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FÉVRIER  2006

Thomas De Koninck et Gilbert Larochelle coord., La dignité humaine. Paris, PUF, 2005, 176 pages.

La question de la dignité humaine est au coeur de l'entreprise philosophique puisque c'est en elle que se décident les fondements de la morale et de l'éthique. Mais comment définir cette dignité, en ce début de XXIe siècle, alors que « le recul des vérités proposées par les systèmes de pensée rend plus urgente la nécessité d'un accord universel unique minimal autour d'un principe commun à toute l'humanité, même si la reconnaissance du pluralisme des croyances et le respect des cultures s'imposent comme un défi incontournable »? Telle est la grave question que posent les philosophes Thomas De Koninck et Gilbert Larochelle en ouverture de La Dignité humaine – Philosophie, droit, politique, économie, médecine, un petit ouvrage collectif au contenu très costaud.

Dans une Archéologie de la notion de dignité humaine, De Koninck propose un tour d'horizon très instructif. Comment fonder, en effet, ce que Gide définissait comme « une sorte de respect de soi-même et d'autrui, qui n'a pas à se marquer au dehor » ou encore, selon la magnifique formule de Ricoeur, cette « exigence plus vieille que toute formulation philosophique » qui tient à ce que « quelque chose est dû à l'être humain du seul fait qu'il est humain »? La célébration de la dignité humaine, précise De Koninck, n'appartient pas qu'à la culture occidentale, même si c'est principalement à partir de cette tradition qu'il nous propose d'en retracer l'évolution.

Pour Aristote et Platon, c'est l'intelligence qui fonde la dignité humaine. Augustin et Pascal, ensuite, iront aussi en ce sens. Au Moyen Âge, saint Bernard et Thomas d'Aquin insisteront plutôt sur la liberté, sans toutefois contester les Grecs sur le fond. Pour l'Aquinate, en effet, « la noblesse de l'être humain lui vient de ce qu'il est intelligent et au principe de ses actes, c'est-à-dire libre, en quoi il est à l'image de Dieu ».

À l'époque moderne, Kant ira encore plus loin, d'une certaine manière, en fondant la dignité sur la valeur absolue des personnes. Pour lui, résume De Koninck, « l'être humain est infiniment au-dessus de tout prix ».

Sans reconnaissance de la part d'autrui, cela admis, cette dignité perdrait son sens et c'est ce qui, selon Hegel, explique que ce désir de reconnaissance puisse aller jusqu'à l'exposition à la mort. De Koninck résume: « Ce qui permet de mettre ma vie en jeu est manifestement quelque chose de plus que la vie: être reconnu par l'autre comme porteur d'une qualité dépassant la vie même, la dignité humaine; que l'autre me reconnaisse cette qualité. »

La reconnaissance de la dignité d'autrui, de sa valeur absolue, concerne « la personne au sens le plus profond », écrit le philosophe, c'est-à-dire la personne au-delà des contingences particulières qui la caractérisent. Nous sommes au plus près, ici, du « visage », tel que présenté par Lévinas, qui fait naître la conscience morale par une injonction irrépressible: « Le sens de l'humain est donné par la conscience morale, par cette exigence de nous-mêmes à l'égard de nous-mêmes qui nous fait pressentir qu'en causant injustement du tort à autrui, c'est immédiatement à nous-mêmes que nous faisons du tort. »

Dans une perspective dualiste (âme et corps séparés), certains croient bon d'insister sur l'idée que la dignité serait essentiellement le fait de l'âme. Antigone, précise pourtant De Koninck, a rappelé la dignité du corps, voire du cadavre, illustrant ainsi le caractère indivisible de l'individu, « le degré d'intimité de l'âme et du corps » qui impose de reconnaître que, « peu importe l'état en lequel se trouve un corps humain vivant, lui et l'âme ne font qu'un, tout et parties, quelle que puisse être la condition apparente, parfois très diminuée, du corps ».

Dignité et qualité de vie

Cette conclusion est justement ce qui inspire le Fragment sur la médecine que signe Dominique Folscheid dans cet ouvrage. Soulignant les risques de dérapage qui s'attachent à la notion de « qualité de vie », de plus en plus sollicitée dans les débats qui concernent les soins de fin de vie, Folscheid nous invite à la plus grande prudence: « Selon que la vie d'une personne sera jugée conforme ou non à ce que l'on a posé au préalable comme vie de qualité, la personne sera jugée digne ou indigne de vivre. [...] Pour qualifier, il faut donc quantifier, alors que la dignité humaine n'a rien à voir avec la quantité. »

Dans un texte brillamment argumenté, Gilbert Larochelle aborde lui aussi « la dignité du mourir » en confrontant la morale et le droit. Réfutation très fine de l'appel de ceux qu'il qualifie de « nouveaux stoïciens libéraux » (Dworkin, Nagel et Rawls, entre autres) en faveur du droit de disposer de soi-même en fin de vie, cette réflexion met en question « l'intrusion du droit dans le champ de la morale », et vice versa, mais elle conteste surtout le principe stoïcien qui place « la liberté de la personne au fondement de son autonomie ». Pour le philosophe de l'Université du Québec à Chicoutimi, la dignité humaine est irréductible, même à ce dogme de l'être humain autofondé: « Somme toute, cette appropriation de la dignité humaine fait reculer le veto de l'être – selon la définition des philosophies matérialistes – au profit d'une reconnaissance de « l'être lié par quelque chose qui le dépasse », c'est-à-dire par un sens commun, quel que soit le nom qu'on lui donne, la transcendance divine (Plotin), la « fraternité humaine » (Gabriel Marcel) ou, certes plus fondamental encore, le « refus de l'inacceptable » (Paul Valadier).»

Les chrétiens ont un mot pour résumer le sens de la dignité humaine: l'Incarnation. Comme l'écrivait Jean-Paul II: « Le Christ sauveur confirme dans toute leur plénitude les droits de l'homme en restaurant celui-ci dans la dignité qu'il a reçue du seul fait d'avoir été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. » L'équipe de penseurs réunis dans La Dignité humaine, sur une base laïque, utilise les mots de la philosophie pour redire, à la suite de Pascal, que « l'homme passe infiniment l'homme ».

 

Louis Cornellier
Le Devoir, 24 décembre 2005

 

 

 

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