Livres
du mois
JUILLET
2011
Henri Tincq, Les catholiques,
Éditions Grasset et Fasquelle, 2008. 464 p.
Le catholicisme se définit d’abord par sa
direction : le pape se présente comme le chef
d’une institution religieuse répandue à travers
le monde et comme le dirigeant d’un petit État :
le Vatican. Son lieu de résidence est établi à
Rome depuis une quinzaine de siècles. On ne
trouve pas de parallèle ailleurs. L’hindouisme
s’identifie à un territoire national et n’a pas
à sa tête de chef comparable. Le bouddhisme est
présent en Chine, Corée et Japon et dans les
pays du sud-est asiatique, mais n’a pas non plus
de guide attitré à sa tête. L’islam a connu une
époque où divers califes et sultans exerçaient
un pouvoir politico-religieux, mais elle a pris
fin avec l’empire ottoman au début du 20e
siècle.
Fait plus marquant encore, la papauté a comblé
le vide laissé par la disparition de l’empire
romain et joué un rôle dans l’émergence des
nations occidentales et leur répartition
territoriale, culturelle et religieuse.
Puissance dominante au cours du Moyen-Âge, la
papauté a dû par la suite se défendre devant la
montée des revendications territoriales des
peuples pour, plus tard, en être privé face à la
naissance des démocraties modernes. De nos
jours, son influence se limite au domaine
spirituel, bien que, sous Jean-Paul II, l’Église
catholique ait joué un rôle important dans la
géopolitique européenne.
Ces grandes étapes de l’histoire de l’Église,
peu de catholiques les connaissent de façon
précise. Le but de ce livre n’est pas de combler
cette lacune. De nombreux ouvrages existent qui
rendent compte dans ses grandes lignes de
l’origine et de l’histoire du christianisme.
Celui-ci a plutôt pour objectif d’initier ses
lecteurs à la connaissance de l’Église actuelle
et à préciser ses orientations. Le pari a été
relevé avec succès.
Rome, centre politique et culturel de l’empire
romain, s’est imposé comme lieu de résidence de
la papauté après la conversion de l’empereur
Constantin. Ce choix se fonde d’abord sur la
venue de Pierre, le chef des apôtres, qui devait
y mourir martyr sous Néron. La tradition en a
fait le premier pape. Puis, par la mission que
Jésus a confié aux apôtres de prêcher la bonne
nouvelle à toutes les nations et d’en faire des
fils et filles de Dieu. Enfin, il est lié à la
revendication présente dès les premiers siècles
d’une primauté de droit pour l’évêque de Rome à
l’égard des communautés chrétiennes d’Orient et
d’Occident.
C’est l’aboutissement actuel de cette mission
confiée à l’Église que l’auteur entend présenter
dans cet ouvrage. Si son regard porte à
l’occasion sur le passé, c’est pour en tirer des
éléments éclairant son histoire récente, celle
qui va de Vatican II à nos jours. Le tableau est
nuancé et particulièrement bien informé. Henri
Tincq est chroniqueur religieux au journal Le
Monde depuis 1985. Son poste lui a permis
d’acquérir une science vaticane,
c’est-à-dire quantité d’informations et de
points de vue nécessaires pour aborder un tel
sujet.
D’entrée de jeu sont évoqués les usages romains,
les titres et fonctions des acteurs d’un
cérémonial et d’un fonctionnement administratif
élaboré au cours des âges. L’élection du pape
illustre bien ce qui reste aujourd’hui de cette
cour pontificale du passé dont le décorum s’est
simplifié mais dont le faste continue de
s’afficher au cours des liturgies célébrées dans
l’immense basilique de Saint-Pierre de Rome.
Chef d’État et Pasteur de l’Église universelle,
il assume dès son élection une tâche qui va de
la défense de l’orthodoxie doctrinale à celle
des valeurs morales évangéliques. Il compte sur
l’aide de spécialistes rompus dans le droit
canon et dans la défense de l’orthodoxie romaine
pour en rappeler les principes et les règles en
écho aux débats qui agitent le milieu des
théologiens et des croyants. Il va de soi que le
regard de ces derniers sur l’évolution de la
société ne coïncide pas toujours avec celui du
magistère. La tâche des papes sera souvent
d’arbitrer les querelles entre les tenants de
divers courants de pensée au sein de l’Église
surtout depuis le concile Vatican II.
Conservateurs et progressistes ne s’entendent
pas sur les principes qui vont permettre à
l’Église de conserver son rôle et sa mission
dans le monde de notre temps : les uns croient
que le seul moyen de redonner à l’Église son
élan missionnaire consiste dans le retour à la
tradition dont une interprétation erronée des
documents de Vatican II l’a éloignée; d’autres
considèrent qu’une mise en place d’une direction
collégiale et le recours au dialogue œcuménique
et interreligieux seraient davantage des moyens
à privilégier pour assurer l’avenir d’une
institution en déclin en Occident.
L’idée semble assez unanimement reçue : la
solution des problèmes qui se posent face à son
avenir se situe moins de nos jours au plan
dogmatique que disciplinaire (le célibat des
prêtres, l’ordination des femmes et d’hommes
mariés) et éthique (la question de la régulation
des naissances, point de vue sur la sexualité et
sur l’avortement). La presse se fait
régulièrement l’écho de décisions du magistère
en ces domaines, décisions souvent mal
accueillies par les fidèles eux-mêmes, tandis
que les groupes de soutien à ses positions
rigides se réjouissent de ce mouvement de retour
à une religion sans compromission avec le
relativisme ambiant. Il est selon ces derniers
de son devoir de dénoncer les errements du
comportement éthique contemporain.
On observe tout de même des changements.
L’éducation religieuse et la liturgie faisaient
autrefois une large place à l’enseignement des
vérités dogmatiques et morales malgré le défi
qu’elles représentent pour un esprit
contemporain plutôt critique face à l’expression
de vérités transcendantes. La lecture de la
bible remplace aujourd’hui ce que l’enseignement
traditionnel considérait comme le cœur de toute
vie croyante : une foi ancrée dans des principes
doctrinaux fondés sur la loi naturelle. Beaucoup
ressentent que le chemin vers Jésus est mieux
balisé dans la pédagogie évangélique que dans
celle de la théologie officielle.
Il ne faut pas croire pour autant que le réflexe
orthodoxe ne joue plus. Sous Benoît XVI, il
semble se situer dans le retour aux pratiques
traditionnelles de la liturgie, aux exercices
populaires de piété et au culte de la Vierge
Marie et des saints. Mais l’Église n’est plus
la même. L’absence de la relève cléricale et le
recours à des clercs venus d’autres horizons
culturels compromettent ce mouvement de retour
au temps de la chrétienté avec sa vision
unilatérale de l’évangélisation, avec sa
promotion d’un langage religieux et de rites
liturgiques considérés comme accessibles à tous.
Quant aux prises de position et aux écrits du
Pape dénonçant le relativisme de la pensée et
des mœurs contemporaines, ils n’ont plus le même
écho dans un monde en voie de déchristianisation
et soucieux de décider par lui-même des
fondements de son existence.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage
présentent un intérêt particulier. Dans le
premier, on retrouve une classification en
familles distinctes des sept principales
attitudes adoptées par les chrétiens encore en
lien plus ou moins étroit avec l’Église : les
traditionalistes, les fantassins, les inspirés,
les silencieux, les engagés, les observants-rappeurs
et les rebelles. Ce tableau comparatif est plein
d’enseignement sur l’influence de l’Église
actuelle dans les milieux qui lui étaient
autrefois acquis et sur la diversité des types
d’appartenances à l’institution romaine dans le
catholicisme. Autrefois usuelles, les
oppositions sociologiques entre croyant - athée,
pratiquant ou non-pratiquant, conformiste -
indifférent ne peuvent plus rendre compte des
enjeux actuels qui confrontent les croyants.
Conséquence de la séparation de l’Église et de
l’État, les choix offerts ressortissent plutôt
de décisions prises librement et sont davantage
marquées par l’individualisme que par les
pressions sociales qui ont reculé dans le
catholicisme actuel. Dorénavant, les
législations des pays prennent en compte ce que
la religion se réservait : la définition des
valeurs et des droits de la personne. En ce
domaine, les opinions et les débats sont
nombreux, car ils sont le reflet de la diversité
de sociétés qui ont pris leur distance vis-à-vis
des religions à prétention universelle.
L’auteur dresse finalement un tableau de
l’évolution récente de l’Église dans certaines
régions du monde. Les communautés d’Afrique sont
en pleine croissance, celles de l’Inde
connaissent un essor remarquable bien que limité
si l’on considère l’importance démographique de
ce continent. L’Amérique latine est déchirée par
des courants opposant conservateurs et prophètes
et confrontée à la montée des mouvements
évangélistes ou protestants. Il termine son
exposé en évoquant le destin tragique des
chrétiens d’Orient forcés de quitter des lieux
qu’ils occupaient depuis des siècles devant les
attaques dont ils sont victimes. Enfin, l’Europe
connaît un changement d’allégeance morale et
spirituelle qui a toute l’apparence et
l’importance d’une apostasie, d’un abandon
massif des filiations religieuses qui ont
accompagné son devenir.
Paru en 2008, ce livre garde aujourd’hui encore
toute sa valeur aux yeux de lecteurs désireux de
se faire une meilleure idée de l’état actuel du
catholicisme vu de l’intérieur. Croyant
lui-même, l’auteur a fait un travail marqué par
une grande rigueur d’écriture et avec le respect
de la réalité historique traduite en des propos
nuancée et pondérés qui convainquent davantage
que la diatribe ou le parti-pris. Peu de
publications abordent la question religieuse
d’un point de vue aussi bien informé et serein.
Il faut en féliciter l’auteur.
Raymond Légaré
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