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DÉCEMBRE  2005, MARS 2006

Gregory Baum

Amazing Church : A Catholic Theologian remembers  Half Century of Change. Novalis, 2005.

Étonnante Église : L'émergence du catholicisme solidaire.  Coll. L'essentiel. Montréal, Bellarmin, 2006.

Sans attendre les orientations que notre nouveau pape Benoît XVI donnera à l’Église, et bien que ce dernier ait déjà affirmé, lors de sa première allocution, qu’il accordera la plus haute priorité aux relations œcuméniques et favorisera la mise en œuvre des décisions de Vatican II, un théologien canadien, Gregory Baum, vient de publier un ouvrage remarquable dont le titre est Amazing Church, Étonnante Église, en vue de souligner les progrès constants réalisés par elle, au fil des ans, dans le développement de politiques progressistes.

Baum est né à Berlin en 1923 de parents juifs fortunés; à l’adolescence, pour des raisons de sécurité, il fut envoyé en Angleterre. Quand la guerre fut déclarée, il devint un réfugié, un étranger ennemi, et fut interné au Canada. Plus tard, il se convertit au catholicisme, entra dans l’Ordre des Augustiniens qui l’envoyèrent à Fribourg, en Suisse, pour étudier la théologie  Il y reçut son doctorat en 1956.

Auteur connu, il a été choisi par Jean XXIII comme « expert » pour les travaux préparatoires au Concile Vatican II, puis nommé à ce même titre pour les quatre années du Concile.  Ensuite, pendant de nombreuses années, il enseigna la théologie au Collège St. Michael’s de Toronto, puis il occupa une chaire d’enseignement à la Faculté des sciences religieuses de l’Université McGill, à Montréal.  Il a publié plusieurs ouvrages.

Le propos général d’Étonnante Église est que l’Église peut changer et change effectivement. Baum nous montre comment, au cours des cinquante dernières années, l’enseignement officiel de l’Église a subi de profondes transformations. L’Église, estime-t-il, portant sa réflexion sur des événements plus récents de l’histoire et s’aidant en même temps d’un nouvel éclairage de l’Écriture et de la Tradition, s’est ouverte à la notion de liberté religieuse, à l’option en faveur des pauvres, à une nouvelle appréciation du pluralisme religieux et, de façon générale, aux droits humains.

Dans sa Préface, l’auteur précise lui-même la perspective fondamentale dans laquelle il s’est placé : « Lorsque je reviens sur ma vie en tant que théologien catholique, je suis étonné – et fort reconnaissant – de l’extraordinaire évolution dont l’Église a fait preuve dans son enseignement officiel, nous révélant ainsi sa capacité, dans l’esprit de l’Évangile, à évoluer par rapport à son enseignement traditionnel. »

Cet ouvrage paraît à une heure critique de la vie de l’Église. Nous voilà en effet à l’aube d’un nouveau pontificat et, étant donné le rôle passé de Benoît XVI à titre de gardien de l’orthodoxie, le climat général est à l’anxiété.  Pour sa part, cependant, Baum emprunte  la voie rapide et s’intéresse au long terme.

Avec grande compétence et de profondes connaissances théologiques, Gregory Baum examine le progrès constant qu’a fait l’Église, au cours du temps, dans l’application de l’enseignement du Christ, tel qu’en témoignent les Évangiles, aux problèmes et aux enjeux auxquels fait face la société d’aujourd’hui. Il nous montre  qu’en dépit d’une certaine lenteur et de certaines déviations, elle s’est généralement montrée apte et désireuse de faire une relecture des textes sacrés et de réexaminer son enseignement traditionnel afin de réagir, avec tout le sens critique en même temps que la créativité voulus, aux nouvelles situations historiques.

Voici trois domaines – que je choisis de souligner comme exemples – dans lesquels Baum considère que des développements majeurs se sont produits.

La reconnaissance des droits humains

Comme premier exemple de l’évolution de l’enseignement officiel de l’Église, Baum cite la reconnaissance des droits humains par le Pape Jean XXIII et le Concile Vatican II. La preuve la plus étonnante peut-être de cette évolution se trouve dans le contraste qu’il fait ressortir entre cette position actuelle de l’Église et l’Encyclique « Mirari Vos » du Pape Grégoire XVI, en 1832, dans laquelle ce dernier exprime son horreur à l’idée de mouvements politiques et souverainistes oeuvrant en faveur d’un gouvernement démocratique.

Selon Grégoire XVI, cette tendance libérale conduit à un goût débridé de liberté qui crée une attitude d’indifférentisme, laquelle à son tour, « donne lieu à la proposition absurde et erronée voulant que la liberté de conscience doive être assurée pour tout le monde. »

Le profond changement à cet égard s’est produit avec la publication, en 1963, de l’Encyclique de Jean XXIII, « Pacem in Terris ».  Le Pape Jean avait été grandement impressionné par la Déclaration universelle des droits humains promulguée par les Nations Unies en 1948; il l’a reconnue comme un « signe des temps » requérant de l’Église qu’elle fasse une relecture des Écritures et de la Tradition catholique afin d’y trouver la racine de la dignité de la personne humaine « créée à l’image de Dieu » et rachetée par le Christ.

Et alors que la grande Encyclique sociale de Léon XIII « Rerum Novarum » était fondée essentiellement sur la raison et la loi naturelle, sans aucune référence à l’Évangile, le Pape Jean XXIII soulignait que l’enseignement social de l’Église prenait réellement racine dans la révélation faite par le Christ, élevant ainsi le travail en faveur de la justice sociale au niveau même de la foi chrétienne.

Évidemment, le Second Concile du Vatican (1962-1965) a endossé cette nouvelle perception.  La Déclaration sur la liberté religieuse, « Dignitatis Humanae », fruit des efforts inlassables du Père John Courtney s.j., a été approuvée par le Concile le 7 décembre 1965.

En outre, dans la Constitution pastorale sur « l’Église et le monde d’aujourd’hui » de Vatican II, nous pouvons lire : « Ainsi assistons-nous à la naissance d’un nouvel humanisme dans lequel les personnes humaines sont tout d’abord définies par rapport à leur responsabilité à l’endroit de leurs frères et sœurs, ainsi qu’envers l’histoire » (#55).

L'enseignement social

Le second exemple du progrès doctrinal de l’Église se trouve dans l’important domaine de son enseignement social. Baum s’y réfère comme à un point de départ de sa démonstration en rappelant les premiers mots, désormais célèbres, de cette même Constitution pastorale de Vatican II sur l’Église dans le monde d’aujourd’hui, « Gaudium et Spes ».

Il parle de cet énoncé exceptionnel comme d’une évolution de l’enseignement social catholique par son appel à l’option préférentielle en faveur des pauvres. « Cette évolution, dit-il, a élevé l’engagement envers la justice sociale au niveau du spirituel, en tant que dimension indispensable de la vie de foi, d’espérance et de charité. »

En fait, lors du Synode mondial des évêques de 1971 intitulé « La justice dans le monde », l’Église a déclaré que « l’action en faveur de la justice et la participation dans la transformation du monde nous apparaît comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile ou, en d’autres termes, de la mission de l’Église pour la rédemption du genre humain et pour sa délivrance de tout état d’oppression ».

Le pluralisme religieux

Notre troisième exemple tiré de la liste de développements progressistes de l’enseignement de l’Église touche à la question du « pluralisme ».  Encore ici, notre auteur souligne le pas de géant que l’Église a accompli ces dernières décennies.

Sur ce sujet, il nous ramène d’abord au Concile œcuménique de Florence, lequel a eu lieu de 1439 à 1445 et au cours duquel une proposition – elle semblerait pour le moins bizarre aujourd’hui a été adoptée.  En effet, les Pères de ce Concile déclaraient : « Nous croyons fermement que personne en dehors de l’Église catholique, qu’il s’agisse de païens, de juifs, d’hérétiques ou de schismatiques, ne peut avoir part à la vie éternelle; au contraire, ils iront au feu éternel – préparé pour le diable et ses anges (Mt 25-41) – à moins qu’ils ne deviennent membres de l’Église avant la fin de leur vie » (Denzinger, 1351).

Une autre admonition, plus proche de notre époque, se trouve dans les paroles de condamnation contre l’activité œcuménique prononcées par le Pape Pie XI en 1928 : « Il est clair que le Siège apostolique ne peut en aucune manière prendre part à leurs assemblées, pas plus qu’il n’est licite pour les catholiques de supporter de telles entreprises ou d’y participer; s’ils le font, ils contribueront à un faux christianisme, bien étranger à celui de l’Église unique du Christ »  (Encyclique « Mortalium animos »).

À la lumière de ces rudes déclarations d’anciens pontifes, Baum décrit en termes émouvants l’encouragement qu’il a reçu en tant que théologien et expert lors de la préparation des textes devant marquer les nouvelles orientations œcuméniques du Second Concile du Vatican. Il a découvert, en particulier, lors de l’élaboration du document avant-gardiste sur l’œcuménisme « Unitatis Redintegratio », une toute nouvelle ouverture d’esprit chez les Pères du Concile. Une simple citation de ce texte illustre cette nouvelle attitude à l’endroit de chrétiens qui ne font pas partie de l’Église catholique: « Un mouvement en vue de la restauration de l’unité de tous les chrétiens, inspiré de l’Esprit Saint, se fait de plus en plus sentir. » Plus encourageant encore, ce document exprime l’espoir de voir le dialogue œcuménique se dérouler « sur un pied d’égalité »    (# 9).

Une dernière citation de ce document nous donne une idée de la distance qu’a franchie l’Église ces derniers temps. On peut lire en effet, dans le Décret sur l’œcuménisme : « Le Christ appelle l’Église à répondre, tout au cours de son pèlerinage, à son besoin continuel de réforme, lequel s’explique par le fait qu’elle constitue, ici sur terre, une institution formée de personnes humaines. Voilà pourquoi, advenant que des événements ou que l’époque aient entraîné des écarts de conduite, dans la discipline ecclésiastique ou même dans la formulation de la doctrine, (ce qui doit être soigneusement distingué du dépôt lui-même de la foi), ceux-ci doivent être, au moment voulu, judicieusement rectifiés » (# 6).

Enfin, l’auteur décrit le nouvel esprit d’ouverture envers les juifs et les membres d’autres confessions religieuses en faisant remarquer que l’Église catholique « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions » et encourage leurs membres à entrer dans le dialogue et à y collaborer.

Il conclut sa recherche sur le pluralisme en rappelant le « Christianisme du Verbe » des premiers Pères de l’Église, lequel mettait fortement l’accent sur les textes de la Sagesse de l’Ancien Testament et sur le Prologue du Quatrième Évangile. Il s’agit de la doctrine de l’Église voulant que le Verbe de Dieu, incarné en Jésus-Christ, s’exprime bienveillamment par lui-même dans toutes les traditions sapientielles et, partout, dans le cœur des hommes.

Questions pour l'avenir

Baum nous offre plusieurs autres exemples – il n’est pas possible de les citer tous ici – de changements constructifs qui se sont produits dans l’enseignement de l’Église, particulièrement au cours des dernières décennies.

Il n’hésite toutefois pas à faire remarquer qu’il reste encore beaucoup de travail à faire et d’initiatives à entreprendre pour que l’Église parvienne à la pleine promotion des idéaux formulés par Vatican II.

Il souligne en particulier trois questions que les dirigeants de l’Église ont jusqu’ici refusé d’examiner en réponse aux besoins de notre temps en matière d’éthique : le centralisme autoritaire de l’Église qui va à l’encontre de l’enseignement officiel sur la collégialité et la subsidiarité; le refus de se pencher sur ce que l’égalité entre les hommes et les femmes signifie à la lumière de la Révélation divine; et enfin, le refus de l’Église de permettre aux catholiques, selon leurs diverses cultures, de réexaminer le sens de la sexualité à la lumière de leur foi.

Le lecteur pourra fort bien conclure – à juste titre d’ailleurs –- que l’auteur demeure un éternel optimiste. Étant donné son cheminement personnel, depuis ses racines juives jusqu’aux expériences de premier plan lors du Second Concile du Vatican, il est sûrement un homme qui a personnellement vécu, comme peu de ses contemporains ont pu le faire, d’énormes changements au sein de l’Église.

Je suis persuadé que Gregory Baum serait le premier à affirmer que c’est sa foi profonde en la présence de l’Esprit Saint qui a nourri son amour pour l’Église dont il décrit la vie avec une telle passion. À la lecture de son analyse de l’évolution de la doctrine catholique, nous pouvons nous aussi conclure qu’en effet, il s’agit d’une « étonnante Église ».

 

Jack Shea

 

Jack Shea est membre de CORPUS de la Région de la Capitale Nationale (Canada) ainsi que Président de la North Atlantic Federation for a Renewed Catholic Priesthood.
http://www.renewedpriesthood.org/
editor@ca.renewedpriesthood.org

 

(Traduction : Louis Chabot)

 

 

 

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