Livres
du mois
FÉVRIER
2007
Hans Küng, Mon combat pour la liberté :
Mémoires. Ottawa / Paris, Novalis / Éditions
du Cerf, 2006, 576 pages. Traduction de Monika
Thoma-Petit.
La sortie en traduction française du premier
tome de l’autobiographie
de Hans Küng est un événement. L’auteur n’est-il
pas un géant de la pensée chrétienne, l’un des
théologiens les plus importants du XXe siècle et
l'un des derniers acteurs vivants de Vatican II?
Ses mémoires sont donc intimement liés aux
mouvements et aux moments les plus importants de
l'histoire du christianisme contemporain.
Ce premier tome couvre les périodes de l’enfance
et de l’adolescence, les études de philosophie
et de théologie à Rome (pendant sept ans à la
Grégorienne, comme étudiant du Collège
Germanicum), les débuts de l’enseignement
universitaire à Tübingen et, surtout, l’immense
travail théologique de Hans Küng pour et autour
de Vatican II. On peut voir naître et se
développer sa grande préoccupation du dialogue
œcuménique et interreligieux, et on est témoin
de ses revendications constantes et courageuses
pour une recherche théologique la plus
rigoureuse et la plus libre possible. On perçoit
aussi le poids paralysant des structures
curiales avant, pendant, après le Concile…
Né en 1928 à Sursee en Suisse, Küng, après son ordination
sacerdotale à Rome, reviendra dans son pays
participer à l’animation d’une paroisse à
Lucerne. Puis il ira à Paris s’inscrire au
doctorat en théologie à l’Institut catholique.
Sa thèse de doctorat, dirigée par Louis Boyer,
est consacrée à la justification du pécheur dans
l’oeuvre du grand théologien protestant de Bâle,
Karl Barth. Il y montre les convergences entre
l’enseignement catholique et les thèses
protestantes. Et c’est le début d’une réflexion
théologique qui conduira à la déclaration
conjointe des catholiques et des luthériens en
1998.
C’est aussi le début d’une longue amitié avec Karl Barth.
Soulignons cette proximité exceptionnelle et
sympathique du jeune théologien Hans Küng avec
la théologie protestante. Proximité qui se
perpétuera à l’Université de Tübingen où vivent
côte à côte deux facultés de théologie, la
protestante et la catholique. Un tel contexte
nourrit, je crois, les préoccupations
œcuméniques du jeune professeur de théologie.
Elles apparaîtront dans un livre remarquable,
Concile et retour à l’unité.
Ce livre paru avant la première session du
Concile aura beaucoup d’impact, car il dresse un
programme ambitieux et courageux pour Vatican II.
En même temps, il annonce les thèmes que
le théologien abordera dans la quarantaine
d’ouvrages qui suivront : l’intérêt pour
l’événement religieux qu’est la Réforme, à
prendre au sérieux par l’Église catholique; la
valorisation de la Bible dans la liturgie, dans
la théologie et dans la vie de l’Église en
général; la réalisation d’une véritable liturgie
pour la communauté des fidèles dans le cas de la
prédication et de l’Eucharistie; une
revalorisation du laïcat dans la liturgie et
dans la vie de la communauté; l’adaptation de
l’Église aux différentes cultures et son
dialogue avec elles; la réforme de la piété
populaire et, enfin, la réforme de la curie
romaine.
L’autobiographie de Küng évidemment fait une large place à ses
activités académiques, qui sont parties
essentielles de sa vie. C’est là qu’apparaîtront
les premiers contacts avec Joseph Ratzinger
qu’il fera venir comme collègue à Tübingen.
Signalons à ce propos les portraits lucides et
captivants que dresse l’Auteur au fil des
rencontres : Jean XXIII, Paul VI, les grands
théologiens, certains membres de la Curie,
évidemment le futur pape Benoît XVI…
Mais nous voulons surtout nous arrêter au Concile. À 35 ans, Hans Küng en est nommé l’un des théologiens
officiels par Jean XXIII. Il est sûrement l’un
des plus jeunes de ce groupe d’experts.
L’autobiographie
nous fait revivre toute l’histoire du
Concile Vatican II, à partir de sa convocation
jusqu’à la fin de la quatrième session. Comme
théologien officiel, Küng en fut un observateur
privilégié et très critique : il en montre les
avancées et les progrès, mais aussi les limites
et les faiblesses. Il y travaillera sans relâche
à l’avènement de certaines réformes…
Rapidement, il entre dans la ligue des
théologiens majeurs de notre époque, il devient
l’ami et le proche des plus grands : Yves Congar,
o.p., Henri de Lubac, o.p., Karl Rahner, s.j.,
Édouard Schillebeeckx, o.p., Stanislas Lyonnet,
s.j., John Courtnay Murray, s.j., Gustav Weigel,
Godfrey Diekmann, o.s.b., M.-D. Chenu, o.p.,
Charles Moeller, Mgr Gérard Philips et bien
d’autres. Il a également des liens privilégiés
avec les grands théologiens protestants.
En même temps il se lie d’amitié avec de
nombreux évêques qui jouent un rôle important au
Concile et qui feront appel à ses services pour
l’analyse des documents conciliaires et la
préparation de certaines interventions dans
l’assemblée conciliaire. Grâce à ses études
romaines mais surtout en raison de ses
connaissances de quatre langues – allemand,
italien, anglais et français – il fut un agent
de liaison très actif et très efficace, pendant
le Concile, entre les théologiens des différents
groupes linguistiques. Cela lui a notamment
permis de réunir un fort groupe de théologiens
de différents pays pour la fondation, en 1963,
de la revue internationale de théologie
Concilium qui sera diffusée en plusieurs
langues et qui existe toujours.
Moins de 15 ans après la fin de Vatican II, le vent de
renouveau avait cessé de souffler sur l’Église
et l’autoritarisme traditionnel avait repris sa
place sous Jean Paul II. Hans Küng,
dont les critiques sur le magistère de l’Église
et l’infaillibilité pontificale sont mal
acceptées, se verra retirer par la
Congrégation pour la doctrine de la foi (dont il
a si souvent dénoncé les méthodes contraires aux
droits humains) l’autorisation d’enseigner la
théologie (1979). Heureusement cette mesure
restera sans effet pour sa carrière académique,
car l’Université de Tübingen crée pour lui un
poste sur mesure et lui confie la direction d’un
Institut de recherches œcuméniques, ce qui lui
permet de continuer ses travaux et ses
publications avec une plus grande liberté.
Mais tout cela fera l’objet du prochain tome de son
autobiographie à paraître prochainement. Si le
premier met l’accent sur la lutte pour la
liberté, dit-il, le second mettra l’accent sur
la vérité. Elle ne
peut et ne doit être annoncée, défendue et vécue
que dans le respect de l’honnêteté. On devrait y
apprendre que Hans Küng, qui a créé et préside
la Fondation pour une éthique interplanétaire,
est maintenant orienté vers le dialogue
interreligieux dans la perspective de la
rencontre des civilisations et d’une recherche
de paix entre les nations.
Dans toute sa carrière et dans toute son oeuvre,
Küng défend la cause qui lui tient le plus à
coeur, « la cause de
la véritable figure de l’Église catholique, de
l’œcuménisme et même du christianisme en
général ». On comprend sans peine ses efforts
pour faire la promotion d’une Église
moins dominatrice et moins bureaucratique, moins
impérialiste et plus décentralisée, moins
italienne et plus internationale, moins centrée
sur le Pape et l’infaillibilité pontificale (que
la curie a toujours eu tendance à majorer, à
étendre pour accroître son pouvoir), faisant
plus de place aux Églises locales et à leurs
évêques, moins écrasante, plus respectueuse de
la liberté et toujours soucieuse de se réformer
(Ecclesia semper reformanda). On comprend qu’une
telle vision de l’Église, un tel programme
d’action aient suscité bien des inquiétudes à
Rome.
Il ne nous reste qu’à attendre le second tome des Mémoires,
espérant qu’il soit aussi passionnant que le
premier.
Réjean Plamondon
Jacques Lison,
Dieu intervient-il vraiment? Comprendre
aujourd'hui la providence. Montréal,
Novalis, 2006. 144 pages.
Dieu peut-il nous venir en aide?
La providence, explique le théologien Jacques
Lison dans son essai intitulé Dieu
intervient-il vraiment?, « est l'attribut
divin qui désigne les dispositions par
lesquelles Dieu gouverne les choses de la
création selon ses fins ». Les esprits lucides,
de nos jours, se font un honneur de rejeter
cette croyance qui continue néanmoins de
bénéficier d'un certain succès populaire, tant
dans sa version religieuse que dans ses versions
psy.
Lison, qui reconnaît que « la critique athée
frappe en bonne partie juste [...] en débusquant
une manière effectivement infantilisante
d'attendre l'événement providentiel ou de
s'abandonner à la providence », considère malgré
tout que ce thème n'est pas à rejeter. Son
ouvrage propose donc « de passer la croyance en
la providence au crible de la critique, pour
distinguer ce qui est sain en elle des dérives
où elle mène parfois ». Deux objections
fondamentales entament le crédit d'un
providentialisme naïf: l'existence du mal et la
valeur de la liberté humaine.
Comment, en effet, croire que Dieu peut
intervenir directement dans le monde après
Auschwitz et la tragédie rwandaise? De même,
qu'en serait-il de la liberté humaine si notre
sort était prédéterminé par l'horloger en chef?
Le « c'est ça qui est ça » de la dérive
providentialiste, dans ces conditions, nous
condamnerait nécessairement à l'athéisme ou à
une religion infantile imbue de soumission à un
Dieu tout-puissant et arbitraire.
Lison refuse cette alternative. Son
argumentation, inspirée par la notion de
« kénose », c'est-à-dire, pour résumer, l'idée
de la « toute-faiblesse » de Dieu en lieu et
place de sa « toute-puissance », s'inscrit dans
la foulée de celle de penseurs comme Hans Jonas
et Paul Ricoeur.
Le premier affirmait que la non-intervention de
Dieu lors de la Shoah témoignait de son
impuissance « parce qu'il a pris le risque de se
livrer au devenir de la création ».
Quant au second, il écrivait: « Le seul pouvoir
de Dieu, c'est l'amour désarmé. C'est un rêve de
tyrannie de penser que Dieu pourrait intervenir
dans l'histoire. »
Lison nuance un peu, en ce qu'il refuse de
conclure à l'impuissance de Dieu, mais sa
position rejoint néanmoins celle de ses
illustres prédécesseurs: « Si Dieu n'intervient
pas, ce n'est donc pas parce qu'il ne le peut
pas, comme invite à le penser la position à mon
avis trop radicale de Hans Jonas, mais c'est
parce qu'il s'efface pour laisser place à la
responsabilité de sa créature. »
S'il rejette le providentialisme, Lison ne
rejette pas pour autant la providence, mais il
l'attribue à un Dieu discret, qui respecte les
lois de la création et qui « accomplit son
dessein en ce monde en empruntant les routes
humaines ».
Si providence il y a, et Lison le croit,
celle-ci ne saurait être que relationnelle et
synergique. Paul Tillich affirmait que « la
providence n'est pas ce qui nous protège de
l'accident, mais qu'elle est ce qui est avec
nous en dépit de l'accident ».
Lison, lui, parle d'un Dieu qui « saisit les
hommes et les femmes de bonne volonté pour que
ceux-ci protègent le monde selon son projet
éternel et pour que, par eux, son règne
vienne ». Libres, nous pouvons être inspirés,
mais nous devons être responsables.
Louis Cornellier
louiscornellier@ipcommunications.ca
Le Devoir, 22 janvier 2007
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