Livres
du mois
SEPTEMBRE
2007
Georges
Leroux, Éthique, culture religieuse, dialogue.
Arguments pour un programme. Montréal, Fides,
2007, 120 pages.
En septembre 2008, un nouveau programme d'éthique et de
culture religieuse remplacera le programme
d'enseignement religieux confessionnel de
l'école québécoise. Faut-il s'en réjouir? Dans
Éthique, culture religieuse, dialogue. Arguments
pour un programme, le philosophe Georges Leroux,
qui a participé à l'élaboration de ce nouveau
programme, répond par un oui éclatant à cette
question. Plutôt reconnu pour sa réserve et sa
sagesse dans les débats publics, le collègue
Leroux, cette fois-ci, ne cache pas son
enthousiasme. Le pluralisme de la société
québécoise (présence de diverses confessions,
mais aussi de l'incroyance), selon lui,
nécessitait une nouvelle approche, et le
programme concocté par le ministère de
l'Éducation, du Loisir et du Sport est à la
hauteur des attentes.
« Il ne s'agit pas d'abord, ni même fondamentalement, écrit
Leroux, d'accorder aux exigences de la culture
urbaine, caractérisée par un pluralisme de fait,
les structures de l'école, il s'agit plutôt de
mettre en harmonie l'école avec la modernité
politique : notre société demeurerait homogène
sur le plan des convictions et des croyances que
ce principe ne s'en appliquerait pas moins. »
La France a choisi le modèle républicain. Son système
scolaire «assume une sécularité complète» et
s'en remet à la culture nationale (historique,
littéraire, philosophique) pour la transmission
des normes visant à cimenter la République.
Certains pays d'Europe du Nord ont opté pour
«une approche confessionnelle d'inspiration
communautarienne et offrant des enseignements
religieux partout où le nombre le justifie». Le
modèle américain, pour sa part, « favorise au
contraire la compétition de l'offre dans la
transmission des normes ». Il en résulte une
diversité qui ne va pas sans entraîner un danger
de dispersion.
Le nouveau modèle québécois, explique Leroux, emprunte une
autre direction. « Nous pensons, écrit-il, que
le savoir moral et religieux doit être
explicitement transmis, et non pas refoulé, et
nous pensons que cette transmission doit
refléter le pluralisme de la culture. » D'où ce
programme unique, placé sous la seule autorité
de l'État et non plus sous celle aussi de ses
partenaires religieux, qui valorise, au premier
chef, la connaissance de la différence et le
dialogue de tous avec tous.
Pluralisme et harmonie
Dans une société pluraliste, l'harmonie ne saurait exister
sans « le respect réciproque des valeurs et des
croyances ». Or, sans connaissance de l'autre et
sans valorisation de la différence, ce respect
est impossible. On pourrait, bien sûr, dans une
optique simple d'éducation à la citoyenneté,
privilégier l'enseignement des droits et
libertés de la personne, mais ce serait négliger
le fait que « le savoir moral et religieux est
constitutif du langage même de notre identité et
de notre expérience la plus actuelle, il est la
condition fondamentale de notre compréhension de
nous-mêmes autant que la condition de notre
accès à l'autre ».
Certains diront peut-être que ce savoir, aussi valable
soit-il, n'a pas sa place à l'école. Leroux, on
l'aura deviné, ne partage pas cette opinion.
« L'histoire, explique-t-il dans un admirable
développement, nous enseigne en effet que ce
savoir est précaire, fragile et même périssable,
elle nous enseigne aussi que ce savoir est
indispensable dans le processus même de la
formation. » Aussi, « refuser en la
marginalisant la transmission de ce savoir,
c'est prendre le risque, comme le montre
l'exemple de la France aujourd'hui, d'aboutir à
l'incompréhension de l'autre d'abord, et au
déficit d'identité ensuite ». La connaissance
des traditions, morales et religieuses, libère
parce qu'elle permet un dialogue substantiel et
sain au sujet des diverses conceptions de la vie
bonne.
Éthique et religions : une interpellation
réciproque
Trois compétences président au nouveau programme: réfléchir
sur des questions éthiques, manifester une
compréhension du phénomène religieux et
pratiquer le dialogue. La première concerne
« l'apprentissage de la réflexion rationnelle et
critique sur le bien et sur l'action » et vise
un objectif d'autonomie. La deuxième, qui doit
éviter les écueils de l'endoctrinement et du
relativisme, veut « donner aux jeunes la
capacité de comprendre les croyances religieuses
et les symboles qui structurent le rapport au
monde des autres » et relève plus d'une forme de
connaissance. La troisième, enfin, couronne la
démarche en proposant la pratique du dialogue
sur les principes et les valeurs, voie par
excellence du vivre-ensemble dans une société
démocratique.
Certains philosophes, qui considèrent les religions comme
« des représentations sommaires ou archaïques de
positions morales amenées à maturité dans
l'éthique rationnelle », auraient souhaité que
ces dernières soient exclues du programme.
Leroux avoue préférer « penser que ces deux
sphères de la culture sont placées dans un
processus constant d'interpellation réciproque,
et dans certains cas de réelle confrontation ».
Des parents catholiques et quelques membres du clergé
auraient souhaité, au contraire, le maintien de
l'enseignement religieux confessionnel. Leroux,
toujours délicat, n'argumente pas directement
contre leur position. Il aurait pu leur
rappeler, pour les consoler, que le bientôt
défunt programme confessionnel avait perdu
depuis longtemps son efficacité en matière de
transmission de la foi. Même avec ce programme,
devenu embêtant pour plusieurs, l'école ne
produisait plus de petits catholiques ou
protestants. Le nouveau programme, d'ailleurs,
reconnaît le catholicisme comme «la tradition
religieuse de référence au Québec, et en
l'associant au protestantisme, au judaïsme et
aux spiritualités des peuples autochtones, il en
fait le patrimoine offert au premier chef à
l'effort de compréhension».
Pour réussir, ce programme devra compter sur l'appui constant
de l'État, des écoles, de la population et sur
des enseignants bien formés. Pour l'heure, il
semble plein de belles promesses que le
philosophe formule avec grâce: « En proposant ce
programme, l'État québécois veut s'assurer que
notre école ne sera pas un espace vide sur le
plan des normes et des symboles, qu'elle
transmettra le langage hérité des traditions
constitutives de notre société et qu'elle
donnera à tous les instruments de la réflexion
éthique, seule capable de développer les valeurs
essentielles pour nous, c'est-à-dire les vertus
de la démocratie: tolérance, respect, recherche
en commun du bien commun et des principes
guidant la discussion de tous avec tous. C'est
la seule manière de vivre en harmonie le
pluralisme croissant de notre société. » Des
arguments solides pour un programme nécessaire.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Le Devoir,
8 et 9 septembre 2007
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