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JANVIER  2008
 

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe, Paris, Plon, 2007.

 

LE  CHRIST  EST  MODERNE
 

Directeur du magazine Le Monde des religions et coauteur d’un des meilleurs livres critiques consacrés au Code Da Vinci, le philosophe, sociologue et historien des religions Frédéric Lenoir nous offre, avec Le Christ philosophe, un essai absolument remarquable. Il y défend, avec un rare brio et une puissante force de conviction, la thèse selon laquelle « il est erroné de vouloir opposer le christianisme à la modernité ».

Toutefois, précise-t-il, attention : si on peut dire du message du Christ qu’il est moderne, il n’en va pas de même des agissements de l’Église dans l’histoire qui vont plutôt dans le sens d’une « inversion radicale des valeurs évangéliques ». Reprenant une argumentation de Kierkegaard, Lenoir va même jusqu’à affirmer que, « parce qu’elle maintient l’illusion que son discours et ses pratiques sont ceux du christianisme, alors qu’il n’en est rien, l’Église rend le véritable christianisme inaccessible aux hommes, elle le dissimule ». Elle a, nuance-t-il, bien veillé à la transmission du message à travers l’histoire, mais elle n’a pas souvent su le mettre en pratique.

La perspective de Lenoir n’est pas théologique (ou croyante), mais philosophique. Pour lui, ce qui compte, au premier chef, c’est ce que disent les textes évangéliques « tels qu’ils existent et l’influence qu’ils ont eue dans l’histoire ». S’il insiste, au passage, sur « la certitude de l’existence historique de Jésus » en présentant les preuves classiques à l’appui, Lenoir entend surtout lire les Évangiles comme il lit Platon. « Nul ne saura jamais, explique-t-il, ce qu’a dit vraiment Socrate, mais ce que Platon lui fait dire dans ses Dialogues constitue un enseignement d’une grande profondeur. »

Ainsi, donc, du message du Christ. Il contient, écrit Lenoir, une spiritualité qui bouscule les institutions religieuses en relativisant les signes extérieurs du culte au profit d’une pratique intérieure, situe l’essentiel dans l’amour du prochain et annonce que la grâce est du côté des humbles. Sur le plan éthique, et Lenoir le montre avec force, le message christique prône, dans une société où cela est impensable, l’égalité de tous, la liberté individuelle, l’émancipation de la femme, la justice sociale, la séparation des pouvoirs, la non-violence et le pardon et la reconnaissance de la personne humaine comme sujet autonome. La modernité, quoi, mais en lien avec une transcendance. C’est par fidélité à ce message subversif, et non pour racheter nos péchés, qu’il acceptera la mort.

Or, si le Christ est moderne, l’Église catholique, elle, devenue représentante de la religion principale de l’empire romain en 313, ne le sera pas et contredira le message de son inspirateur en entretenant la confusion entre les pouvoirs politique et religieux, particulièrement à l’époque de l’Inquisition. Des catholiques contestataires se rebifferont, mais il faut attendre la naissance de l’humanisme, à la Renaissance et en réaction aux abus de l’Église, pour assister au retour en force des principes évangéliques.

Avec Pétrarque et sa défense de l’intériorité, avec Pic de la Mirandole et son éloge de la liberté et de la raison, avec, plus tard, Descartes qui sépare foi et raison et avec, au moment des Lumières, Kant qui conserve Dieu mais conteste « la prétention des Églises à subordonner la connaissance rationnelle aux Écritures et au magistère », le message du Christ est réactivé, mais hors de l’Église et sous une forme de plus en plus laïcisée. Le processus est fascinant : c’est contre l’Église que naît la modernité, mais en référence à l’éthique christique. Religion de la sortie de la religion, comme l’exprime Marcel Gauchet. Si la modernité, ajoute Lenoir, est advenue en Occident, c’est à cause du christianisme.

D’où l’on peut comprendre, et c’est le génie de ce pénétrant et accessible ouvrage de le démontrer, qu’il n’est nul besoin d’être croyant pour reconnaître la valeur inestimable du christianisme et pour être, d’une certaine manière, chrétien. Il suffit d’être, au noble sens du terme, vraiment moderne, ce que l’Église actuelle ne parvient pas encore à accepter.

 

Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca

 

 

 

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