Livres
du mois
AVRIL
2006
Alberto Melloni et Christoph Theobald, dir.,
Vatican II, un avenir oublié.
Concilium, Bayard, 2005, 313 pages.
Quarante ans après la clôture du concile Vatican
II, en décembre 1965, l'héritage de Vatican II est
pratiquement inconnu ou ignoré des nouvelles
générations de catholiques qui sont nés depuis.
Ceux qui ont été témoins de cet événement se
demandent si, compte tenu des espoirs qu’il a
suscités au départ, son héritage est encore
valable et s’il a encore un avenir.
La prestigieuse revue internationale de théologie
Concilium, fondée le 5 juin 1964 par les
plus importants théologiens du concile Vatican II,
était publiée à l’époque en sept langues, mais la
version française a cessé d’exister en 2000.
Néanmoins, les éditions Bayard publient chaque
année en français un dossier de la Fondation
Concilium. C’est sous le titre de Vatican
II, un avenir oublié, qu’Alberto Melloni et
Christoph Theobald ont demandé, pour le dossier de
2006, à quelques-uns des meilleurs théologiens
internationaux de revisiter cet événement majeur
du 20e siècle et de voir si, à 40 ans de distance,
les documents adoptés et les décisions prises ont
profondément modifié le visage et l’agir de
l’Église et si leur impact est aussi réel
aujourd’hui qu’il y a 40 ans.
Cet éclairage à plusieurs voix n'évite aucune des
questions ni aucun des débats sur les options
théologiques et ecclésiales de ce qui constitua,
selon Jean-Paul II, « la grande grâce dont
l'Église a bénéficié au XXe siècle » mais qui
semble encore attendre sa mise en œuvre pour les
temps à venir.
Giuseppe Alberigo rappelle que, lors de l’annonce
de la convocation de Vatican II par le pape Jean
XXIII, en janvier 1959, cette nouvelle avait
suscité beaucoup d’enthousiasme et d’espoir, mais
que la consultation des évêques par les
congrégations romaines avait donné des résultats
bien timides. Beaucoup pensaient que Vatican II
serait une assemblée contrôlée, expéditive, qui
mettrait ordre aux affaires de l’Église. Rien ne
laissait prévoir le rôle magistral que les évêques
du monde entier allaient jouer dans ce Concile.
Alberigo retient dans son historique du Concile
que « la communion de l’ensemble des Églises
locales dans le gouvernement de l’Église
universelle a été le contenu premier et
préliminaire de Vatican II et de son héritage et
que c’est donc la perspective correcte de sa
réception sous l’impulsion de l’Esprit ».
Alberto Melloni est d’avis que Vatican II a été
un événement plus dense et plus important que
l’ensemble des textes qu’il a adoptés. Selon les
vœux de Jean XXIII, Vatican II devait être une
nouvelle Pentecôte, un « aggiornamento » tourné
vers l’avenir et évitant les condamnations. Le
jugement de cet historien sur Vatican II est
nuancé. « Malgré l’alternance des perceptions ou
des lectures, écrit-il, le concile n’a été ni la
révolution ni l’apostasie, il n’a pas été affaibli
par les hésitations de Paul VI et n’a pas été reçu
avec la plénitude de son dynamisme par Jean-Paul
II, il n’est devenu ni la constitution de l’Église
ni la liste des choses oubliées, il n’a pas été
l’occasion perdue ni la révolution manquée. » Il
est un tournant situé à un moment de notre
histoire et il a changé notre façon de voir cette
époque et la nôtre, rendant impensable une Église
sans Vatican II.
Selon Jean XXIII, Vatican II devait être un
concile pastoral. Mais, paradoxalement, ce
caractère pastoral et l’absence de définitions
dogmatiques et de condamnations formelles
d’erreurs semblent enlever aux documents que
Vatican II a produits leur caractère normatif et
obligatoire. C’est d’autant plus vrai que, dans
tous les débats sur les documents du Concile, il y
a toujours eu une opposition entre une majorité et
une minorité; le résultat est que les textes
conciliaires, bien qu’adoptés à une large
majorité, ne sont pas perçus comme exprimant le
consensus de toute l’Église, mais bien comme des
compromis ou même comme l’expression ou la
consécration du point de vue d’une majorité. Il y
a là un problème d’interprétation, comme le
souligne Peter Hünerman. Or, il est certain que
les textes conciliaires de Vatican II ont le même
caractère normatif et la même autorité que toutes
les décisions doctrinales officielles des conciles
antérieurs. Le jeu des rapports de force après
Vatican II ont été tels qu’on peut se demander si
les documents conciliaires de ce Concile vont
conserver leur caractère de ligne directrice
durable.
Ce qui est certain– et tous les théologiens et
historiens s’entendent là-dessus – c’est que
Vatican II, avec ses constitutions et ses décrets,
a laissé un héritage précieux. Hang Küng souligne
que Vatican II a réformé la liturgie et, en
abolisssant le latin comme seule langue
officielle, a rendu la liturgie au peuple
chrétien. Bien plus, pour la première fois,
l’Église reconnaissait enfin la liberté religieuse
et s’engageait dans le mouvement œcuménique,
affirmant même qu’elle avait eu sa part de
responsabilité dans la séparation des Églises.
Bien plus, Vatican II refusait d’identifier
l’Église du Christ à l’Église catholique visible.
Celle-ci se définit non plus comme une pyramide au
sommet de laquelle on trouve le Pape, qui a sur
elle une autorité absolue, mais bien plutôt comme
l’ensemble des Églises locales. Sans nier la
primauté du Pape, le Concile établit que, par la
collégialité, tous les évêques ont la
responsabilité, avec le Pape, de toute l’Église.
D’où la nécessité et la réalité du Synode. Car
l’Église n’est pas seulement conciliaire, mais
aussi synodale. Enfin, Küng note que le Concile a
fait progresser la connaissance et l’estime du
judaïsme et des autres religions. Pour Vatican II,
les grandes religions, qui sont des rayons de la
vérité qui illumine tous les hommes, tentent de
répondre aux questions fondamentales sur le sens
de la vie. Enfin, Vatican II a fait redécouvrir à
l’Église l’importance de la Parole de Dieu et de
la Bible.
Au lieu de condamner le monde séculier, comme
beaucoup le demandaient avant le concile, Vatican
II a déclaré sa solidarité avec le monde et avec
ses préoccupations, et a pris l’engagement de
dialoguer avec lui. L’Église descendait de son
piédestal et cessait de se considérer comme une
forteresse menacée et assiégée. Elle a, avant
tout, reconnu l’autonomie du monde et déclaré sa
volonté de respecter cette autonomie. Mais pour
Giovanni Turbanti, beaucoup de ce qui apparaissait
aux pères conciliaires de Vatican II comme une
nouveauté de grande importance historique, a perdu
rapidement son actualité et nous semble,
aujourd’hui, un peu marginal. La guerre froide, la
polarisation du monde entre deux superpuissances,
les progrès du communisme et la décolonisation ont
cédé la place au phénomène de la mondialisation.
Et, même si les problèmes d’injustice gardent leur
actualité dans la vie économique, bien des
problèmes réels d’aujourd’hui ont à peine été
touchés par Vatican II. On pense aux questions
liées au divorce, à l’euthanasie, à la bio-éthique,
à l’avortement et au caractère sacré de la vie
humaine, aux problèmes de consommation effrénée et
d’un matérialisme pratique. Tous ces changements
n’atténuent pas l’autorité des documents de
Vatican II, mais en limitent pourtant l’efficacité
et créent une certaine incertitude chez nos
contemporains. Il faut retenir que le Concile a
surtout choisi de voir le monde moins comme
l’expression du mal et du péché que comme un lieu
capable d’accueillir les signes et les
potentialités de la grâce divine.
Hervé Legrand se demande, pour sa part, si les
réformes proposées par Vatican II sont passées
dans le droit de l’Église. Il pense que Vatican II
a été peu attentif à la dimension canonique des
réformes qu’il voulait introduire. La théologie de
la collégialité épiscopale,
dispositif pourtant central de la réforme
institutionnelle,
a été bien établie, mais n’est pas passée dans le
droit, et les conférences épiscopales ont un
statut mineur. L’Église universelle est définie
comme une communion d’Églises et l’Église locale a
certes été revalorisée, mais dans le cadre
inchangé d’une monarchie pontificale conçue comme
inséparable des dogmes de Vatican I. D’une part,
les synodes diocésains et le peuple de Dieu n’ont
pas hérité d’un statut juridique; et d’autre part,
les conférences épiscopales n’ont qu’un statut
mineur.
Enfin, les réformes introduites n’ont pu remédier
aux impasses pastorales et œcuméniques
persistantes.
José Comblin s’interroge sur la signification des
signes des temps. Il note surtout que le Concile
voulait reconnaître que l’Église est dans
l’histoire et qu’elle doit s’ouvrir à la
modernité. Et les changements dans le monde sont
tels qu’ils justifient les changements dans
l’Église et indiquent à celle-ci la voie à suivre.
Mais si le Concile a souvent parlé de la
nécessaire fidélité de l’Église à l’Évangile, les
changements à la structure de l’Église n’ont pas
suivi et, malgré le Concile, l’Église est demeurée
une Église dominée par les clercs.
Theobald souligne qu’il faut réinterroger les
options théologiques et ecclésiologiques du
Concile, en particulier sa conception de l’Église
et son rapport à la Tradition. Si Vatican II a
proposé un programme de réforme autrement plus
audacieux que ce qu’on aurait pu imaginer, il faut
savoir dégager le principe d’interprétation des
documents du Concile. Théobald analyse alors les
rapports de l’Église aux Écritures et à la
Tradition comme ils sont apparus à la fois dans
les interventions des Pères et dans les textes
conciliaires.
Andrès Torres Queiruga montre que Vatican II a
consacré une nouvelle théologie, c’est-à-dire une
conception nouvelle de Dieu, qui respecte
l’autonomie du monde créé et accepte celui-ci
comme l’expression du Créateur, comme cela est
manifeste dans la constitution Gaudium et Spes
– L’Église dans le monde de ce temps. L’effet le
plus notable est la valorisation de la conscience
individuelle (déclaration Dignitatis humanae
sur la liberté religieuse).
Ce qui a caractérisé Vatican II, c’est la
démarche d’ouverture manifestée par l’Église au
monde et aux autres communautés chrétiennes et aux
autres religions. Mais depuis Vatican II, il
semble que le mouvement œcuménique n’a pas
progressé et n’est guère sorti des cercles des
théologiens pour déboucher sur des actions ou des
gestes communautaires, comme le montre l’article
de Mauro Velati. Et le dialogue avec les autres
religions est resté bien timide.
Pour le pasteur Lukas Vischer, certains des
énoncés de Vatican II restent tributaires de
l’expérience des années 1960. Cela vaut pour ses
propos sur le mouvement œcuménique et pour la
tentative du concile de lire les signes des temps.
Il estime que la constitution pastorale sur
l’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et
Spes)
a
eu des effets considérables et a conféré une
nouvelle vigueur à l’engagement social de
l’Église. Elle a mis l’accent sur les réalisations
scientifiques et technologiques de l’être humain,
mais n’a rien dit par contre sur le pillage des
ressources et sur la pollution de l’eau, de l’air
et du sol. La crise écologique soulève la question
de la place de l’être humain dans la Création.
Pour Vischer, la vocation de l’homme n’est pas de
dominer le monde, mais d’en prendre soin.
Un théologien, Mgr Joseph Doré, archevêque de
Strasbourg, affirme que Vatican II a changé la
conception que l’Église avait d’elle-même et que
ses grandes décisions portent sur l’épiscopat :
proclamation de sa sacramentalité, reconnaissance
de la collégialité, développement des conférences
épiscopales et création d’un synode des évêques.
Le Concile, malgré son caractère pastoral
voulu par Jean XXIII, a néanmoins fait œuvre
théologique. Mgr Doré ajoute que la réception
de ce concile a été meilleure dans le monde de la
théologie que dans celui des réalités pastorales.
Du côté pastoral, il note de grandes avancées et
des piétinements. Parmi les avancées, il y a
l’instauration d’un diaconat permanent et la
progression du dialogue œcuménique et
interreligieux, rendue possible par la
reconnaissance de la liberté religieuse. Les
piétinements concernent les rapports entre le
collège épiscopal et le pape, et la nature même de
l’Église en tant que peuple de Dieu. Il pense que
le synode des évêques, dont la création a été
annoncée par Paul VI, à la fin du Concile, ne
réalise qu’en partie la conciliarité de l’Église,
car l’ordre du jour est établi par le Pape seul.
Enfin, on
peut conclure, avec Mgr Doré, que « Vatican II a
contribué au passage d’une Église qui réunit des
conciles à une Église qui vit conciliairement ».
Il est vrai que les espoirs que Vatican II avait
suscités ne se sont pas tous réalisés. Le Synode
des évêques, qui devenait devenir une sorte de
gouvernement décentralisé et international de
l’Église avec des représentants désignés par les
conférences épiscopales, est plutôt devenu un
corps consultatif entièrement soumis au pouvoir du
Pape et des congrégations romaines. Mais Vatican
II a encore de l’avenir dans la mesure où la mise
en œuvre et la compréhension intégrale de ses
documents restent possibles.
Certains auteurs vont jusqu’à souhaiter un Vatican
III pour dépasser les contradictions internes des
textes et le manque de traduction institutionnelle
de Vatican II.
Réjean Plamondon
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