Livres
du mois
JANVIER
2005
Geneviève Comeau, Grâce à l’autre, Paris,
Éditions de l’Atelier, 2004.
Juifs musulmans, bouddhistes, incroyants, agnostiques,
chercheurs d’absolu croisent aujourd’hui nos
routes surtout dans le contexte multiculturel de
Montréal. La mondialisation fait fortement sentir
le pluralisme religieux et la relativité des
valeurs. La foi chrétienne a-t-elle quelque chose
de nouveau à dire dans cette situation ? Comment
les chrétiens sont-ils appelés à vivre ces
rencontres ? Ce petit livre de 159 pages éclaire
ces questions avec discernement et justesse.
Geneviève Comeau est religieuse de la communauté des xavières.
De tradition protestante elle a découvert le
catholicisme comme jeune adulte. Elle est
théologienne et professeur au Centre Sèvres
(Faculté de théologie des jésuites à Paris). Pour
préparer son doctorat dont la thèse est publiée
sous le titre Juifs et Chrétiens, le nouveau
dialogue (Atelier 2001), Geneviève a passé
une année d’immersion en milieu juif à NewYork, au
« Jewish Theological Seminary » cherchant à
découvrir à travers les menus détails de la vie
quotidienne l’esprit qui habitait ses amis juifs.
Son livre fait de temps à autre écho de ces
rencontres en profondeur qui ont interpellé,
ébranlé et finalement fortifié sa foi chrétienne.
Rien d’étonnant alors que le petit livre s’intitule
Grâce à l’autre. En effet il nous stimule
à revenir au cœur de notre foi chrétienne à
travers la rencontre de l’autre dans sa
différence. « Ce retour au cœur, écrit l’auteure,
n’a rien du repli identitaire de quelqu’un qui se
conforterait dans la certitude que « c’est mieux
chez moi que chez les autres ». Les rencontres,
quand elles sont vécues en vérité, poussent chacun
à approfondir ce qui le fait vivre, à redécouvrir
que son chemin est spécifique… ». C’est ce que
cherchent à découvrir beaucoup de jeunes
aujourd’hui pélerinant dans d’autres cultures,
religions et spiritualités, car ils ont besoin de
l’autre pour mieux découvrir qui ils sont.
L’introduction du livre précise : «à travers des réflexions
sur le pluralisme religieux et spirituel de notre
temps, sur les défis qu’il pose, sur les divers
modèles théologiques élaborés à son sujet, ce
livre s’achemine vers des manières de dire le cœur
de la foi chrétienne, qui soient audibles – ou du
moins pas trop inaudibles – par nos
contemporains. » Ce n’est pas un livre à
proprement parler sur le dialogue inter-religieux
car il s’intéresse aussi à la rencontre des gens
dont la quête se situe hors du religieux au profit
de spiritualités réputées plus souples.
Sans éluder des questions comme les différentes religions
sont-elles ou non des voies de salut? ou bien le
pluralisme religieux est-il voulu de Dieu?,
G.Comeau s’engage sur une autre voie que celle de
présenter un énième « modèle » théologique pour
«sonder les desseins de Dieu » qu’elle exprime
ainsi : « le pluralisme, non seulement des
religions mais aussi des positionnements
existentiels, donne aux chrétiens la chance de
revivifier leur foi. J’ai commencé à le vivre dans
diverses rencontres avec des amis juifs; j’ai
observé qu’eux mêmes étaient également amenés à
approfondir leur judaïsme. » En effet la réflexion
de G.Comeau s’appuie sur sa propre expérience de
rencontres variées de frères et sœurs d’autres
religions et philosophies.
«Cet intérêt est-il mû par un quelconque prosélytisme, une
volonté secrète de « convertir » les autres à sa
propre voie ? Le soupçon traîne dans l’esprit de
beaucoup. J’essaierai, ajoute-t-elle, de montrer
que ce n’est pas de cet intérêt là qu’il s’agit,
même si le cas peut effectivement se rencontrer
dans telle ou telle situation. Le cœur de la foi
n’est pas une abstraction, un pur concept, mais
comme le dit Jean, ce que nous avons entendu,
ce que nous avons vu de nos yeux, ce que
nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché
du Verbe de vie, car la Vie s’est manifestée (I
Jn 1,1-2) Nous sommes concernés jusque dans
notre corps de chair. »
De plus ces rencontres de l’autre ne sont pas seulement
interpersonnelles, elles sont aussi
engagement, action commune pour la paix et
l’humanisation de la vie sociale. En puisant à la
source, ce livre aidera les chrétiens à soutenir
leur espérance.
Mais quelle est donc cette source dont nous cherchons la
trace à travers les huit chapitres de ce livre ?
La pensée de G. Comeau est très claire et elle a
le mérite de l’exprimer dans un langage simple et
existentiel. Elle commence par faire les
distinctions qui s’imposent en éclairant
l’ambiguïté du vocabulaire généralement employé
pour le dialogue avec l’autre, et elle constate
que, sous les mêmes mots, les religions mettent
des sens différents. Nous ne parlons pas la
même langue » est le titre de son deuxième
chapitre. Puis elle visite les différentes
typologies qui veulent rendre compte de
l’universalité du salut et soulève les défis
actuels. Après cet état des lieux, G.Comeau
propose un langage de la foi qui puisse être
entendu de « l’autre » aujourd’hui à travers un
parcours dont les étapes sont tour à tour : Dieu
se donne lui-même, Jésus un homme de relation,
le Fils unique et ses frères, devenir
enfants du Père dans l’Esprit et finalement
dans quel sens l’Église peut être entendue comme
sacrement du salut.
Elle conclut : «Dieu ne donne qu’une chose : lui-même…Y
aurait-il un pluriel dans le don de Dieu ? Ce
pluriel autorise-t-il à regarder les textes sacrés
des autres traditions comme des dons venant de
Dieu ? Bien sûr tout est affaire de discernement :
reconnaître un don de Dieu n’est pas chosifier la
personne ou le bien en question, le figer dans une
possession assurée, mais discerner la relation qui
nous relie par lui au Donateur. » Ce que nous
appelons dons de Dieu sont des médiations et
celles-ci sont fluides… Il s’agit de discerner si
elles nous conduisent davantage à Celui qui se
donne.
«Dès lors que Dieu nous a donné son Fils, qui est sa parole,
il n’a pas d’autre parole à nous donner. Il nous a
tout dit à la fois et d’un seul coup en cette
seule Parole » écrivait Jean de la Croix… C’est
maintenant le silence de Dieu. Dans ce silence
s’entendent les voix de ceux qui cherchent leur
voix, toujours unique et singulière, et qui la
cherchent en s’ajustant les uns aux autres dans
des relations de fraternité et de solidarité. »
Mais cette rencontre de l’autre et des autres n’est pas
toujours confortable et G.Comeau s’en explique:
« le lecteur aura rencontré plusieurs fois la
tension entre le refus de récupérer ce que vivent
les autres, et le désir de rendre compte de leur
démarche d’une façon cohérente selon la foi
chrétienne. Cette tension inquiète, dérange, et
conduit le théologien à vivre une dépossession,
une démaîtrise de la pensée ». Et de conclure avec
la citation de B.Vernander, jésuite vivant à
Taïwan : «l’inachèvement de la rencontre
inter-religieuse […] signe les douleurs de la
naissance d’une création en enfantement et, de ce
fait même, elle se fait habitée par l’Esprit –
l’Esprit qui dialogue pour nous quand nous ne
savons pas parler comme il faut. »
J’ai goûté en lisant ce petit livre à « la grâce de l’autre »
qui me donne d’entrer dans «ce devenir filial et
fraternel » que Geneviève appelle le cœur de notre
foi, ce goût de la relation qui, dit-elle, « peut
habiter tout être humain ».
Thérèse de Villette, xavière
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