Livres
du mois
JUILLET
2008
Hubert Thomas, L’autre voix. Le
désert, un espace de libération. Québec, Éd.
Anne Sigier, 2008. 168 p.
Trente courtes réflexions d’un homme du désert
proposées à ceux qui ont de la difficulté à
vivre, qui ont besoin d’entendre une autre
voix, distincte de celle adressée aux
bien-portants : voilà le projet de l’auteur qui
n’entend pas se maintenir dans le registre de
l’idéal et utiliser un vocabulaire de la
religion qui n’atteint plus tout le monde.
Moine bénédictin, il a choisi d’habiter
volontairement le désert recherché comme un
espace de libération et un lieu de renaissance.
L’invitation a déjà été faite par Jésus à
Nicodème, docteur de la loi et sans doute
pharisien sincère. Trouver sa voie suppose une
rupture avec la religion traditionnelle ou les
traditions : on ne met pas du vin neuf dans de
vieilles outres.
La série d’entretiens de l’auteur se déploie
comme une sorte d’anthropologie spirituelle
visant à discerner le vrai du faux,
l’élémentaire, par-delà les faux-fuyants qui
guettent toute recherche spirituelle. Et parmi
eux, le langage, élément premier de la
réflexion, qui doit être purifié dans le silence
pour mieux dire Dieu à nouveau. L’homme du
désert n’est pas l’homme du passé, un monument
de sainteté, de principes et du système établi.
La Parole ne peut être figée dans le temps et
les institutions : elle est levain. Libre, elle
revivifie et ne se cantonne pas dans les
abstractions stériles.
Il est invitation à découvrir les conditions de
l’existence : le désir à la façon de la
Samaritaine; la quête de la lumière avec la
guérison de l’aveugle-né; le sens de la mort
avec Lazare. Nulle requête philosophique, nulle
prétention à enseigner un art de vivre dans ces
trois épisodes. Rien n’est donné à croire, si ce
n’est l’exemple de gestes et de paroles de bonté
et de tendresse. Les conséquences seront pour la
Samaritaine l’atteinte d’un autre objet de
désir, pour l’aveugle l’accession à la vraie
lumière après avoir connu une longue nuit et,
pour Lazare, une vie-résurrection promise comme
à tous ceux qui comme lui connaissent quelque
chose de l’agonie et de la mort.
Découvrir l’en-deçà de la Parole apparaît comme
le préalable à sa redécouverte, à son
incarnation. À ce titre, la vie monastique
elle-même est à repenser : elle doit chercher à
enraciner l’Évangile dans l’existence, apprendre
à écouter et à échanger : « Là où des hommes
sont réunis, il y a tout un réseau de forces
déjà là, déjà engagées. Il y a toute une réalité
faite de désirs divers, d’agressivité, de luttes
cachées pour le pouvoir, tout un complexe qui va
devoir être assumé. Voilà l’en-deçà. En appeler
au moyen de quelques paroles bibliques, à la
compréhension mutuelle, à la charité
fraternelle, est-ce vraiment tout ce qu’il faut
faire? » (p.74)
Le récit de la sortie d’Égypte symbolise
magnifiquement la sortie de la religion
institutionnelle dans sa tentation d’asservir
l’homme. Fixée à une époque et à une culture,
l’expérience spirituelle favorise les forces du
conservatisme. Elle doit plutôt s’orienter vers
l’Ouvert, car l’Évangile n’est pas un Idéal,
mais voie, vérité, vie. L’image de Dieu, masquée
par les préceptes, engendre l’idolâtrie. La
conformité aux règles doit faire place à
l’effort de rendre la foi aux gens et de rendre
chacun à soi-même.
On doit concéder que la réflexion de l’auteur
concorde avec les principes exposés dans les
pages de son livre. Certains épisodes de la
Bible, certains passages de l’Évangile y sont
mis en lumière de façon juste et parlante. Loin
de toute morale de l’honnête homme, l’autre
parole s’appuie sur le paradoxe de la
renaissance comme sur un levier de la foi. Loin
d’être le panégyrique de l’insouciance, son
plaidoyer propose de s’engager dans la voie du
Christ avec la confiance de l’enfant, avec son
innocence, telle une disposition d’esprit
ouverte à la nouveauté et non comme un recul
psychologique, un refus des responsabilités. Il
nous faut apprendre à relire l’Évangile en
rapport avec les possibles ancrages dans
l’existence contemporaine. En ce domaine, la
théologie et la morale officielles ne sont plus
les meilleurs guides. La foi, l’espérance,
l’amour ne sont plus des concepts à disséquer et
à élucider, mais des forces d’action, seules
aptes à en déterminer la véritable portée.
Se gardant bien de nous livrer des recettes de
vie chrétienne, l’exposé de l’auteur oriente
notre réflexion sur l’appel à suivre Jésus dont
l’Église et la vie religieuse incarnent des
versions éprouvées et traditionnelles sans être
exclusives. Il nous faut retourner à l’Évangile,
réévaluer le travail accompli et à faire. Et
pour ce, il importe de redonner au croyant la
parole, en le laissant prendre l’initiative de
son cheminement vers le Christ. Se pose ici la
question de la pluralité des voies et de la
diversité des types d’engagement laïcs et
religieux dans l’institution. Bien qu’il ne soit
pas facile de le relever, le défi de revoir leur
finalité est devenu aujourd’hui incontournable.
Raymond Légaré
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