|
Livres
du mois
AVRIL 2004
Clément, Olivier, Mémoires
d’espérance. Entretiens avec
Jean-Claude Noyer. Paris, Desclée
de Brouwer, 2003. 234 p.
Né
dans un milieu athée et devenu chrétien
à l’âge adulte, baptisé dans
l’Église orthodoxe, Olivier Clément
est un théologien des plus respecté
en France pour son engagement dans
le dialogue interreligieux et dans
les relations œcuméniques entre
les Églises d’Orient et
d’Occident. Auteur d’une
trentaine d’ouvrages, il livre ici
dans une conversation avec le
journaliste Jean-Claude Noyer son
testament spirituel.
Le
premier chapitre relate les
circonstances de sa conversion
et esquisse le portrait des
personnages qui ont marqué sa quête
de Dieu et son adhésion à la foi
orthodoxe. Dans les quatre suivants,
il fait part des interrogations que
soulève dans l’esprit des
croyants comme des incroyants
l’expérience chrétienne du
salut, en particulier à propos de
l’identité du Christ, de
l’interprétation de sa vie et de
son message, du contenu de la foi
nouvelle en Dieu par rapport aux
prophéties de la Première
Alliance.
Sont
alors commentés l’épisode de la
chute, l’intervention du Malin et
des Puissances maléfiques qui
divise les hommes appelés à la
grande réconciliation du Royaume.
À l’activité du Malin, il oppose
celle du Dieu uni-trinitaire,
Puissance d’amour, qui
s’abaisse (kénose du Créateur, ose affirmer l’auteur) et se rétracte dans
l’Incarnation, fruit de sa Miséricorde
que nous pouvons cueillir en brisant
la spirale du mal dans la confiance,
foi personnelle et transformante.
Loin
de se présenter sous la figure
mythique, la résurrection du Christ
a ses témoins, poursuit-il, mais
leur témoignage porte sur
l’essentiel : la victoire de
Jésus sur l’enfer et la mort et
la Transfiguration de l’univers
qu’il inaugure. Alors Jésus prend
une autre forme : celle d’un
Corps spirituel habité par l’Esprit,
le Corps eucharistique de
l’humanité et de l’univers,
devenu Corps de Dieu à la seule
condition que cette semence éternelle
s’épanouisse en nous.
Entraîné
par son interlocuteur, Olivier Clément
aborde le sujet de l’Eucharistie,
à la fois symbole et présence réelle.
Au mot consubstantiation, il préfère
substituer le mot Transfiguration du
pain et du vin et éviter ainsi de
donner une interprétation littérale
à des éléments symboliques. Mais
pour ce théologien qui est allé à
l’école des Pères grecs, le réel
est symbolique et le symbolique, réel.
Il
se montre plus réservé face à
l’Assomption de la Vierge, non
attestée scripturairement, tout en
admettant sa virginité. Quant à
l’Église, le mot même a de nos
jours une connotation négative tant
en Orient qu’en Occident, alors
que l’Évangile en fait un outil
de communion, le gage de l’unité
dans la diversité. Car les Églises
font comme si les hommes
d’aujourd’hui avaient une pré-compréhension
du mystère du Christ et de l’Église
et leur parlent surtout de morale et
d’interdits. D’où leur manque
de rayonnement et
l’appauvrissement de leur discours :
« Les Églises
d’aujourd’hui apparaissent comme
des sociétés banales et dérisoires. »
(p.65) Leur avenir exige qu’elles
répondent davantage à l’appel à
vivre la sainteté dans de petites
communautés chaleureuses pour
combattre l’individualisme et la
solitude.
Le
chapitre troisième se présente
comme un exercice de counselling
spirituel puisqu’il touche une série
de thèmes ancrés dans le vivre en
société et les rapports avec les
autres : amour, mariage, femme,
jeunes, terre, qui impliquent tous
le recours à la médiation et à la
durée. Toute vie spirituelle
s’alimente à ces médiations et
à une durée qui n’est de plus de
règle aujourd’hui.
Je
passe rapidement
sur les pages
consacrées aux maîtres du
soupçon que furent Freud, Nietzsche
et Marx. Leur mérite est d’avoir
osé remettre en question
l’authenticité de nos discours.
Leur pensée se doit d’être intégrée
dans tout essai de renouveau du
christianisme que préfigurent à
ses yeux et sous certains aspects le
patriarche Athénagoras et le pape
Jean-Paul II.
Le
chapitre quatrième est consacré au
dialogue interreligieux et à la
question œcuménique. Dans le
premier cas, le chrétien ne peut
que se persuader qu’au-delà des
irréductibles différences
doctrinales, les économies préparatoires
à la Révélation chrétienne ne
peuvent se limiter à l’Ancien
Testament et à la tradition juive.
Quant au rôle de la mission, il
doit être redéfini, à la manière
de Charles de Foucauld, dans ses
traits essentiels : une présence,
un témoignage, la célébration et
le service des gens et non pas la
tentative de conversion avant tout.
Évoquant
ses rencontres et ses relations avec
les juifs et les musulmans, Olivier
Clément insiste sur la nécessité
pour les chrétiens de ne pas considérer
le judaïsme comme une religion
disqualifiée par la venue du
Christ, mais comme une tradition
vivante où s’enracine le
christianisme. L’islam représente
à ses yeux une façon de vivre sa
foi et de faire resplendir la
transcendance de Dieu au-delà du
fondamentalisme et des raidissements
idéologiques pouvant momentanément
l’affecter. D’autre part, le
dialogue œcuménique, qui semble
marquer le pas aujourd’hui, ne
progressera qu’avec une nouvelle génération
de responsables aptes à ouvrir la
communion de leur Église aux fidèles
d’une autre Église.
Finalement,
le chapitre cinquième traite du thème
de l’ascèse et de la prière dans
le contexte de la tradition
orthodoxe.
*****
Olivier
Clément nous livre dans ces Mémoires
d’espérance un témoignage de
foi marqué par la Transfiguration.
En réagissant aux préoccupations
rationnelles de son interlocuteur,
il permet au lecteur de voir que la
théologie n’est pas une panacée
et qu’elle n’a pas réponse à
tout.
Cet
ancien membre de la Résistance ne
se fera pas d’amis dans certains
milieux en affirmant à propos des
valeurs enseignées aux jeunes :
« Les valeurs dominantes
aujourd’hui sont des valeurs de
femmes et d’enfants et pas des
valeurs de virilité. » (p.89)
La
liberté de ton et d’expression
qui caractérise ses propos devrait
inspirer tous les théologiens. Plus
encore, avec sa connaissance
approfondie des écrits patristiques
et de la croyance des « autrement
croyants », il se fait
l’interprète de beaucoup de
croyants attristés et étonnés non
seulement face aux divisions entre
les chrétiens mais surtout
face à ces conflits causés
par l’intolérance religieuse.
Raymond
Légaré
[
RETOUR ]
|