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JUIN  2008
 

Jacques Duquesne, Judas. Le deuxième jour. Paris, Plon, 2007, 228 pages.
 

Le troisième jour, dans la tradition chrétienne, est celui de la gloire et de la vie éternelle. Du deuxième, toutefois, du lendemain de la crucifixion, cette même tradition ne dit presque rien. Selon l’indispensable Jacques Duquesne, pourtant, il s’est joué là quelque chose de fondamental. « Ce deuxième jour, écrit-il dans Judas. Le deuxième jour, est donc celui d’une naissance : celle de la théologie chrétienne, dans la douleur et la fièvre de ces débats. »

Les débats qu’il évoque, ce sont ceux qui naissent entre quelques disciples et Marie-Madeleine, réfugiés dans la Chambre Haute de Jérusalem, lieu de la Cène. Le Christ, leur messie, a été, le jour d’avant, crucifié. Ils se terrent parce qu’ils ont peur. Cette angoisse ne les empêche toutefois pas de multiplier les conjectures au sujet de l’inimaginable qui vient de se produire. Comment cela se peut-il, le fils de Dieu humilié et tué par les hommes? Et Judas, le frère, l’ami, qui, semble-t-il, aurait trahi. Pourquoi?

Brillant essai-fiction dans lequel Duquesne, à sa manière, interprète les Écritures avec audace sans les trahir, réinvente la Parole pour aujourd’hui en s’inspirant de la tradition, Judas. Le deuxième jour montre que « l’histoire du christianisme commence là », dans ce refuge où l’attitude de Judas est au cœur d’un intense remue-méninges.

Il en va, en effet, du sens même de la mort de Jésus. Si Judas a agi avec la permission de Jésus, c’est que ce dernier « a voulu s’offrir en sacrifice, mourir pour le salut des hommes ». Si, au contraire, Judas a agi (trahi, donc) contre la volonté de Jésus, « c’est que celui-ci ne voulait pas la mort, mais l’acceptait comme un risque de sa mission ». Duquesne, en accord là-dessus avec Benoît XVI mais à rebours d’une interprétation canonique, rejette l’idée du sacrifice voulu et opte pour celle du consentement à une mission risquée, celle de « porter la Bonne Nouvelle partout ».

Et cette Bonne Nouvelle ne se fonde pas sur la puissance de Dieu, mais sur son message. Elle dit –radicale nouveauté- qu’il faut aimer même ses ennemis, que tous, y compris les incirconcis, sont conviés et elle en appelle à la fin des sacrifices. « Ce que l’on doit à l’Éternel, fait dire Duquesne à Marie-Madeleine, ce n’est pas un sacrifice, des sacrifices, c’est de bien se conduire, d’être juste et de faire régner la justice. » Et Dieu, qui ne saurait vouloir que des hommes libres puisqu’il les aime, pousse le radicalisme jusqu’à accepter que cette liberté se retourne contre lui. Le christianisme, écrit Duquesne, c’est « Dieu autrement » et, donc, si on y tient, le sacrifice autrement : plutôt comme « don de soi pour autrui », à la manière d’une mère qui se jette dans les flammes pour sauver son enfant, que comme « la monnaie d’un commerce avec la divinité ».

Si Judas n’est donc pas l’instrument nécessaire du sacrifice à l’ancienne, comment expliquer son geste? On a évoqué l’appât du gain ou la volonté de forcer Jésus à se commettre plus franchement comme libérateur. Duquesne rejette ces hypothèses. Il parle plutôt d’un éblouissement et d’un refus. Éblouissement devant la révolution qui s’annonçait, et qu’il aurait mieux perçue que ses compagnons, et refus de cette rupture avec le judaïsme. « Judas, Juif très pieux, suggère Duquesne, s’est dressé contre Jésus parce qu’il voyait poindre, le premier peut-être, l’aube de la Révolution chrétienne. Qui se poursuit chaque jour. Qui le doit. » Duquesne, presque octogénaire, y contribue avec une ferveur et un brio inégalés.

 

Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca

Le Devoir, lundi le 2 juin 2008

 

 

 

 

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