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NOVEMBRE  2010

Christof Theobald, La réception du concile Vatican II. Tome I, Accéder à la source. Paris, Éditions du Cerf, 2009. Collection « Unam sanctam ». 944 p.

Ce livre volumineux (944 pages), qui a pour titre Accéder à la source, est le premier tome d’un ouvrage important en deux volumes qui aborde la question majeure de la signification du concile Vatican II pour notre temps, quarante-cinq ans après la clôture de cet événement. Le second tome aura pour titre L’Église dans l’histoire et la société.

L’auteur propose une relecture globale et originale de l’oeuvre de Vatican II en même temps qu’une réflexion sur la théologie de l’institution conciliaire. Le projet de cet ouvrage est né d’une série d’enseignements, de sessions et de conférences qui remontent à 1985, année du synode extraordinaire convoqué par le pape Jean-Paul II pour « célébrer le concile, le vérifier et le promouvoir ». Au cours des vingt-cinq dernières années, l’auteur a  acquis une plus grande familiarité avec les textes conciliaires et sa manière de parler de ce concile s’est transformée. Les changements profonds survenus dans l’Église depuis la fin du concile Vatican II l’ont obligé à poser le problème de sa réception puisque celle-ci est relancée et déterminée par une nouvelle situation historique. Dans les années qui ont suivi le Concile, l’Église a pratiquement perdu toute son influence sur l’avenir des sociétés modernes et se trouve dans une dynamique d’« exculturation » du christianisme.

L’identité de Vatican II est, pour l’auteur,  la question centrale de sa réception et pour la trouver, il doit répondre à trois questions.

Première question : Aujourd’hui, que peut-on attendre de Vatican II? Pour certains, l’application de Vatican II a pris fin et on n’a plus rien à en attendre. Pour d’autres, la situation actuelle est une invitation à relire Vatican II et à y trouver un appel pour aujourd’hui.

Deuxième question : Aujourd’hui, que doit-on attendre de Vatican II? Certains minimisent son caractère normatif à cause de son caractère pastoral. D’autres mettent l’accent sur son ecclésiologie de communion, sur les rapports entre la primauté du Pape et la collégialité des évêques, sur le statut qu’il donne à l’Église catholique dans le débat œcuménique et le dialogue interreligieux. L’opposition entre l’enjeu pastoral et le statut doctrinal et le nombre et la taille des documents conciliaires ont parfois pour effet de voiler ou d’atténuer leur caractère obligatoire.

Troisième question: Aujourd’hui, comment interpréter Vatican II? Certains pensent qu’il suffit de prendre en considération les documents en eux-mêmes et dans leur étroit rapport avec les autres, tout en les situant dans la grande tradition de l’Église. Pour d’autres, ces documents sont le résultat de compromis et sont donc moins riches que l’événement conciliaire lui-même.

Pour le P. Theobald, l’événement du Concile et les textes qu’il a produits  ne peuvent prendre de sens que dans un contexte historique plus large. L’axe historique y est déterminant et conduit l’auteur à parcourir la phase préparatoire, le déroulement même du Concile et, surtout, la phase de réception jusqu’à nos jours, le tout étant inscrit dans une histoire longue des conciles œcuméniques qui situe bien Vatican II par rapport aux vingt conciles qui l’ont précédé. En fait, l’axe historique est si important que celui-ci domine quatre des cinq parties de l’ouvrage. Ces cinq parties sont les suivantes : Qu’est-ce qu’un concile?; Vatican II en gestation; Du programme au corpus textuel de Vatican II; Vers une réception du corpus textuel de Vatican II à la hauteur de l’événement conciliaire; Accéder à la source de la pastoralité.

Pour les questions concrètes que Vatican II a traitées, comme la liturgie, l’œcuménisme et les relations avec le judaïsme, ou pour des questions plus nouvelles comme la liberté religieuse ou les rapports avec les autres religions, on découvre que son rapport à la tradition fait problème. On se rend compte aussi qu’un deuxième problème est la dimension exceptionnelle des textes produits par le concile. Ces seize documents occupent un tiers de la dernière édition des vingt et un conciles œcuméniques reconnus par l’Église. Pour bien saisir l’identité de Vatican II, il faut prendre en compte la totalité des seize documents conciliaires et les considérer comme un corpus qu’on doit bien interpréter. Il faut aussi s’interroger sur sa normativité propre par rapport à nous.

Autre problème de taille, c’est que le pape Jean XXIII, au moment de l’ouverture de ce concile, a hésité sur le choix du modèle conciliaire à adopter. Aucun modèle de la tradition conciliaire ne semble lui convenir. Comme ce concile se tient dans des conditions tout à fait nouvelles et dans un monde en pleine mutation, le pape Jean XXIII l’a présenté comme une nouvelle Pentecôte en se référant à la première Pentecôte et à la délibération de Jérusalem, lui donnant ainsi une perspective proprement théologale.

L’auteur fait une excellente présentation de la phase préparatoire et du déroulement du concile Vatican II. Il montre bien que, dès le départ, Jean XXIII s’intéresse moins au contenu de la doctrine et aux aspects fondamentaux de celle-ci qu’à sa réception, comme il l’affirme d’ailleurs dans le discours d’ouverture du concile. Il tient à ce que le Concile Vatican II ait un caractère plus pastoral que doctrinal. La constitution pastorale L’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes) est dite pastorale parce qu’elle entend exprimer les rapports de l’Église avec le monde et les hommes d’aujourd’hui.

A plusieurs reprises, le pape Jean XXIII a dit que le renouveau pastoral était le but du concile. Le pape Paul VI, dans son discours de clôture du concile, affirme que le l’esprit pastoral du concile lui vient de sa vision de l’homme et de l’univers centrée sur Dieu.

Pour ce qui est du déroulement du concile, le P. Theobald s’intéresse plus particulièrement à la composition du corpus conciliaire et fait une analyse originale et pénétrante de l’apport spécifique de la constitution la constitution Dei Verbum. Celle-ci est, en effet, le grand texte du concile Vatican II; non seulement a-t-elle su articuler et unifier théologiquement les trois instances du dispositif antique de régulation (dispositio), les Écritures, la tradition et le magistère, mais elle a tenté aussi d'honorer les deux autres phases de la conscience herméneutique de l'Église, le principe de réforme, particulièrement décisif d'un point de vue œcuménique, et l'historicité culturelle des récepteurs de l'Évangile. En fait, cette constitution dogmatique nous situe effectivement au centre théologal du Concile, nous fournissant la clé de tous les autres textes et l’explicitation de leur principe œcuménique. Elle s’intéresse à l’histoire indirectement à travers l’exégèse critique de la Bible qu’elle tente d’accorder avec la vision patristique de l’économie du salut.

L’auteur aborde ensuite la théologie des « signes des temps » développée dans la constitution Gaudium et spes, puis il traite du rapport à l'histoire qui se dégage de la déclaration Dignitatis humanae qui aborde le problème de la modernité à partir de la question théologico-politique de la liberté religieuse. Il perçoit un lien intrinsèque entre la lecture des Écritures chrétiennes et la lecture des « signes des temps » qu’il appelle aussi « signes messianiques ».  Cette articulation est, selon lui,  fondée dans « l'économie » biblique elle-même. La double pratique de la lecture des Écritures et de la lecture des « signes des temps » doit conduire à la pratique spirituelle de la rencontre entre Dieu et l'homme. Ces trois pratiques jettent une lumière particulière sur Vatican II et elles nous invitent à lire et à interpréter les textes et le concile comme initiation d'un processus théologal d'apprentissage de ce qu'est et implique la « pastoralité ».

Le but visé par l’auteur est de montrer, dans une perspective œcuménique, comment Vatican II se rapporte à l’Écriture tout en engageant, dans sa réinterprétation de toute la tradition, une relation spécifique au temps présent.

Au sujet de l’identité du concile Vatican II, le P. Theobald souligne qu’il existe une ambiguïté dans la mesure où son centre de gravité s’est déplacé de la Parole de Dieu vers l’Église. En effet, le processus de réception de Vatican II s’est d’abord engagé sur le terrain des questions ecclésiologiques et anthropologiques, alors que la constitution Dei Verbum sur la Révélation et sa transmission a été voulue par le concile comme «la première de toutes les Constitutions. Il faut donc aborder le Concile sur un double versant : le versant proprement théologal qui fait remonter le Concile et son corpus vers sa source théologale, et le versant historico-social qui, tout en parlant de lui-même, aborde l’Église dans l’histoire et la société.

Tout au long de ce livre, on est d’abord frappé par la grande familiarité de l’auteur avec les seize documents de Vatican II. Pour bien profiter de l’éclairage fourni par l’auteur, il est utile d’avoir à portée de main les seize documents conciliaires pour s’y reporter facilement. L’analyse proposée de ce corpus conciliaire impressionne à la fois par sa nouveauté et par sa profondeur. La lecture en est difficile dans la mesure où l’auteur est rigoureux et situe la réception de Vatican II dans le cadre de longue durée de tous les conciles œcuméniques du passé. Il nous fait découvrir Vatican II sous un jour tout à fait nouveau. Il montre bien l’unité profonde des seize textes conciliaires; en fait,  ceux-ci  ont une structure tripolaire : l’axe théologal ou vertical se trouve en priorité dans la constitution sur la révélation divine; l’axe vertical croise l’axe horizontal du corpus conciliaire puisque la communication avec Dieu n’est rien si elle ne s’inscrit pas dans la manière des êtres humains de communiquer avec leurs semblables et de le faire en référence à un texte historique sans cesse à réinterpréter en fonction du temps présent; l’axe horizontal et l’axe vertical se croisent d’abord et ultimement dans l’Église, ce qui montre bien qu’est prise au sérieux l’identification entre l’Église et sa mission. Le corpus de Vatican II est « ouvert » parce qu’entièrement traversé par un processus de réception et de transmission en attente de sa réalisation postconciliaire toujours contextualisée, mais il est en même temps et une fois pour toutes clôturé, marquant une étape dans l’histoire déjà longue du christianisme.

Le corpus de Vatican II représente une nouveauté indéniable parce qu’il dépasse les catégories classiques de qualification canonique. La raison en est que Jean XXIII a voulu « que la doctrine certaine et immuable soit approfondie et présentée d’une manière qui corresponde aux exigences de notre temps ».

Au regard de certains, le concile Vatican II a marqué la fin du catholicisme issu du concile de Trente et fait entrer l’Église dans une ère nouvelle. Pour d’autres, le passage à l’Église postconciliaire, sans rien renier du passé, ne représente qu’un simple ajustement de sa foi de toujours à l’époque d’aujourd’hui.

On est ainsi en présence de deux approches du concile : une « herméneutique de discontinuité », qui met l’accent sur la rupture et une « herméneutique de continuité », pour qui rien d’essentiel n’est changé. On doit donc repenser la question de l’identité du concile et de sa réception.

La réception du Concile est la manière dont, après l’événement, un concile est compris, accepté et mis en oeuvre ou, au contraire, se heurte à des résistances dans les esprits qui freinent et empêchent son application. Pour le P. Theobald, il est important de poser de nouveau le problème de la réception de Vatican II parce que celle-ci est relancée et déterminée par une nouvelle situation historique. De nombreuses voix accusent aujourd’hui Vatican II d’être la cause de la crise du catholicisme alors que d’autres défendent les acquis du Concile comme une réponse providentielle aux transformations de notre époque.

Pour l'auteur, les problèmes de réception du concile Vatican II que nous connaissons depuis une quarantaine d'année ne relèvent pas seulement d'un conflit entre différentes herméneutiques conciliaires, mais proviennent d'abord du Concile lui-même, de sa situation historique très spécifique dans l'ensemble de la tradition chrétienne, de la taille exceptionnelle de son corpus, de sa figure inédite d'un concile pastoral ainsi que du caractère unique de sa figure à la fois théologale et sociale, en particulier de sa manière de se concevoir comme « institution de transmission de l'Évangile ».

Ce qui fait l'originalité de Vatican II, c'est qu'il s'inscrit dans la grande tradition de l'Église et veut rendre l'Église d'aujourd'hui  plus apte à annoncer l'Évangile au monde de notre temps. Mais c'est l'aspect normatif du concile qui a dominé les débats et alimenté les conflits d'interprétation qui ont marqué les années qui ont suivi le concile.

Des critères d'évaluation de ce processus sont proposés à partir d'une analyse détaillée de la composition même du corpus conciliaire. L'auteur regrette qu'après le Concile le processus de réception s'est plutôt engagé sur le terrain des questions ecclésiologiques et anthropologiques ou morales. La constitution Dei Verbum sur la Révélation et sa transmission a été voulue par Vatican II comme « la première de toutes les Constitutions ». Dans la relecture qu'il fait de l'histoire de Vatican II, il fait l'analyse de l'apport spécifique de la constitution Dei Verbum.

De Vatican II, Jean-Paul II a dit qu’il est « la grande grâce dont l’Église a bénéficié au XXe siècle » et une « boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence ». C’est le sentiment qu’on a en fermant ce livre tout à fait remarquable et on a hâte de lire la suite dans le second tome dès que celui-ci paraîtra.


Réjean Plamondon

 

 

 

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