Livres
du mois
DÉCEMBRE
2011
Jean Lavoué, La prophétie de Féli. « Aux
sources de l’évangile social de Lamennais ».
Paris, Éditions Golias, 2011, 206 pages.
Jean Lavoué a de la constance. L’auteur breton
(essayiste, poète) s’applique à creuser son
sillon dans les « marges ». Ses affinités
littéraires ou spirituelles sont à chercher du
côté des hommes (ou des femmes) « en rupture »
ou tentés par « l’exode ». Parmi eux, Georges
Perros, l’oiseau rare de Douarnenez et, surtout,
Jean Sulivan, le prêtre rebelle des Matinales.
Deux écrivains à qui Jean Lavoué a consacré des
ouvrages remplis d’une écriture vibrante [1].
Comment s’étonner qu’il s’attache, aujourd’hui, à
évoquer, dans un nouveau livre, la figure de
Félicité de Lamennais (1782-1854). « Féli »,
comme on l’appelle, ce fils d’armateur malouin
devenu prêtre, est une autre grande figure de
l’exode et de la rébellion. Il fut conduit dans
les marges par le pape Grégoire XVI qui condamna
vigoureusement les idées développées dans son
journal L’avenir.
Lamennais, explique Jean Lavoué, avait « acquis la
conviction que l’Église, dans son projet de
régénérer la société, devait faire de la liberté
son principal atout ». Intolérable, pour le
pape, car la liberté, selon Féli, devait se
décliner sur tous les modes – y compris la
liberté de conscience et la séparation de
l’Église et de l’État. Retiré à la Chênaie près
de Dinan, il publie alors « Paroles d’un
croyant », des « psaumes d’imprécation dénonçant
l’alliance de Rome avec les puissants de ce
monde pour écraser et humilier les pauvres et
les peuples ». Sa rupture avec l’Église est
consommée.
Jean Lavoué n’entend pas faire une biographie de
Lamennais (même s’il ne néglige pas d’intégrer
le prêtre breton dans le destin de sa famille et
notamment de son frère Jean-Marie, fondateur de
la congrégation des Frères de l’Instruction
chrétienne, dits « de Ploërmel). Non, il tente
plutôt, ici, une interprétation du « destin
singulier et fougueux de Féli ». En posant tout
simplement la question : « Lamennais ne
préfigure-t-il pas déjà, au coeur du XIXe
siècle, un christianisme dégagé de la structure
de chrétienté ? » L’exilé de la Chênaie n’a-t-il
pas perçu, insiste Jean Lavoué, « la nécessité
de transmettre à des hommes toujours plus
émancipés de toute référence aux institutions
religieuses, la sève même de la parole du
Christ ? »
L’auteur est tenté de répondre « oui », même s’il
admet que (dans le contexte de l’époque),
Lamennais rêvait au fond d’une Église forte
« qui aurait absorbé les principes nouveaux du
libéralisme et de la démocratie naissante ».
Mais la question demeure: le christianisme
porterait-il, en son sein même, les germes de sa
propre émancipation ? En quelque sorte, « une
religion de sortie de la religion », comme l’a
exprimé le sociologue Marcel Gauchet ?
Lamennais, avant d’autres, l’a sans doute
pressenti. Il fut, selon Jean Lavoué, l’un des
grands « déchiffreurs » du christianisme. Plus
tard viendront, sur ce thème, Dietrich
Bonhoeffer, Marcel Légaut et, bien sûr, Jean
Sulivan.
Jean Lavoué retient aussi du message de Féli –
prophétique également – son « humanisme
évangélique ». Un sillon a été creusé par le
prêtre breton dans lequel des générations de
chrétiens vont s’engouffrer, autour d’un
engagement social de l’Église pour la justice et
le développement des peuples.
Mieux, ajoute Jean Lavoué, « dans une chrétienté qui
se dénude peu à peu de ses certitudes et de sa
puissance, nous sommes en mesure aujourd’hui de
l’entendre comme jamais ». Il rejoint là les
convictions d’un Mgr Rouet sur La chance d’un
christianisme fragile (Bayard) ou celles de
Maurice Bellet exprimées dans La quatrième
hypothèse (Desclée de Brouwer) autour de la
radicalité de l’Évangile.
Cet humanisme évangélique, insiste Jean Lavoué,
« avance dans les brèches ». Ce furent,
rappelle-t-il, les grandes intuitions de Jean
Sulivan ou de Michel de Certeau. En son temps,
Lamennais avait déjà ouvert la voie.
Pierre Tanguy
[1] Perros, Bretagne fraternelle
(Éditions L’Ancolie, 2004), Jean Sulivan,
je vous écris (Desclée de
Brouwer, 2000), Jean Sulivan, la voie nue
de l’intériorité (Éditions Golias,
2011).
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