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OCTOBRE  2010

Geoffrey Robinson, Le pouvoir déviant. Les abus dans l’Église catholique. Traduit de l’anglais (Australie) par Paul-André Giguère. Montréal, Novalis, 2010. (À paraître en novembre)

Préface à l'édition française

Trois années se sont écoulées depuis que ce livre est paru en anglais. Si les autorités romaines et la Conférence des évêques australiens l'ont officiellement désapprouvé, un grand nombre de catholiques, laïques, religieux et prêtres lui ont réservé un accueil extraordinaire. Sans souscrire nécessairement à chaque détail du livre, ils ont accordé un soutien impressionnant à ses deux principales idées, à savoir qu'il faut faire face sans tarder et d'une manière plus ouverte au problème des abus, et qu'un changement profond s'impose dans l'Église.

Je pense pouvoir expliquer cette différence entre réaction populaire et réaction officielle. Pour ceux qui ont réagi favorablement aux idées mises de l'avant dans ce livre, il faut partir des faits, rechercher le plus franchement possible toutes les causes qui se conjuguent dans le phénomène de la multiplication des abus et aller jusqu'au bout du raisonnement, où que cela nous mène, même si cela devait remettre en cause des préceptes ou des lois de l'Église, hérités du passé. Pour sa part, la réaction officielle prend comme point de départ que les enseignements professés par les papes et les lois qu'ils ont édictées ne peuvent être remis en question, même pas pour répondre aux abus.

Quand on regarde la réaction de l'Église à la révélation des abus dans ses rangs, on peut distinguer trois stades. Il fallait tout d'abord –  premier stade – admettre qu'il y en avait eu à une échelle vraiment alarmante, pendant plusieurs années et en bien des endroits. Des progrès ont été accomplis dans ce domaine. Pour moi, le progrès réside dans le fait que le scandale ait éclaté en Europe continentale jusqu'à atteindre le Vatican lui-même, car il fallait que cela se produise pour qu'une réponse satisfaisante soit donnée. Je suis déçu de ce que, dans plusieurs pays, l'Église affirme toujours que, chez elle, le problème ne se pose pas. Je suis peiné de ce qu'il y ait des pays, voire des continents, où l'inceste fait tellement partie de la vie que les agressions sexuelles sur des mineurs ne semblent pas une question importante.

Le second stade est la reconnaissance que, comme Église, nous avons mal géré cette affaire, souvent si mal que personne n' aurait pu deviner, à notre manière de réagir, que nous sommes censés être chrétiens. Ici encore, des progrès ont été enregistrés, mais beaucoup reste à faire. Ce n'est  que très lentement que tous les membres d'une Église si largement répandue abandonnent le réflexe de faire passer l'institution avant les victimes. Et quelle tristesse de constater que plus on s'élève dans la hiérarchie de l'Église, plus ce mouvement est lent, car il faut à tout prix protéger la papauté!

Le troisième stade est celui de la confrontation du problème à sa racine, c'est-à-dire l'éradication de tous les facteurs qui contribuent aussi bien aux abus qu'à la piètre réaction à leur endroit. On a peu progressé ici, et c'est là que se trouve maintenant le grand défi auquel nous devons faire face. Tant que nous ne l'aurons pas relevé, toutes les excuses du monde ne seront rien de plus que des mots creux.

Dans sa récente lettre pastorale « aux catholiques d'Irlande », le pape Benoît XVI explique comment il comprend les facteurs qui ont contribué au scandale des abus (no 4). Certaines choses qu'il mentionne emportent l'adhésion de tout le monde : un processus de sélection défectueux, une formation inadéquate, « une tendance dans la société de favoriser le clergé » et une préoccupation déplacée pour la réputation de l'Église. Mais j'ai deux sérieuses réserves : l'une porte sur le lien que fait le pape entre la sécularisation de la société et l'abandon de la pratique des sacrements et des pratiques de dévotion, et l'autre sur le lien qu'il voit avec de fausses interprétations du concile Vatican II.

Ma première réserve vient de ce que le pape semble considérer les abus comme un phénomène moderne attribuable à l'apparition récente d'éléments négatifs dans la société séculière, impliquant par là que, si on les neutralisait, les abus disparaîtraient. Ma seconde réserve porte sur le fait que le pape parle encore des abus comme de péchés sexuels commis directement contre Dieu plutôt que comme un crime perpétré contre des mineurs innocents, ce qui l'amène à proposer les remèdes traditionnels que sont la prière et la pénitence pour prévenir le péché, et la confession et le ferme propos de changer pour le surmonter. Je trouve que, comme analyse de la situation visant à accoucher d'un plan d'action pour l'avenir, ce document est d'une insuffisance inquiétante.

Parmi les causes des abus, des facteurs sont communs à tous les délinquants, et d'autres sont propres à chacun pris individuellement. Entre les deux, on retrouve, au sein de certaines sociétés ou de certaines organisations, des facteurs malsains susceptibles d'entretenir une culture dans laquelle ces formes d'abus sont plus susceptibles de se produire, ou des facteurs entraînant une réaction lamentable qui ne peut qu'aggraver le problème.

Selon moi, la principale faiblesse de cette section du document pontifical est de laisser entendre qu'aucun enseignement, aucune loi, pratique ou attitude de l'Église elle-même n'ait pu contribuer, d'une manière ou d'une autre, à l'existence des abus. Il ne voit pas qu'il pourrait y avoir dans la culture catholique des éléments qui auraient contribué soit à ces types d'abus, soit à la piètre réponse apportée par l'Église à ce triste phénomène.

Voilà pourquoi j'estime ce livre tout aussi pertinent que lorsqu'il fut tout d'abord publié.

Geoffrey Robinson
Sydney,
Australie
24 juillet 2010

 

 

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