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JUILLET  2012

Bruno Demers, dir., Dialogue des cultures et traditions monothéistes. Montréal, Novalis 2012. 250p.

En septembre 2010, dans le cadre des festivités du 50e anniversaire de l'Institut de pastorale des Dominicains à Montréal, un grand colloque réunissait plusieurs spécialistes et témoins du dialogue interreligieux.  Le thème original du colloque Le dialogue contemporain des cultures et l’apport des trois traditions monothéistes explicite davantage que le titre retenu pour la publication des Actes le sujet des conférences et des échanges de la journée. On trouvera dans ces pages des présentations d’un spécialiste des questions reliées au Proche-Orient avec Sami Aoun, de l’islamologue Rachid Benzine et de Samia Amor, avocate et chercheuse en pluralisme juridique au Québec, de représentants de la tradition catholique avec Claude Geffré, théologien, Sylvie Latreille, ecclésiologue, et Jean-Claude Guillebaud, auteur et journaliste, de représentants de la tradition juive, Sharon Gubbay Helfer et Pierre Toth, et enfin d’un philosophe qui s’intéresse aux religions ainsi qu’à l’éducation au Québec, Georges Leroux. Les nombreuses réflexions et l’intérêt des idées développées par les participants dépassent le cadre d’une simple recension. Nous nous en tiendrons ici à certains textes qui nous ont davantage rejoint.

Avec le phénomène de la mondialisation, les cultures perdent de plus en plus leur indépendance; leur spécificité et leurs traditions sont mises à mal par cette circulation des idées et des produits culturels favorisée par les techniques modernes de communication. Elles ne sont plus isolées comme hier contre les grands mouvements mondiaux de la géopolitique et l’envahissement des cultures étrangères. Si les monothéismes, en particulier le christianisme, ont historiquement fait peu de cas de ces caractéristiques propres aux peuples avec lesquels ils sont entrés en contact, ils prennent aujourd’hui conscience de leurs erreurs. La prétention à l’universalité entretenue par le catholicisme est aujourd’hui contestée par ses théologiens eux-mêmes. Le travail missionnaire est en perte de vitesse depuis la fin de l’époque coloniale. En Europe et au Québec, les sociétés qui lui étaient acquises remettent en question leur allégeance. Quant à l’islam qui domine le Proche-Orient, il est également le terrain de luttes soulevées par le choc des cultures.

Dans ce contexte, quel apport les monothéismes peuvent-ils fournir au dialogue des cultures, alors que les infrastructures socioreligieuses des pays européens se fissurent, que l’islam est parcellarisé par des tendances antagonistes, voire des affrontements politico-religieux, que le judaïsme a trouvé en Israël un centre politique, mais s’interroge sur son caractère religieux ou non (État des juifs ou État juif)?

Le dialogue interculturel n’a donc pas obtenu encore l’aval des masses religieuses, semble-t-il. Les religions demeurent de plus en plus éloignées des perspectives d’un climat d’échanges poursuivis entre autres par le programme Alliance des civilisations de l’ONU. Aux yeux des sceptiques, le dialogue entre monothéismes est voué à l’échec. Comment des orthodoxies peuvent-elles oublier ce qu’elles sont : des détentrices d’une révélation? Pour d’autres, il s’agit plutôt d’assurer la communication à l’humanité d’une vision de l’homme et de Dieu, de permettre la présence de véhicules de la transcendance au côté des avancées de la science et de la technique. Le croyant aussi bien que l’agnostique sont préoccupés par le message des religions. Pourquoi ne pas leur offrir un lieu pour en parler librement, dans le cadre d’une société démocratique? Cela ne va pas de soi partout ailleurs.

Ce livre aborde le dialogue des cultures et des monothéismes selon des perspectives peu connues que l’on ne peut ici qu’évoquer brièvement. Le professeur Sami Aoun souligne, dans un texte bien documenté, les difficultés du passage vers la modernité de l’islam arabo-musulman. Son histoire témoigne en effet d’une solide imbrication du religieux et du politique. Des penseurs musulmans récents croient venu le temps de faire évoluer progressivement les choses et de s’ouvrir à la modernité, à la démocratie, à la laïcité, aux droits de la personne. Discours novateur devant lequel se dresse un préjugé défavorable à l’égard de toutes valeurs occidentales. Ce pluralisme conduit pour bien des croyants à un affaiblissement certain des valeurs musulmanes et la laïcité n’est qu’un chemin menant à l’athéisme. L’adoption de modèles démocratiques de gouvernement n’a pas fait ses preuves en Occident même et la reconnaissance de droits égaux pour les individus, hommes et femmes, n’est pas envisageable. Ce blocage idéologique favorise une réislamisation plus radicale des sociétés arabo-musulmanes, comme on le constate depuis une cinquantaine d’années, avec l’essor de tendances conservatrices, exacerbées ou bien tempérées par la présence ou l’absence de liens stratégiques avec des pays occidentaux.

Deux visions antagonistes s’affrontent donc : celle du droit divin sur l’humanité et celle des droits de la personne. Les progressistes réussiront-ils à se faire entendre? Oui, dans la mesure où l’éclosion d’une pensée laïque soustraite à la sphère théologique pourra se produire. Le dialogue pourra s’instaurer entre partenaires égaux, qui aborderont des questions d’intérêt commun sans interdit, dans le respect des opinions de chacun. Cela ne semble pas devoir se produire dans l’immédiat.

Les contributions des conférenciers suivants relèvent le changement d’attitude survenu entre partenaires religieux à une époque récente. Le judaïsme, affirme Pierre Thot, a accueilli avec satisfaction la demande de pardon des papes depuis Vatican II auprès du peuple juif. L’invitation au dialogue lancé par le concile entre croyants de la première et de la seconde alliance a permis des rapprochements inédits dans l’histoire du catholicisme. Du côté juif, il reste des chemins à aplanir : que faut-il comprendre par peuple élu, notion souvent mal interprétée par les non-juifs? En quoi le judaïsme serait-il une religion révélée? Il importe selon l’auteur de montrer que les valeurs bibliques ne sont pas réservées exclusivement au croyant juif, mais qu’elles ont une portée universelle. Dieu s’est révélé sans priver le croyant de l’effort de chercher par lui-même la vérité, qui n’est pas absolue. D’où l’abondance des écrits et commentaires rassemblés dans le Talmud qui n’offre rien d’autre que d’amples discussions sur la Torah et son application. Au-delà de la vérité, ce que Dieu révèle aux siens, c’est la compassion, notion que les lecteurs de la bible ont tendance à oublier par comparaison à sa justice qui frappe davantage l’imagination.

Le théologien dominicain Claude Geffré souligne pour sa part les difficultés inhérentes à la pratique du dialogue des cultures que sont l’impact de la mondialisation, le métissage culturel du religieux qui y circule, et le rôle des monothéismes qu’elle met en question. La chrétienté a, comme on le constate, perdu ses privilèges politiques et culturels ancestraux. Quant au catholicisme, il est l’héritier de vingt siècles d’un monothéisme ecclésiocentriste dont l’universalité s’est grandement rétrécie. En fut-il déjà autrement?

La pluralité interne des religions éclate avec vigueur de nos jours, à l’exception de l’islam qui fait momentanément exception pour des raisons particulières. Constatons donc l’échec du christianisme en tant que dynamisme effectif sur le cours de l’histoire. Mais sa métamorphose ne fait que commencer : le christianisme a en quelque sorte porté les gènes de l’ouverture à l’autre et au dialogue interreligieux, comme Vatican II et les papes récents l’ont souligné.

Richard Benzine mise sur la sortie de l’islam de sa clôture dogmatique. Le traditionalisme est à ses yeux un mouvement de retour à un islam figé, ritualiste, dogmatique et non critique. Il prône donc la reconnaissance des approches historique, sociologique et anthropologique des textes coraniques et opte pour la distinction des discours au sein du Coran. Sa lecture se veut donc une modernisation de la lecture du message du Prophète par une exégèse véritable, au-delà de la lecture croyante.

Jean-Claude Guillebaud recense quelques préjugés dont sont victimes les religions porteuses de violence aux yeux de certains. Mais il reste que la croyance peut devenir pathologique lorsqu’elle devient fondamentaliste ou idéologique (marxiste, hitlérienne) ou se présente comme des contrefaçons du religieux. Le danger associé à des mouvements extrémistes montre bien leur défaut : quand les croyances sont faibles, elles deviennent agressives. La meilleure réponse à ces déviations reste l’instauration d’un dialogue au-delà des désaccords profonds ou des syncrétismes bâclés.

Le philosophe Georges Leroux aborde pour sa part et avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle les enjeux de l’éducation au pluralisme que poursuit le nouveau cours d’Éthique et culture religieuse offert depuis 2008 dans les écoles du Québec. Ce cours remplace le cours d’éducation religieuse et de morale et est devenu obligatoire à tous les niveaux du primaire et du secondaire. L’auteur fait l’apologie de ce programme contesté par les défenseurs de la liberté de conscience, de la laïcité et dans certains milieux nationalistes.

Cet ouvrage où le haut savoir côtoie les témoignages personnels sans contrainte idéologique propose un état de la question parcellaire, mais éclairant. Toutefois, s’il aborde la question du dialogue interculturel, il le fait sans véritable débat de fond comme si ce genre d’initiatives, maintenant confiné au milieu universitaire, trouvait là le seul terrain favorable à de tels échanges. Les canaux officiels du dialogue des religions semblent en effet s’être taris depuis Vatican II. Est-ce l’aveu que les résultats à attendre de ces rencontres ont été jusqu’à présent mitigés? La question se pose de plus en plus devant le recul du dialogue œcuménique. La relève serait-elle assurée dorénavant par le dialogue interculturel, comme le souligne Claude Geffré?  Les religions, affirme-t-il, sont en soi culturelles et leur histoire traversée par une succession d’inculturations avec leurs milieux d’implantation. Ce colloque a bien mis en valeur ce principe, même si les voies du dialogue n’y sont pas aussi balisées qu’on l’eut souhaité. Mais cela relève sans doute d’autres instances.

 

Raymond Légaré

 

 

 

 

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