI et plus encore Jean
Paul II, à leur
initiative souvent, que s’est développé un
mouvement de remise en cause des enseignements
du concile.
Retour de balancier et contre-feux conservateur
Quelles sont les raisons du contre-feux
conservateur ? Selon les auteurs, Paul
VI déjà considérait
que l’application de Vatican
II était allée trop loin. Dans
l’atmosphère de la fin des années 60, marquée
par la guerre froide et le souffle des idées de
1968 (auquel n’est pas étrangère, en France, la
gauche catholique imprégnant, entre autres, le
PSU), la hiérarchie
catholique reste obnubilée par la nécessité de
la lutte contre le communisme.
Elle n’accepte pas la remise en cause de
l’engagement politique ultra-réactionnaire de
certaines églises, notamment latino-américaines,
que représente la théologie de la libération.
Elle s’inquiète de l’affaiblissement de ses
capacités missionnaires face au développement
des dénominations protestantes dans le
tiers-monde et d’une manière générale, s’oppose
à tout ce qui remet en cause la vision
patriarcale et puritaine qui continue à
s’exprimer depuis Rome sur les questions
de morale.
Logiquement, Rome va donc chercher à susciter ou
promouvoir des mouvements de religieux ou de
laïcs ayant une colonne vertébrale doctrinale et
des méthodes, capables d’amorcer un retour de
balancier vers un catholicisme conservateur.
Caroline Fourest et Fiammetta Venner nous font
donc découvrir trois de ces instruments de
reconquête, qui actuellement encore, continuent
à grignoter des positions d’influence dans le
clergé et la société civile, avec le parfait
aval du Vatican : la Légion du Christ ; l’Opus
Dei et la mouvance traditionaliste.
Après lecture complète de l’ouvrage, la Légion
apparaît bien comme la plus inquiétante et
l’appui dont elle bénéficie, malgré
l’implication avérée de nombre de ses prêtres
dans des affaires de mœurs, surprend, comme il
en dit long sur l’incapacité de l’Église à
traiter dans la transparence un linge sale qui
continue d’être lavé en famille, quand tout
simplement la dénégation ne prends pas
le dessus.
Autoritarisme, sexisme et mortification
Le livre est ensuite un très salubre effort pour
établir avec précision la pensée, les méthodes
et l’influence de l’Opus Dei, le mérite des
auteurs étant de réfuter les fantasmes
complotistes qui font de l’Opus une sorte de
« franc-maçonnerie blanche » au sein de
l’Église, tout en soulignant bien la nature
autoritaire de l’Opus, son passé de
collaboration avec le franquisme et Pinochet,
ainsi que sa fascination pour la mortification
et son sexisme.
La dernière partie du livre est elle aussi
éclairante. Traitant du milieu traditionaliste
(terme qui désigne les intégristes restés dans
l’Église), Caroline Fourest et Fiammetta Venner
expliquent avec justesse que le danger pour
l’Église ne vient sans doute pas des intégristes
qui ont choisi la dissidence, mais de ceux qui,
après l’affaire des sacres de Mgr Lefebvre, en
1988, ont choisi de demeurer dans le giron
du Vatican.
La raison est simple : parce qu’ils ont le sens
politique et celui du rapport de forces (c’est
un héritage du politique d’abord et de la
théorie du compromis nationaliste chez ces gens
imprégnés de maurrassisme), les traditionalistes
qu’on appelle « ralliés » savent que pour faire
avancer leurs idées, il faut rester dans
l’Église et non se marginaliser en la quittant.
Les auteurs ont dès lors raison de souligner que
ce sont les intégristes proches du Front
national (Bernard Antony ; Jean Madiran) et
impliqués dans le combat politique nationaliste,
qui ont choisi de rester fidèles au Vatican,
tandis que les fidèles de Mgr Lefebvre, moins
ouverts au compromis tactique, délaissent
souvent l’action politique pour se réfugier dans
le providentialisme.
Le livre raconte en outre les tractations qui
ont abouti au retour dans le giron romain de la
fraction la plus « idéologique » de la mouvance
lefebvriste, laquelle a obtenu sans rien céder,
une impressionnante série de concessions dont la
plus choquante est sans doute l’autorisation de
prière pré-conciliaire pour la conversion des
juifs, restés pour eux le peuple déicide.
Fidèles à leur engagement qui consiste à
examiner les fondamentalismes à l’œuvre dans les
trois religions monothéistes, les auteurs nous
donnent au final, un tableau de l’Église
catholique qui conclut à la marginalisation du
catholicisme libéral, à la mise entre
parenthèses de notions conciliaires
fondamentales comme l’œcuménisme et à la
victoire (temporaire ? ) du camp conservateur.
Jean-Yves Camus
Chercheur en science politique
Texte paru sur le journal web
Rue 89
et reproduit avec l’aimable
autorisation de l’auteur
et de la rédaction |
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