Livres
du mois
JUILLET - AOÛT
2006
Régis
Debray,
Claude Geffré, Avec ou sans Dieu? Le philosophe
et le théologien, Paris, Bayard 2006. 160 p.
Deux visions opposées du religieux président à cet échange
fort relevé entre le fondateur de l’Institut
européen en sciences des religions et une figure
de premier plan de la théologie actuelle. Régis
Debray, chrétien culturel, agnostique, pose selon
Claude Geffré « un regard tragique sur la
condition humaine et le monde ». Selon Debray, en
effet, « la vie politique ne subsiste qu’à coups
de désillusions». Pour demeurer ensemble, il faut
aux individus, affirme-t-il, « la Promesse,
un Appel, une altérité qui avance
avec le marcheur comme tout horizon. Une altérité
parfaite en cela… qu’elle n’est jamais confrontée
aux faits.» Cette vision positiviste ancre la
religion dans le social et s’inscrit elle-même
dans la lignée des penseurs matérialistes pour qui
la « matière existe indépendamment de la
conscience » (Régis Debray)
À l’opposé, Claude Geffré, dominicain, centre sa réflexion
sur l’individu et la question du sens : « le
christianisme, d’abord facteur de cohésion
sociale, constate aujourd’hui son impuissance face
à la marche de la culture, de la société, de la
nation ». Mais il demeure un cadre privilégié
d’une « expérience religieuse » relevant de la foi
plus que de la religion. Cette expérience, c’est
celle d’une ouverture inconditionnelle face au
réel, à une altérité ayant fonction de
transcendance, Dieu ou un ailleurs, et qui comme
l’indique le mot religion me relie par la
conscience à une voix, à une absence ardente
de Dieu (Rilke), m’interpelle et me convie au
dépassement de la contingence, au détachement pour
trouver la « Voie, la Vérité, la Vie ». Or cette
définition de la religion qui « fait sens »
n’intéresse aucunement Régis Debray qui privilégie
dans le religieux son aspect collectif, les
institutions et les techniques.
Ces positions tranchées courent sous les divers sujets
abordés au long de cet entretien.
-
La transcendance : alors que Claude Geffré la définit
comme un appel, et la foi comme l’émergence d’un
homme nouveau, Régis Debray en fait un point de
fuite symbolisé par un âge d’or, le mythe du
Progrès, la Nation, l’Humanité, la Justice, la
Révolution, et autres mobiles à la base des
religions séculières. Aux yeux de Claude Geffré,
il y a là abus de langage. Il faudrait plutôt
parler d’Idéal ou d’utopie, car ce sont là des
réalités immanentes, pseudo-religieuses, alors
que la religion authentique divinise le seul
« invisible qui vaille, l’absolu, l’infini ».
-
Approche du religieux :
Claude Geffré constate un recul de la religion
au profit du spirituel, un épurement du divin
qui est l’effet de la conscience religieuse
individuelle contemporaine. Régis Debray
n’apprécie pas tellement le terme religion
et ignore le spirituel. Il préfère parler pour
décrire ce phénomène de la permanence du
religieux d’invariant anthropologique,
c'est-à-dire d’une production symbolique qui met
le visible en relation avec l’invisible. Il se
garde bien d’en faire une « essence », en le
présentant comme une fonction sociale avec ses
« dispositions ou oppositions fondamentales par
lesquelles tout groupe humain doit passer s’il
veut se constituer justement en tant que groupe
pérenne ». Cette efficacité symbolique
agit principalement quand une parole devient
Église, livre et tradition.
-
Définition du religieux :
pour Claude Geffré, le mot religion définit un
rapport à une certaine altérité qui permet de
reconnaître le religieux. Sa fonction est une
remise en question de l’homme par rapport à
lui-même, laquelle le conduit à un décentrement
vers autre chose que lui-même, à un dépassement
de sa finitude. Pour Régis Debray, le religieux
désigne la réunion d’un corps médiateur
institutionnel, d’un dogme et d’une Vérité
révélée. Il est en effet dans notre nature de
subordonner la nature à quelque chose qui n’est
pas là, de fonder le réel sur un fond d’irréel.
Cela tient à une propriété de notre esprit. Ce
n’est pas une substance surnaturelle, bien qu’il
incarne le mieux certaines propriétés
symboliques des communautés humaines.
-
Rapport science-religion :
pour Régis Debray, la religion ne recule pas
devant la science, car elle répond à d’autres
questions que celles que le savoir rationnel se
pose. Claude Geffré confirme ce point de vue à
partir des sciences humaines qui comme toute
science se situent dans le domaine du langage et
de l’interprétation. Foi et savoir ne s’excluent
plus, même dans le monde des croyances :
certaines vérités chrétiennes ont ainsi été
« retravaillées » par la critique sans qu’elles
ne soient détruites.
La dernière partie de l’entretien touche à la problématique
interculturelle et situe dans ce contexte les
notions d’origine et de fin de l’univers,
centrales dans les monothéismes mais moins
valorisées dans les religions orientales.
L’échange sur Dieu comme absence, sur les autres
religions et les religions séculières, donne lieu
à un dialogue qui n’est pas sans rappeler la
sérénité du propos et l’esprit d’enquête des
dialogues platoniciens.
Somme toute, le vrai gagnant de ce débat demeure le lecteur.
Tout au plus a-t-il l’impression parfois que Régis
Debray reprend sous des termes nouveaux de vieux
débats, tandis que Claude Geffré étonne par la
modernité de sa théologie. Mais l’enjeu n’est pas
d’abord celui d’un affrontement intellectuel :
c’est celui de la présence dans la culture et la
conscience contemporaine du fait religieux et de
la transcendance sous ses formes classiques ou
séculières.
Une remarque s’impose quant au montage ou à la forme retenus
par l’éditeur pour cette publication. La lecture
n’en est pas aisée et les sous-titres qui
parsèment le texte ne tiennent pas tous leurs
promesses. La dynamique du dialogue l’éloigne des
formalisations académiques et les retours sur les
divers sujets sont fréquents et donne à la
progression des idées un caractère cyclique
parfois déroutant. On a voulu garder à ce dialogue
un cachet d’authenticité au mépris de la clarté :
ce qui n’est pas nécessairement un atout dans un
débat d’un telle tenue.
Mais au lecteur patient, ce livre tient globalement ses
promesses. Ce contact avec la pensée de
spécialistes du religieux qui portent témoignage
de leurs engagements respectifs hors du strict
domaine de leur savoir et compétences académiques
permet d’entrouvrir la porte sur un religieux
post-moderne aux horizons prometteurs.
Raymond Légaré
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