Livres
du mois
DÉCEMBRE
2009
Gabriel Ringlet. Ceci est ton corps. Journal
d’un dénuement. Paris, Albin Michel, 2008
«
Ceci est ton corps »
MESSE INÉDITE AVEC GABRIEL RINGLET
«Ceci
est ton corps», publié en 2008 avec en
sous-titre «Journal d’un dénuement», rapporte
les sentiments et les pensées – notés
quotidiennement durant huit mois – d’un homme
accompagnant une femme qui va mourir d’un
cancer. Une confession inattendue quand il
s’agit d’un prêtre et d’une femme qui s’aiment.
Et plus inattendue encore quand cet amour est
vécu sous le signe du sacerdoce, dans la clarté
des béatitudes et en référence aux jeudi et
vendredi saints, et à Pâques. L’audacieuse
transposition de la formule eucharistique – du
corps du Christ au corps d’une femme – est-elle
sacrilège ou introduit-elle à une compréhension
élargie, aussi charnelle que spirituelle, du
mystère de l’humanité de Dieu et de la vocation
divine de l’homme?
«Et le pain amer de ta souffrance ? Comment le
transsubstantier ? La consécration irait-elle
jusque là ? Est-ce pour cela surtout que j’ai
été ordonné ? Pour dire une parole au-delà de la
parole et pour annoncer que cet au-delà est ici,
maintenant, dans ce pain, dans cette souffrance,
ton corps...? Et que ce pain n’est pas que du
pain? Et que ton corps n’est pas que ton corps?
Et que ta souffrance n’est pas que ta
souffrance? Oui ! C’est pour cela. Pour
empoigner l’Ici et en faire de l’Au-delà.» (pp.
122-123)
«À la consécration, le “Ceci est mon corps” que
je t’ai partagé tant de fois durant ces huit
derniers mois prend une ampleur physique que je
ne soupçonnais pas, comme si chaque corps
entrait dans le “Ceci” et comme si, maintenant,
j’osais dire à chacun ce que je te disais à toi:
“Ceci est ton corps”. Ai-je jamais compris comme
ce midi à quel point chacun porte en soi quelque
chose de la chair de l’autre?» (p. 204)
Si le titre du livre surprend et peut choquer,
les perspectives ouvertes sont immenses. L’amour
et la foi s’y livrent dans une haute et austère
nudité qui les transfigure comme sur le mont
Thabor. Et le chemin de dépouillement qui s’y
propose mène encore plus loin que le singulier
travail d'enfantement dévoilé par ce poème. Joie
et douleur, fervente et féconde passion. En
errance, notre monde et l’Église ont besoin que
de telles traversées soient tentées.
Offert à une femme aimée au long d’une terrible
agonie, et à jamais inscrit en lettres d’or sur
sa tombe, cet écho du « Cantique des cantiques »
chante la vie qui franchit la mort, l’éphémère
qui est promesse d’éternité. Ode à l’amour issue
d’un souffle venu d’ailleurs, léger et puissant,
relayé par la transparente fidélité d’un homme
pour être partagé aux quatre vents. Modeste et
souveraine, la poésie devance la théologie.
Au fond de l'abîme, détresse et larmes. Gabriel
Ringlet ressent une impuissance et une solitude
sans issue. Mais, dans un mutuel respect, la
communion avec l’être aimé demeure entière.
C’est dans la fugacité et la simplicité du
quotidien que, minute après minute et jour après
jour, se propose le salut quand ne reste que
l’ordinaire le plus ordinaire pour sauvegarder
la vie face au cauchemar et au néant. Ultime
déprise qui fait place à une sereine et
inébranlable confiance.
Bien qu'il relate un itinéraire éminemment
personnel, le livre se situe d’emblée dans
l’universel. Dans ses entrailles, la création
entière souffre de chaque mort, se réjouit de la
moindre tendresse et aspire ensemble à la
rédemption. La communion des saints n’exclut
personne et accueille même les bêtes et les
plantes. Acceptation de la finitude et
anticipation de l’infini. Le ciel à ras de
terre, à la faveur d'une messe divinement
humaine, désencombrée de la routine religieuse.
Cette eucharistie célèbre le mystère du pain et
du vin distribués, des corps brisés et du sang
versé, de l’amour qui est source de vie pour
toujours. Réinterprétant la «Messe sur le Monde»
de Teilhard de Chardin, Gabriel Ringlet parle
d’une transsubstantiation qui instaure la
présence réelle de Dieu au plus intime des
réalités charnelles, qui fait advenir Dieu au
cœur de la vie humaine pour l’accomplir et la
sauver. Et, dépassant nos frontières, cette
eucharistie inédite invite sans distinction les
croyants et les athées, et tous nos semblables
de bonne volonté, pour que l’homme accède à sa
pleine et sublime dimension d’humanité.
Pages fulgurantes, qui rayonnent une foi et une
liberté imprenables. Se fiant à l’évangile, leur
auteur n’a pas craint de déplaire aux tenants
des idées reçues et de l’ordre établi. Son Dieu
est indifférent à la puissance et à la gloire
qu’on lui prête dans la foulée des fantasmes
humains, mais il fait siennes la faiblesse et la
misère des hommes. Le chemin de souffrance et
d’amour suivi dans « Ceci est ton corps » ouvre
ainsi sur toutes les détresses. Et notamment,
loin de nous et de l’Église, sur la douleur de
la multitude des réprouvés qui peuplent les
enfers engendrés par le cours actuel du monde.
Que les béatitudes dispensent sans réserve la
joie et la sérénité à quiconque les accueille ne
supprime pas la souffrance. Aucun bonheur ne
peut se suffire tant que des êtres sont broyés
par leurs tourments intérieurs ou par la
violence des dominants. L’évangile invite à
soigner les plaies de Dieu, dit Gabriel Ringlet,
sans en minimiser aucune. Mais quelles sont
aujourd’hui, concrètement, les urgences et les
priorités au milieu du champ des douleurs? Et
jusqu’où aller? S’approcher de ces plaies peut
obliger à s’éloigner des chemins de crête et
conduire à s’aventurer très bas, en des lieux et
dans une nuit que la religion et même la poésie
n’éclairent pas.
Le sacerdoce confié à l’homme dès les origines
célébrera là des messes sans cérémonies, sans
calice ni patène, avec ou sans ordination, au
milieu des croix sur lesquelles l’homme et Dieu
défigurés sont cloués sans merci. Loin des
ambons et des ostensoirs, seul le dévouement à
bras le corps peut secourir et faire renaître la
parole dans ces abîmes. L’évangile obligera à
franchir les murs des églises, à renoncer aux
alliances profitables, à quitter les refuges
spirituels pour retrouver Dieu et lui venir en
aide là où il est méprisé et maltraité, affamé
et assassiné. Le devenir de l’humanité entière
en dépend, et peut-être même le devenir de Dieu.
À la lumière du lavement des pieds et de la Cène
qui inspirent ce livre, donner sa vie au service
des hommes s’impose avant les doctrines et les
liturgies. Mais ne restons-nous pas, avec
l’Église et malgré nous, entravés par une
théologie trop abstraite et par les séquelles
confortables d’une tragique histoire de
domination religieuse et politique? Ne
demeurons-nous pas, à notre insu, à l’abri d’une
religion, d'une culture et d’une esthétique qui
surplombent de très haut la souffrance béante du
monde contemporain? Pour accompagner (cum
pane) les hommes de notre temps et leur
redire Dieu, que de dénuements s’avèrent encore
nécessaires !
Jean-Marie Kohler
Jonas - Strasbourg
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