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DÉCEMBRE  2006
 

Michel Cool, Les nouveaux penseurs du christianisme. Paris, Desclée de Brouwer, 2006, 198 pages.

LA  PENSÉE CHRÉTIENNE RENOUVELÉE

« Du christianisme, j’en ai fait le tour », aurait déjà déclaré François Mitterand. Présomptueuse, la formule pourrait avoir été prononcée par plusieurs de nos contemporains qui croient cette religion dépassée, épuisée sur les plans du sens et de la pertinence. Avec Les nouveaux penseurs du christianisme, le journaliste français Michel Cool entend leur démontrer qu’ils ont tort : « Combien sont-ils à savoir que les chrétiens du XXIe siècle savent encore faire travailler leurs neurones, leur cœur et leurs jambes pour être des partenaires, si possible utiles, à leurs contemporains? »

Recueil de dix portraits d’hommes et de femmes, catholiques ou protestants, français, belges ou suisses, qui appartiennent à « cette nouvelle génération de théologiens et de penseurs chrétiens », cet essai abordable illustre donc la richesse et l’originalité du « personnalisme de proximité » professé par ces croyants modernes, tous adeptes du dialogue interreligieux.

« Je sais trop ce que je dois à ceux qui pensent poétiquement », déclare Robert Scholtus, supérieur du séminaire de l’Institut catholique de Paris et auteur d’un beau Petit christianisme d’insolence (Bayard, 2004). Partisan d’une alliance entre la théologie et la littérature, ce penseur refuse la nostalgie et le désenchantement. « Plutôt que de nous lamenter sur la perte d’influence du christianisme dans la société actuelle, affirme-t-il, il nous revient de le rendre “ intéressant ”, et donc d’apprendre à le “ raconter ” comme on raconte une expérience ou un événement. »

Philosophe, théologien et prêtre franciscain, le jeune Arnaud Corbic pousse même l’audace jusqu’à raconter le christianisme à ceux qu’il appelle des « croyants autrement ». Promoteur d’une théologie de l’incroyance, il présente le chrétien actuel comme un homme révolté camusien et fait de Thomas une figure-modèle pour aujourd’hui : « Thomas, le disciple qui demande à toucher les plaies du Christ pour croire en sa résurrection, est sans doute l’apôtre emblématique du XXIe siècle : il peut aider les chrétiens à reconnaître que la foi ne peut être que le doute surmonté. » Le théologien belge Benoît Lobet creuse un semblable sillon avec sa théologie de l’inquiétude qui nous éloigne de la foi du charbonnier : « Croire, c’est vivre dans l’inquiétude, c’est-à-dire dans le repos toujours désiré, toujours impossible : nous n’en avons que des avant-goûts. Parfois, des amis incroyants me disent que j’ai de la chance de croire. Qu’ils le sachent : on n’est pas plus tranquille parce que l’on croit en Dieu. Peut-être même est-on plus désabusé par le silence du Dieu auquel on ne cesse de croire. »

Michel Quesnel, lui, auteur de l’indispensable Jésus, l’homme et le fils de Dieu (Flammarion, 2004), cherche le « visage historique de Jésus de Nazareth ». Le dominicain Jacques Arnould, spécialiste des questions éthiques liées aux activités spatiales et ami des prostituées de la rue Saint-Denis, prône une « théologie du risque » qui tente de penser Dieu après Darwin.

Les autres figures évoquées dans cet essai – malheureusement mal ponctué – se nomment Lytta Basset, Jean-Marie Ploux, Ignace Berten, Michel Cornuz et Véronique Margron. Michel Cool a raison de nous les présenter. Elles incarnent, tout comme les précédentes, l’honneur du christianisme actuel.

Louis Cornellier
louiscornellier@parroinfo.net
Le Devoir, 23 octobre 2006

André Comte-Sponville , L'esprit de l'athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu. Paris, Albin Michel, 2006, 228 pages.

COMTE-SPONVILLE,  L’AMI  ATHÉE

Quand ils portent sur l'essentiel, les débats entre croyants et athées sont souvent acrimonieux. Les premiers ont parfois tendance à confondre le refus des seconds avec un certain nihilisme, pendant que les seconds confondent l'adhésion des premiers avec une illusion de nature infantile. Dès lors, on se lance, plus qu'on ne les échange, des arguments, et la discussion tourne à la triste foire d'empoigne.

Athée, le philosophe André Comte-Sponville refuse, avec raison, d'entrer dans ce cirque argumentatif. «Il y a des esprits libres dans les deux camps, écrit-il dans L'esprit de l'athéisme -- Introduction à une spiritualité sans Dieu. C'est à eux que je m'adresse. Je laisse les autres, croyants ou athées, à leurs certitudes.» Se définissant comme un «athée fidèle», c'est-à-dire sans Dieu mais attaché aux valeurs judéo-chrétiennes, le philosophe entend rendre raison de ses convictions avec la délicatesse qui le caractérise et qui est la seule approche valable en cette matière: «Le désaccord, entre amis, peut être sain, tonique, joyeux. La condescendance ou le mépris, non.»

Prouver l'existence ou la non-existence de Dieu, précise-t-il d'abord, cela ne se peut pas. D'où, évidemment, la question qui se pose d'y croire ou pas. Des arguments, cela dit, peuvent être avancés par chacun des deux camps, mais le dogmatisme devrait leur être également interdit dans un tel débat qui porte sur le croire et non sur le savoir.

Comte-Sponville fonde son athéisme sur six arguments. Le premier concerne la faiblesse des arguments opposés. Selon lui, en effet, la preuve ontologique («penser Dieu, c'est le penser existant»), la preuve cosmologique («le monde est incapable de rendre raison de lui-même [...] il faut donc qu'il ait une cause») et la preuve physico-théologique (l'ordre du monde ne peut être attribuable qu'à une intelligence ordonnatrice) ne sont pas convaincantes. Le deuxième argument concerne la faiblesse des expériences («si Dieu existait, cela devrait se voir ou se sentir davantage»). Le troisième relève de l'explication rationnelle: «Croire en Dieu, d'un point de vue théorique, cela revient toujours à vouloir expliquer quelque chose que l'on comprend pas -- le monde, la vie, la conscience -- par quelque chose que l'on comprend encore moins: Dieu.» Le quatrième argument est classique: l'existence du mal. Le cinquième est un peu surprenant: la médiocrité de l'homme. Le sixième, le plus subjectif selon le philosophe, est original: «Une croyance qui correspond à ce point à nos désirs, il y a lieu de craindre qu'elle n'ait été inventée pour les satisfaire [au moins fantasmatiquement].»

Brillante et toujours respectueuse du point de vue adverse, cette argumentation, pour le croyant que je suis, n'est pas sans failles. Comte-Sponville, par exemple, en présentant son deuxième argument, passe un peu vite sur la logique de la théologie du Dieu caché nécessaire à notre liberté. Sur la question du mal, il ne rend pas tout à fait justice, même s'il l'évoque, à la notion de kénose, c'est-à-dire cette théologie non pas de la puissance, mais de l'impuissance de Dieu. Son dernier argument, quant à lui, pour être intéressant, reste peu convaincant: le désir peut aussi bien porter sur un objet réel que sur un fantasme.

Quand il défend, enfin, la possibilité d'une spiritualité athée, Comte-Sponville se fait bellement inspiré. Il évoque autant «le sentiment océanique» de Romain Rolland que les «noces avec le monde» chères à Camus.

Il est de bon ton, en certains milieux savants ou branchés, de considérer André Comte-Sponville comme un petit philosophe médiatique. On se demande bien de quoi ces soi-disant fines bouches se nourrissent. Il est vrai que l'auteur du Petit traité des grandes vertus, d'un ouvrage à l'autre, se répète un peu, mais on cherche encore un de ses opposants qui soit à la hauteur de sa stimulante clarté philosophique.  

Louis Cornellier
louiscornellier@parroinfo.net
Le Devoir,  lundi 11 décembre 2006

Richard Bergeron, La vie à tout prix!, Montréal, Médiaspaul 2006. 183 p.

Inspiré par la pensée de Henri Bergson qui « ouvre à son époque desséchée par le scientisme de nouveaux horizons spirituels » (Jacqueline Russ), l’Auteur réaffirme le principe d’un élan vital présent dans l’univers aussi bien que dans l’individu. Grâce à lui, l’être peut passer de l’état de stabilité propre à la matière à celui d’un dynamisme créateur de liberté. Cet élan vital se manifeste grâce à l’intuition qui sert de révélateur au moi profond, à la personnalité, et permet entre autres choses de prendre conscience du poids des conventions sociales. L’être s’achemine ainsi vers un jaillissement existentiel issu idéalement de la liberté pure.

Cet arrière-plan spiritualiste aide à mieux comprendre le titre de l’ouvrage qui tient tout autant d’un traité de spiritualité que d’un manifeste en faveur d’une reprise en mains d’une vie vécue sous l’influence religieuse aliénante qui a marqué la société québécoise d’hier et qu’il faut reconnaître pour s’en libérer.

La réalisation d’un tel objectif se bute à des obstacles que l’auteur étudie, classe et discute méthodiquement pour en dévoiler la nature. Le premier obstacle à s’élever sur ce chemin de découverte reste le legs de la société traditionnelle et « close », pour emprunter le vocabulaire bergsonien, qui a enserré le développement de l’intelligence à l’intérieur de ses diktats dogmatiques et moraux axés sur l’après-vie, « vidant » la vie présente de sa valeur réelle et de sa substance. D’où le titre sombre du deuxième chapitre : « On ne sait pas vivre ». Le constat élargit passablement la distance entre le passé et le présent en soulignant la disparition des valeurs collectives traditionnelles dans la société d’aujourd’hui en des termes aux accents prophétiques.

Au sein de ce cataclysme culturel qui a tout emporté de cette société traditionnelle, subsiste l’individu qui s’interroge : il ne sait plus très bien ce qu’il est devenu. RB lui propose une démarche qui consiste à se mettre en quête de lui-même, de son moi véritable par opposition à ce qu’il appelle, en lui donnant un sens péjoratif, le « petit moi », expression désignant l’être qui ne s’est pas encore « mis au monde » et se cherche sans se trouver.

Par le moyen d’un art de vivre, il pourra tendre à la vie en plénitude qui est le terme de toute expérience spirituelle authentique, comme de toute autre expérience de nature religieuse ou philosophique. S’occuper de soi et des autres, s’accepter, c’est déjà faire naître le spirituel en soi. C’est choisir l’essentiel (l’unum necessarium de Jésus) et refuser d’entendre le chant des sirènes de la réussite matérielle d’une société désenchantée aussi bien que les avertissements dépassés des professionnels de Dieu.

Cet art de vivre, cette quête repose sur la reconnaissance d’une forme de transcendance immanente, ou pour reprendre l’expression de Danièle Hervieu-Léger d’une « mini-transcendance », qui se manifeste selon l’auteur dans la recherche d’une vie « humaine, humanisante et sensée ». Les pôles de cette reconquête de soi sont la liberté de se créer, l’autonomie à l’égard des autorités extérieures et l’expérience spirituelle proprement dite. Le projet se résume en somme à axer sa vie en fonction de la découverte de soi et des valeurs qui permettent d’atteindre cet objectif.

Les chapitres sixième et suivants étayent les énoncés précédents en montrant avec beaucoup d’à-propos les conditions et les exigences d’une telle renaissance : nécessité de changer d’intention, voire de vie, en se défaisant des images parentales qui enrayent le processus : images demeurées infantiles de Dieu Père et Mère, images de la fraternité fratricide, entre autres.

Le chapitre sur la posture alternative, en dépit de son titre rébarbatif, précise les principes d’un accueil de la vie spirituelle en soi que sont la pratique du recueillement, de l’attention, du silence et de l’écoute. Ces pages sont parmi les plus enrichissantes de l’ouvrage avec celles consacrées à la nécessité de la vigilance dans le choix des techniques et des maîtres que le marché des valeurs spirituelles offre souvent sans garantie. On concédera avec empressement que l’auteur sait de quoi il parle lorsqu’il aborde cette question, étant donné les ouvrages qu’il a publiés sur le sujet.

Il termine sa longue réflexion en rappelant que, bien qu’il soit possible de dissocier le spirituel du religieux, « le choix d’une spiritualité finit souvent par nous entraîner bon gré mal gré dans une religion, nouvelle ou ancienne ». On notera la concession.

Personnellement, j’estime que le diagnostic sur notre état de société est quelque peu sévère et le remède réservé à une élite spirituelle. De plus, dans les développements souvent cloisonnés, le lien dialectique entre les aspects négatifs et positifs des sujets abordés n’est pas toujours suivi d’une synthèse suffisante avec toutes les nuances souhaitées.

Mais cette approche hyper-critique de la conscience religieuse n’est pas à la portée de tous étant donné l’appareil psycho-philosophique qui soutient cette démarche. Mais elle inclut des éléments susceptibles d’éveiller les consciences à la perspective interculturelle et interreligieuse aujourd’hui indispensable dans toute quête spirituelle et sur laquelle se détache le sens de la vie et de l’après-vie. L’auteur pose ici des jalons et n’hésite pas à l’occasion à faire appel à sa propre expérience pour mieux faire saisir ses propos.

À l’instar de Bergson, la réflexion de l’auteur retient la dimension du temps comme centrale. Il y consacre d’ailleurs de beaux passages au premier chapitre associés au thème de la « vie qui jaillit de la mort » et à l’élan vital.

Évidemment, cette conception de la vie spirituelle ne rencontrera pas les attentes de tous et de chacun des demandeurs de sens en quête d’un art de vivre. Ses formes pourront même parfois soulever le mépris. Mais pour ceux qui partagent les mêmes affinités, elle ouvre le chemin, comme dans la pensée de Bergson, vers une forme de perfectionnement de soi qui, au-delà des aspects romantiques de cette quête du moi (Itinerarium mentis in meipsum, pour paraphraser saint Bonaventure), prend sa source dans la mystique.

Raymond Légaré

 


 

 

 

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