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FÉVRIER 2005

Feillet, Bernard, L’errance, Paris, Desclée de Brouwer, 1997, 174 p.
                          
L’arbre dans la mer, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, 160 p.

En soumettant l’édifice conceptuel chrétien à un puissant éclairage de foi, Bernard Feillet dégage l’essentiel de l’accessoire. Il le rend ainsi moins sensible aux cataclysmes culturels qui l’atteignent aujourd’hui de plein fouet. Sa réflexion, centrée sur l’homme dans ses rapports à Dieu, évoque quelque peu la démarche de Pascal dans ses célèbres Pensées. Même exigence d’authenticité et de clarté, même souci de concilier fini-infini, même rigueur de pensée et d’expression, même propos de ne chercher à convaincre de rien si ce n’est de la Présence et du Désir de Dieu.

Être de désir, être de mort : voilà les deux infinis, voilà le paradoxe. Le chrétien ne le résout que par sa foi en la Résurrection bien qu’imparfaitement. Même les prières et les rites n’ont pas priorité sur cette certitude intime qui lui apprend en quelque sorte à vivre l’éternité, puisque la Résurrection est déjà en cours.

Car malgré la foi et la médiation de ses témoins privilégiés, Dieu échappe toujours à notre désir et à nos langages humains. Que d’obstacles pour se le représenter! La diversité des religions et des langages en témoignent.

Ce qui rapproche de Dieu, ce sont moins les paroles que l’au-delà du langage, son silence devant le scandale de la souffrance, le mal, devant nos limites. Il apparaît alors, même si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, comme à Job : l’inconnaissable, l’inaccessible, que l’on cherche à pressentir dans « les rendez-vous de l’instant » (p.65).

L’ignorance engendrant la rigidité (p.71), Bernard Feillet demande à l’Église « de ne pas rendre Dieu impossible aux hommes » en exigeant d’eux une confiance excessive qui empêche de grandir, d’être soi-même. Voilà le mot lâché : la rencontre de l’humanité et de Dieu ne peut s’accomplir qu’à travers l’individu, « être unique né pour cette différence inaliénable ».

Jésus n’a pas été chrétien, risque l’auteur, qui déduit de ce paradoxe que, bien que la communauté chrétienne puisse constituer un bel accompagnement au long de la vie, elle ne représente pas l’unique chemin. D’autant plus que « l’avenir n’est pas à la religion ». Voyez comment l’on meurt aujourd’hui, sans son secours (p.75).

Il est possible que les religions deviennent désuètes, que le sacerdoce recule, que l’humanité soit faite à l’avenir de moins de fidèles et davantage de « spirituels ». Alors la religion se métamorphosera, car aucune tradition religieuse ne saurait être aux dimensions de l’univers. Toutes les religions deviendront disponibles pour accompagner ceux qui leur en feraient la demande (p.83).

Au regard mystique, les êtres apparaissent dans leur singularité. Face au mystère de Dieu, croyants comme incroyants savent que Dieu est inconnaissable et qu’à la limite, « les incroyants de l’absolu sont plus vrais quand ils questionnent les ouvertures de la foi ». Découvrir sa nécessité, en dehors des interférences externes, s’étonner d’être là, s’interrogeant sur la question de l’infini sans attendre la réponse : la foi ne consiste pas à s’entretenir avec Dieu, mais de lui. C’est par l’homme qu’il se révèle. Dans cet universalisme spirituel, le souci des chrétiens ne sera plus de faire entrer les autres dans l’Église : personne ne songera à convertir personne. Car être chrétien consiste à voir en l’autre le mystère de Dieu dévoilé. Comme pour les disciples de Jésus, « j’accepte de ne pas voir Dieu en Jésus […], d’être un disciple d’avant la Résurrection ». Car la foi est de vivre non de la certitude, mais de l’espérance de connaître Dieu. 

Parole émerveillée et souvent émerveillante, ce livre nous offre un long entretien sur le Désir de Dieu. Aux antipodes de la spiritualité bouddhiste assez curieusement ignorée dans ces pages, sa démarche réflexive se déroule selon le mode de la plongée en soi, de la recherche intérieure d’éclaircissement de la foi. Le lecteur se sent interpellé par ce langage aux expressions lapidaires. Car on y traite de la vie et de la mort sur un fond d’absolu et en même temps quotidien.

Certains pourraient lui reprocher son insistance sur le devenir soi-même à travers les autres; d’autres, les traits fortement soulignés de sa théologie apophatique où Dieu est tout sauf ce que le langage parvient à formuler à son sujet (inconnu, inconnaissable, immense, infini, inaccessible, vide…) en un discours marqué, à l’autre pôle, par l’opposition répétitive entre le tous et le chacun.

Par moments somptueux et poétique, le langage de l’auteur le classe parmi les esssayistes spirituels les plus éclairés. Sa vision chrétienne repose sur une étonnante et parfois déroutante largeur de vue. Au-delà de la fin des religions qu’il entrevoit, c’est son désir de dépassement des croyances telles que formulées par le langage théologique qui en ressort en premier lieu. Jésus nous a conviés à le suivre pour atteindre les vastes plaines d’où émergent les interrogations religieuses de l’humanité. On aura compris que la conscience chrétienne ne définit pas ici un statut mais une quête; que l’Église perd de son éclat institutionnel et voit son rôle redéfini dans le service de l’individu et non plus ciblé sur les structures de masse.

Le prophète pratique depuis toujours un métier d’éveilleur. Comme Jésus, il laisse une trace de son passage. Celle des mystiques n’est pas nécessairement imitable, mais ce passage mérite d’être défriché et ouvert. Trop longtemps, il fut censuré ou contraint au silence par l’Église-institution. Dorénavant, il faudra pour elle reprendre le chemin de l’exil intérieur, de l’errance et de l’incertitude spirituelle, redécouvrir la vie mystique.

Le second ouvrage propose quarante-six brèves réflexions qui reprennent des thèmes abordés dans le premier et qui se présentent comme autant de balises de la vie spirituelle : – donner la priorité à la question de Dieu sur les gestes de la religion, car elle conduit à la redécouverte de l’Évangile, à « l’aube du christianisme »; – croire au lien entre le Destin de Dieu et celui de l’homme, car l’humanité enfante Dieu; – permettre à chaque génération de redécouvrir la Parole, car parler de Dieu, c’est parler de soi, de nous ; –  remettre en question les concepts théologiques dans le langage sur Dieu, qui contribuent parfois à voiler sa Présence.

Certains éléments acquièrent encore ici plus de relief : ainsi en est-il de la fusion en l’Un de l’homme et de Dieu par l’Incarnation qui est l’achèvement de la Création, car « le meilleur de l’humanité est le sacrement du divin ».

Notons toutefois le caractère plus affirmé de la perspective pascalienne privilégiée par l’auteur de ces pages : « Je suis l’homme du pari pascalien. […] Le doute enlève tout intérêt à la foi .» (p.80)  Le Dieu « des espaces infinis » est-il le même que celui de la foi chrétienne, ce « Dieu sensible au cœur » dont parle Pascal (Pensées, chap. XXVIII,  no 278) ? Le christianisme a appris à distinguer « le Dieu des philosophes et des savants » de celui de Jésus-Christ. Bernard Feillet le rappelle en une expression qui a toute la fulgurance du génie pascalien : « En achevant la Création, l’Incarnation libère l’humanité de ses idoles » (p.75). Cela méritait d’être dit.

 

Raymond Légaré

 

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