Livres
du mois
AVRIL 2005
Bruno Chenu, L’Église
sera-t-elle catholique?, Paris, Bayard, 2004,
160 p.
Membre du Groupe des Dombes
depuis 1975 jusqu’à son décès en 2003, Bruno
Chenu fut un artisan du dialogue œcuménique. Dans
ces notes prises par ses amis aux cours de
conférences et de communications, un même souci
de suivre la vie de l’Église l’amène à
s’interroger sur sa catholicité. Il en
conclut que : « Historiquement, la catholicité
est devant nous. » Ce livre développe ce point
de vue.
Analysant la notion d’identité, l’auteur note qu’elle est la
somme de plusieurs appartenances (famille, école,
parti politique) et que « c’est une tâche humaine
et citoyenne que de faire prendre conscience
aujourd’hui de la pluralité des appartenances ».
Il en donne d’abord les caractéristiques : elle
est historique, tension entre rapprochement et
distanciation, évolutive et pour une part
collective, religieuse et symbolique. Appartenance
plurielle donc, même si à plusieurs endroits du
monde, l’appartenance religieuse écrasent parfois
toutes les autres.
Appliquant à l’institution catholique les données de ses
analyses, l’auteur en déduit qu’il s’agit bien
d’une institution humaine, durable et modifiable,
tendant à une fin, mais que, autant chez les
catholiques que chez les protestants, elle est
actuellement soumise à une tension intérieure
entre les traditionnels et les libéraux, entre les
tenants de la décentralisation et de
l’assouplissement du pouvoir et ceux qui veulent
un renforcement des contraintes pour maintenir
l’unité du peuple chrétien. À la limite, un écart
se dessine entre le message de Jésus et
l’institution : « Jésus, oui; l’Église, non. »
Inspiré par son ancien professeur Christian Duquoc, B. Chenu
réaffirme la nécessité de l’institution pour la
fraternité. Sa dimension symbolique demeure
également indispensable pour un enracinement
humain. Mais il y a une urgence des réformes pour
assurer la crédibilité de l’institution jusqu’en
sa précarité : « Le salut ne se joue pas dans
l’appartenance à l’institution, mais dans des
gestes humains élémentaires », tels ceux prônés
par les Béatitudes.
L’identité catholique renvoie en effet à une triple
appartenance : chrétienne, ecclésiale et
confessionnelle. La première définit le rapport de
foi avec le Christ, la seconde, l’appartenance au
peuple de Dieu et la dernière, l’appartenance à
une Église divisée. « Aucune Église
confessionnelle ne s’identifie avec l’Église du
Christ. » Sont énumérés dès lors les traits de la
confession catholique :
1.
l’accent mis sur la médiation de l’expérience de
préférence à une expérience immédiate et intime.
2.
un accueil positif de la raison : l’humain n’est
jamais totalement dévalorisé;
3.
une revendication de la vérité où qu’elle soit,
car elle appartient à l’Église (ainsi, elle ne dit
jamais « la nature ou la grâce » ou « l’Écriture
ou la Tradition », mais toujours « la nature et
la grâce » et « l’Écriture et la Tradition » à la
fois).
4.
son ouverture constante à l’universel : elle croit
que ce qui est bon pour elle l’est pour le monde.
5.
la valorisation de la dimension personnelle de
l’autorité (du pape en particulier) au détriment
de la collégialité et de la dimension
communautaire.
6.
un souci de la communion visible, parfois
étouffant pour les Églises locales.
Le second chapitre consacré à l’Église de France s’ouvre sur
l’interrogation reprise dans diverses publications
récentes : sommes-nous entrés dans l’ère
post-chrétienne ou pré-chrétienne? Sans oser
répondre, l’auteur énumère les caractéristiques du
christianisme qui « marche » non seulement en
France, mais en beaucoup d’endroits dans le monde,
c'est-à-dire une religion élective, émotionnelle,
gratifiante et modulable. Cela conduit
paradoxalement à une forme de standardisation du
croire au même rythme que s’opère une forme de
mondialisation des échanges : un credo minimum,
un encadrement de proximité, une recherche de
bien-être et d’épanouissement personnel.
L’auteur consacre ensuite un chapitre à la naissance de la
théologie latino-américaine de la libération et à
son apport principal : une nouvelle façon de faire
de la théologie. Il évoque au chapitre 4 ce qui
est à ses yeux l’exemple d’une inculturation
réussie : celle de la Bible dans les milieux noirs
américains illustrée par des extraits de prières
et de chants. L’inculturation africaine pose des
défis que le chapitre 5 énumère plus qu’il ne
cherche à les relever, tant il appartient à ces
Églises elles-mêmes de le faire.
Le chapitre 6, intitulé « L’Asie sera-t-elle jamais
chrétienne? » dresse les obstacles qui s’élèvent
devant la perspective même théorique d’un tel
projet. Le christianisme touche environ 3 % de la
population asiatique. Ces obstacles sont pour
l’Inde avant tout culturels : un long contentieux
a conduit nombre d’intellectuels indiens à
critiquer le travail missionnaire chrétien en ce
pays. Les déclarations lors de visites officielles
du pape n’ont pas toujours bien fait pour
améliorer la situation. Certains porte-parole de
l’Église au Japon déplorent également la timidité
des efforts faits à Rome pour mieux inculturer le
christianisme en Asie.
Face à ce constat, B. Chenu rappelle les principes du
dialogue interreligieux, nécessaire mais
indéfinissable autrement que par l’expression :
dialogue de salut. Car, et c’est là l’apport
essentiel de sa réflexion sur la catholicité,
l’activité du Christ doit être élargie aux autres
religions : « Dieu a une pluralité de visages. »
L’Église n’est plus l’unique Arche de salut. Les
religions ne sauvent pas… elles ne sont que des
instruments, des médiations.
Ouvrage bref, par moments de facture quasi schématique, mais
riche d’enseignements sur l’énorme changement de
perspective que la réflexion théologique a apporté
depuis l’instauration du dialogue interreligieux
pour revoir et repenser la présence et la mission
de l’Église. Les résultats sont prometteurs pour
un christianisme vraiment catholique à l’aube
d’une ère qui s’annonce sous cet angle comme
pré-chrétienne.
Raymond Légaré
Le Groupe des Dombes - groupe de dialogue
œcuménique, fondé par l’abbé Paul Couturier en
1937, réunit une quarantaine de théologiens
catholiques et protestants à Lyon.