Livres
du mois
MAI 2007
Jean-Guy Saint-Arnaud, Aux frontières de la
foi. Entre l'athéisme et le mystère.
Médiaspaul, Montréal, 2007, 200 pages.
Jésuite, Jean-Guy Saint-Arnaud est aussi un spécialiste de...
l'incroyance! Paradoxal? Et alors,
réplique-t-il: «Le caractère choquant et
déconcertant du paradoxe éveille et stimule
l'esprit dans sa recherche de compréhension et
d'intelligence.» Dans un petit essai intitulé
Aux frontières de la foi et sous-titré Entre
l'athéisme et le mystère, le père Saint-Arnaud
s'emploie justement à explorer certains des
paradoxes du christianisme pour en faire
ressortir la richesse et la pertinence.
L'homogénéité religieuse, au Québec, n'est plus. Cette
évolution a fait naître quatre tendances: le
repli intégriste et réactionnaire, la tentation
du syncrétisme (la religion à la carte),
l'athéisme résolu et la croyance critique.
Sévère à l'égard des deux premières tendances
qu'il assimile, avec raison, à des égarements,
Saint-Arnaud s'inscrit dans la quatrième, en
précisant, toutefois, que la troisième,
c'est-à-dire l'athéisme ou l'incroyance, lui
est, d'une certaine façon, nécessaire.
Que faut-il comprendre de cette surprenante défense de
l'athéisme par un chrétien? Que l'épreuve de
l'incroyance, en fait, exige des croyants qu'ils
purifient leur foi et se débarrassent des
idoles. «Paradoxalement, écrit Saint-Arnaud, il
est donc nécessaire d'être athée pour devenir un
vrai chrétien, c'est-à-dire d'être capable de
reconnaître et de combattre tous les dieux
humains ou inhumains qui insensiblement risquent
d'envahir nos coeurs et nos esprits païens.» Le
vrai chrétien, donc, au contact de l'athée, peut
apprendre à rejeter le Dieu qui émane de la
peur, de la névrose, le Dieu qui entrave notre
liberté ou qui endort le peuple en quête de
justice, pour enfin marcher dans les pas du
Christ.
Ancien ministre du Travail du Québec qui fut ensuite
coopérant à Madagascar, Jacques Couture, cité
par Saint-Arnaud, exprime magnifiquement cette
démarche de purification: «Je ne connais pas ce
Dieu qui trône dans les cieux, au milieu des
archanges, des chérubins et des puissances
[...]. Le Dieu que je connais est impuissant,
silencieux et terriblement gênant. Il m'empêche
de dormir tranquille. Il hante mes nuits
paisibles. Il dit qu'il a faim, qu'il a soif,
qu'il est nu, qu'il est étranger, qu'il est
prisonnier. Il crie sur le bord de la route. Il
gémit abandonné, rejeté, il étale sans pudeur
ses os décharnés, son corps meurtri. [...] Le
Dieu que je connais s'appelle Jésus Christ. Il
se tient à l'ombre de chez moi...»
Un Dieu puissant, évident, qui s'imposerait au lieu de faire
entendre sa voix par la bouche des petits,
saperait cette liberté qui nous fait humains et
à laquelle sa discrétion rend hommage. «Dieu,
écrivait Hölderlin, crée le monde comme la mer a
fait les continents, en se retirant.» La
persistance de l'incroyance, même dans le coeur
du chrétien, est bien un des effets de ce Dieu
caché. Les intégristes qui la combattent à tout
prix se trompent; elle est le rappel permanent
de la liberté humaine voulue par Dieu.
Il y a, écrit Saint-Arnaud, un mystère du christianisme qui
fait sa grandeur. Peut-on en rendre raison? Du
mystère, peut-être pas, mais de l'espérance qui
l'accompagne, oui.
Louis Cornellier
Le Devoir,
lundi le 14 mai 2007
[
RETOUR ]