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AOÛT  2009

Alexandra Pleshoyano, J’avais encore mille choses à te demander. L’univers intérieur d’Etty Hillesum. Anthologie de textes choisis et traduits du néerlandais. Montréal, Novalis/Bayard, 2009, 243 p.

Alexandra Pleshoyano. Etty Hillesum. L’amour comme « seule solution ». Münster (Allemagne), Éditions LIT, 2007, 392 p.

Etty Hillesum. Les écrits d’Etty Hillesum. Journaux et Lettres, 1941-1943. Trad. du néerlandais par Philippe Noble. Paris, Éditions du Seuil, « Opus », 2008, 1081 p.

AIMER « MALGRÉ TOUT »
LES ÉCRITS DE ETTY HILLESUM

Lorsqu’il fut publié pour la première fois en français, en 1985, le journal d’Etty Hillesum ne reçut pas toute l’attention qu’il méritait. « Une vie bouleversée. Journal 1941-1943 » était en fait une anthologie préparée par un éditeur hollandais, qui avait travaillé à partir des huit cahiers originaux conservés par le docteur Smelik, le frère d’une amie d’Etty Hillesum. Aux extraits du journal, ce dernier avait joint quelques lettres écrites du camp de Westerbork, où Etty avait travaillé jusqu’à sa déportation. Aujourd’hui, nous avons accès à une édition intégrale de tous ces textes, publiée par son traducteur Philippe Noble et nous pouvons lire aussi une magnifique étude d’Alexandra Pleshoyano, de l’Université de Sherbrooke, sur la pensée d’Etty Hillesum, qu’accompagne un choix de textes destiné à ceux qui veulent connaître cette écriture brûlante et à tous égards unique.

Qui était Esther (Etty) Hillesum ? Née en janvier 1914, à Middelburg en Hollande, elle était la fille d’un professeur d’études classiques, Louis Hillesum, un juif assimilé. Etty a deux frères, Jacob, étudiant de médecine, et Michael, un musicien de génie. Éudiante en droit à Amsterdam, elle s’intéresse aux langues slaves. Sa jeunesse est sans histoire, on lui connaît quelques liaisons, notamment avec Han Wegerif chez qui elle écrit ses journaux. Au mois de février 1941, elle rencontre le psychologue Julius Spier, alors âgé de 54 ans, réfugié d’Allemagne en 1939 : c’est au contact de ce disciple de Jung, et d’une manière qui demeure énigmatique, qu’Etty prend conscience du besoin, à la fois affectif et spirituel, qui la conduit à s’engager avec lui dans une relation passionnée, à la fois thérapeutique et amoureuse.

Les journaux d’Etty nous donnent accès à ce travail analytique, où se croisent une recherche autobiographique exacerbée et une méditation spirituelle sur la présence de Dieu dans l’expérience de la détresse. Comment proposer une lecture de ces écrits sans faire intervenir plusieurs dimensions distinctes ? D’abord, certes, les sources analytiques, mais aussi le rapport de transfert avec un maître qui est aussi un amant et qui va périr en même temps qu’elle. Au cœur de leur relation, alors que s’abattent sur la communauté juive de Hollande les premiers décrets de déportation, nous voyons un recours profond et critique aux traditions religieuses, autant le judaïsme que le christianisme. Qui est le Dieu d’Etty Hillesum? Quelle est la nature de son expérience spirituelle? Ce sont les questions qu’examine A. Pleshoyano, qui choisit de les faire graviter autour des notions de sortie de soi, de décentrement, d’amour absolu de l’autre, même s’il s’agit du bourreau et du meurtrier. C’est en fait une confiance immodérée et inexplicable dans la vie qui domine ces textes, écrits pourtant dans la déréliction la plus complète.

Recensée comme toute sa famille en vue de la déportation, Etty décide de s’engager de manière volontaire au camp de transition de Westerbork : pour elle, il s’agit d’un geste de responsabilité face au destin de masse des juifs, elle va au-devant de son destin. La première lettre du camp est datée du 23 novembre 1942, alors que commence la déportation systématique vers Auschwitz. Toutes les lettres suivantes constituent des témoignages bouleversants de l’extermination aux Pays-Bas. Aucun membre de sa famille ne sera épargné, elle sera dans le même train qu’eux le 7 septembre 1943. Sa dernière carte postale est jetée du train et sera retrouvée par un paysan.

Ce témoignage déchirant s’accompagne, mystérieusement, d’un retrait dans la prière et l’adoration d’une présence infinie. À l’écoute d’une voix intérieure, que Spier l’invite à reconnaître comme un appel à la miséricorde, Etty Hillesum ne cesse de rechercher le Dieu qui sera pour elle un refuge insondable, un guide vers l’amour de l’être vulnérable et créé. Seul l’amour, répète-t-elle souvent, peut contrer le mal et c’est hors de toute haine et de tout ressentiment qu’elle invite chacun à libérer le Dieu emprisonné en soi comme dans un puits sans fond. Comment évoquer les « bienfaits de Dieu » dans l’abîme de la souffrance? Dans la très belle préface de son choix de textes, Alexandra Pleshoyano le dit sans détours : Etty aimait un Dieu vulnérable, blessé par le mal humain et qui a besoin de tout amour humain pour poursuivre son œuvre de salut. Alors que tout la conduisait au désespoir, elle est pour ainsi dire relevée par la certitude qu’il est possible d’aimer « malgré tout ». Si on devait résumer sa spiritualité, ces deux mots de confiance en porteraient le message courageux et absolu.


Georges Leroux

 

 

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