Livres
du mois
JUIN
2009
Jean-François
Bouthors, La nuit de Judas.
Paris, Les Éditions de l’Atelier / Éditions
Ouvrières, 2008. 142 p.
Il y a de ces livres qu’on aurait aimé écrire, tellement
l’idée qui préside à leur création est
lumineuse. La Nuit de Judas est de
ceux-là. Dans ce combat entre la Nuit et la
Lumière est évoqué le destin de Judas. Faut-il
parler de destin? Le récit hésite entre la
déresponsabilisation de l’apôtre félon ( Je
ne fus que l’occasion… ) et son manque de
foi à Jésus comme mobile de sa trahison.
Aurait-il pu malgré tout échapper à ce rôle?
Oui, par l’acceptation de l’invitation du Maître
à dépasser précisément sa destinée, à opter pour
la voie de l’anti-destin.
Ce long monologue de Judas qui revient sur son passé à la
lumière des récits évangéliques dont il se sert
admirablement pour expliquer son geste, nous le
présente comme une figure complexe et
paradigmatique. Son examen de conscience s’ouvre
largement sur la recherche de la vérité, celle
de tous ceux appelés à suivre Jésus.
L’originalité de ce récit introspectif est qu’il
est entrecoupé de commentaires sur quatre scènes
de la passion peintes par Giotto dans la
chapelle des Scrovegni à Padoue. La longue
interrogation de Judas fait alors place à une
autre lecture des faits : celle de la théologie
du peintre franciscain qui fait un arrêt sur
image sur la figure de Judas. Dans ce
hors-temps, une forme de destinée apparaît dont
la forme et la teneur n’est pas sans rappeler le
théâtre de Giraudoux où alternent scènes
d’action et commentaires par le chœur de la
tragédie qui brisent les personnages. Ici, cet
arrêt sur image est l’occasion d’une exégèse
picturale des œuvres de Giotto, éclairante et
captivante; on y découvre la vision théologique
et mystique qui imprègne ses toiles. Au regard
interrogateur de Judas sur soi-même, à son
auto-critique raisonneuse, alterne en parallèle
le regard de bonté de l’artiste spirituel qui
centre sa réflexion sur la figure du Christ
sauveur.
Autre particularité de cette démarche, une forme de
réhabilitation du personnage de Judas. Car
Judas, c’est nous tous, les autres apôtres
inclus. Déserteur, Judas? Et Pierre alors! Cette
lourde insistance sur le péché et son
corollaire, le sentiment de culpabilité qui
habite la conscience chrétienne, rappelle celle
de Caïn et de l’œil de Dieu qui le poursuivait.
Mais Jésus offre à tous de se libérer de ce
passif, de ces forces tournées contre soi et
contreproductives. Le seul obstacle qui l’en
empêche, le manque de foi et d’amour. Voilà
l’amer regret de Judas au terme de son
introspection. Il aurait pu échapper à son
destin et sortir de sa nuit, mais il a reculé
devant les exigeantes requêtes de l’amour de
Jésus et s’est enfermé sur lui-même. Job a clamé
son innocence pour ne pas céder aux moralistes
qui l’invitaient à admettre sa faute. Judas
ressemble plus à l’homme moderne qui agit sans
vraiment s’avouer ni innocent ni coupable. Il
doute de sa victoire, celle de Jésus. Pour
l’auteur, Judas est le miroir de notre destinée
d’enfant des hommes : nous en étions tous
capables, commente Judas en donnant raison à
l’évangile de Jean qui essaie d’atténuer sa
responsabilité.
Qui est donc Judas? D’où est-il? L’Évangile est avare de
détails sur le personnage. Et c’est mieux ainsi.
Judas est une occasion magnifique de réflexion
offerte aux croyants : s’arrêter en chemin,
voilà l’erreur. En bon exégète, Judas le
souligne. Depuis, il est devenu croyant et
maître spirituel. Voilà qui rappelle le destin
de Pierre, la pendaison en moins. Mais dans cet
autoportrait, tout n’est pas entièrement
désespéré. Le mystère Judas est au fond celui du
mal. Récit primordial, la trahison de Judas
serait sans doute explicable par la haine de
soi. Mais tout s’éclaire autrement lorsque par
un retour sur soi, le pécheur repenti témoigne
que par sa foi, il peut échapper à la tragédie
sans issue par l’accueil du salut prêché par
Jésus. Après tout, n’a-t-il pas promis le
Royaume au bon larron sauvé in extremis
de son néant et du désespoir?
Raymond Légaré
Texte
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