Livres
du mois
DÉCEMBRE
2010
Christian de Chergé, L’invincible espérance.
Paris, Bayard 2010. 320 p.
Ce volume rassemble un choix de textes du prieur
du monastère trappiste de Tibhirine en Algérie,
assassiné avec six autres moines en 1996.
Regroupés en trois parties, ils marquent les
étapes de son itinéraire spirituel que le
présentateur Bruno Chenu résume ainsi : l’homme
de prière, l’homme du dialogue interreligieux et
l’homme mort en ayant pardonné à l’avance à ses
bourreaux.
Homme de prière
Au terme d'un parcours qui a commencé avec son
service militaire, s'est poursuivi avec son
ordination sacerdotale et son entrée chez les
trappistes, Christian de Chergé choisit de
revenir en Algérie, cette fois non pas comme
soldat, mais comme moine pour y poursuivre son
engagement spirituel. Il y sera amené à faire un
nouvel apprentissage : celui de la prière en
milieu musulman.Dès l’abord, sa prière sera
marquée par la présence de l’autre. Inclusive,
elle s’ouvrira à son frère musulman et évoluera
vers un renouveau de la perception des réalités
spirituelles axé sur les prémices du salut
offert par Dieu à tous les croyants. Un
événement, que Chenu compare à la Nuit de feu
de Pascal, aura pour lui valeur de révélation
lorsqu’un soir à la chapelle, peu après son
arrivée au monastère, il est amené à prier en la
Présence du Maître, et en la présence également
d’un musulman unissant subrepticement sa voix et
ses prières de croyant à la sienne. Inédite,
cette expérience de prière inspirera sa quête
spirituelle. Soucieux de faire alliance avec
Dieu tout en prenant conscience de la présence
prophétique de l’Esprit au sein des autres
familles de croyants, il découvrira
progressivement combien la prière est un langage
universel qui inclut aussi bien la Fatiha
musulmane que le Magnificat. Tout être
priant devient une Maison de prière, un
temple de l’Esprit, présent chez tous les
peuples. La prière ne peut à ses yeux être
qu’inclusive comme celle de Jésus : « Cette
unité de tous les peuples dans le Cœur du Christ
semble plus évidente encore quand on se met
loyalement à l’écoute d’un autre peuple en
prière, et qu’on découvre, à travers lui,
que les attitudes et les mots les plus simples
de l’expression spirituelle ignorent les
frontières de religion. » (p.50)
Homme de dialogue
La notion de Dieu partagé forme ainsi
l’assise de son désir d’entamer le dialogue avec
l’islam. Rompant avec l’isolement du monastère
par rapport au milieu environnement, il mettra
sur pied avec l’aide de son évêque un groupe de
rencontre interreligieux qui se réunira deux
fois l’an pour échanger sur les liens existant
entre Révélation coranique et biblique. Au cœur
de ce dialogue se retrouve la figure du Dieu
miséricordieux dont les traits sont connus
des musulmans et des chrétiens. Valeur
œcuménique, cette figure peut au-delà des
différences importantes ramener au-devant de la
scène du monde religieux l’unicité de la
Création, œuvre de Dieu. Le monde n’a d’origine
qu’en Dieu et l’Incarnation du Verbe a lieu sous
des modes distincts en christianisme aussi bien
qu’en islam. Le Coran fait d’ailleurs l’éloge
d’autres croyants, prêtres et moines chrétiens,
sabéens et juifs qui, faisant le bien,
trouveront leur récompense auprès de leur
Seigneur (Coran 2,62).
Avec force, il invite à s’opposer à la
tentation constante de réduire la communauté que
se rassemble l’Éternel à celles que nos temples
faits de main d’homme parviennent à regrouper
vaille que vaille. Mais s’il faut espérer
faire alliance entre croyants au-delà des
divisions existantes, ce ne sera jamais qu’en
préservant une unité différenciée : et c’est
tant mieux ainsi. L’identité devient facilement
idolâtrique et persécutrice.
En droite ligne avec Vatican II et la mission
spirituelle du Christ, cette solidarité des
croyants s’abstiendra de prosélytisme. Prier
ensemble, faire le bien, pratiquer l’hospitalité
sont les principes à la base de ce dialogue
interreligieux pratiqué à Tibhirine. La
rencontre des traditions musulmane et chrétienne
ne peut se faire sur des bases théologiques,
voie sans issue, mais sur un dialogue
existentiel qui reconnait l’unité différenciée
des croyants en Dieu.
Homme de la vie offerte et du
pardon
La dimension de l’engagement du P. Christian
apparaît nettement dans le destin tragique qu’il
envisage avec sérénité dans son remarquable
testament spirituel rédigé dès le mois de
décembre 1993. Face à la menace et à l’hostilité
à l’égard des étrangers démontrée par le GIA, la
question se pose : partir ou rester. Plusieurs
religieux et religieuses ont déjà payé de leur
vie leur décision de ne pas céder à la menace et
de continuer à assurer la présence de l’Église
en Algérie. Vivant constamment dans la peur, les
moines de la communauté choisissent quand même
de rester. Arrêtés et détenus pendant deux mois
par un groupe islamiste pour des motifs
contraires à ceux pour lesquels ils avaient
vécu, on apprendra par un communiqué du GIA du
31 mai 1996 qu‘ils ont été assassinés. Revivant
la passion et la Pâques du Christ, jusqu’à
offrir à l’avance le pardon à ses assassins, le
témoignage du P. Christian prolonge l’Esprit de
la Pentecôte où l’Amour devient don de Dieu
offert à tous ceux qui acceptent de mourir pour
renaître à la vraie Vie. Ce témoignage a une
dimension qui peut déranger, tellement il est
hors du commun. Mais il est destiné à être
compris par cette minorité d’appelés capables de
dépasser jusqu’à l’héroïsme la condition humaine
à la suite du Christ. Ce groupe de moines
exceptionnels s’inscrit dans une longue liste de
martyrs qui ont donné leur vie pour ceux qu’ils
aimaient. Le Seigneur les a accueillis dans son
Royaume comme il accueille ceux qui ont su
témoigner jusqu’au bout de la grandeur de
l’Amour de Dieu et le partager malgré leur
faiblesse. Intimidant témoignage, auquel
l’Évangile donne tout son relief tout en lui
enlevant sa dimension de tragédie sacrée.
L’Amour ici a chassé le destin aveugle au profit
de l’affirmation d’une liberté libératrice dont
Dieu seul reste le gage. Les fruits du martyre
seront toujours variés et imprévisibles, mais le
Christ a su à chaque époque de l’Église en
assurer l’éclosion. Aux chrétiens d’en apprécier
la grandeur et le message.
Raymond Légaré
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